La chronique de Patrick Duquette, Le Droit

L'arroseur arrosé!

L’avenir est à ceux qui luttent? Vraiment?

Extrait du blogue de Pierre Allard, ex-journaliste du Droit

La devise de mon ancien quotidien, Le Droit, est magnifique et inspirante: «L’avenir est à ceux qui luttent». Mais s’en souvient-on encore dans les vapeurs de l’Internet où Le Droit, comme la plupart des autres ex-journaux-imprimés du Québec, tente tant bien que mal de survivre?

J’ai parfois des doutes, notamment après avoir indigéré la chronique intitulée «L’affaire Moca Loca: où ça, la haine du français» (voir bit.ly/3oCBqq7), parue dans l’édition numérique du mardi 16 novembre. J’étais déçu sur le plan journalistique, mais aussi comme Québécois francophone et ex-Franco-Ontarien, et surtout, je pense, comme ancien membre de la grande famille du Droit.

La veille (15 novembre), Radio-Canada avait diffusé une nouvelle au sujet d’une prise de bec dans un café Moca Loca de Gatineau, où un client demandant qu’on lui adresse la parole en français avait été insulté et expulsé (voir bit.ly/3HveTUO). Son affirmation était corroborée par un témoin. Évidemment, le scribe de Radio-Canada était allé chercher la réaction de Jean-Paul Perreault, président d’Impératif français, presque toujours le seul en Outaouais à lever le poing sur la place publique quand la langue française est bafouée.

Le matin du 16, j’ai épluché l’édition numérique du Droit pour voir le compte rendu de mon ancien quotidien. Mais il n’y en avait pas. Du moins je n’en ai pas trouvé. Il n’y avait aucun texte de nouvelles sur cet incident, aucune couverture maison. Il n’y avait que cette chronique, clairement un amalgame chronique-texte-de-nouvelles, signé à la fois par le chroniqueur et une journaliste de la salle de rédaction, où l’on dénigre M. Perreault en plus de donner, sur un ton sympathique, la parole à celui qui s’était adressé au client en anglais et l’avait expulsé.

Normalement, une telle chronique ou un éditorial servent de complément à une nouvelle jugée d’importance. Ce genre de texte ne précède pas une nouvelle et ne la remplace pas. Je comprends que Radio-Canada avait diffusé son reportage sur l’incident au bulletin télévisé de 18 heures, et mis en ligne un texte vers 20 h 30. Si Le Droit n’était pas au courant auparavant, cela laissait peu de temps pour un suivi et une collecte de réactions. Et pourtant, on a trouvé le moyen de publier un long commentaire et d’y inclure (ce que Radio-Canada n’avait pas) la version du copropriétaire de ce Moca Loca, celui-là même qui avait eu l’altercation avec le client.

Si je comprends bien le sens du texte, Le Droit a pu obtenir une entrevue avec le copropriétaire parce que le chroniqueur, pour lequel j’ai beaucoup d’estime, fréquente cet établissement et avait plusieurs fois «piqué un brin de jasette» avec lui. Cela aurait fait un excellent suivi à un texte maison sur l’incident. Mais il n’y a pas eu de texte maison. Pas d’interview avec la personne qui demandait qu’on lui parle en français, pas de réaction de M. Perreault, pas de réaction du ministre Mathieu Lacombe, rien. Seulement cette chronique douteuse. De la part d’un journal centenaire au passé illustre, c’est plus qu’inacceptable.

Passons maintenant au contenu. L’entrée en matière laisse à désirer. «Un client francophone se plaint d’avoir été expulsé en anglais seulement d’un café de Gatineau, et nous voilà tous à en faire une crise linguistique.» Tous? Qui ça, tous? Le plaignant? M. Perreault? Le ministre Lacombe? Radio-Canada? Le mot «tous» ratisse large. Peu de gens, même à Impératif français, transformeraient un seul incident en «crise linguistique». Ils pourraient cependant y voir, avec raison, une manifestation locale d’une crise linguistique qui existe à l’échelle du Québec, voire du Canada. Le Droit, qui couvre le combat linguistique des francophones depuis 1913, devrait savoir ça.

Et que dire du simili-procès fait à Jean-Paul Perreault, «trop content d’enfourcher son cheval de bataille favori». «Notre Jean-Paul national s’époumonait sur toutes les tribunes lundi». Notez le choix du verbe s’époumoner. Et il n’était pas sur toutes les tribunes: pas celle du Droit en tout cas… «Le verbe rageur, l’étendard de la francophonie québécoise porté bien haut, le président d’impératif français n’en pouvait plus d’être insulté.» Venant d’un journal qui a publié des milliers  de nouvelles sur les injustices subies par les francophones, s’adressant à l’homme de l’Outaouais qui s’est le plus souvent tenu debout devant telles injustices depuis des décennies, ce commentaire est indigne.

La chronique voit en M. Perreault une personne qui «s’emporte», qui est «trop heureux» de dénoncer «une « vision canadienne » qui alimente la « haine » du français et des Québécois…» Si je comprends bien, on décrit un personnage qui se contrôle mal et qui prend plaisir à dénoncer… C’est carrément une attaque personnelle… Quant on passe des dizaines d’années à défendre le français et à combattre la francophobie et la haine du Québec qui existent vraiment (on n’a qu’à lire les commentaires du public dans le Globe and Mail, le Toronto Sun, ou sur les sites Web de CBC), hausser le ton à l’occasion est pleinement justifié et raisonnable. 

Enfin, qu’on me permette de souligner un aspect de cette «affaire» que les médias n’ont pas vraiment développé. Nous avons été habitués, depuis toujours, à voir des Canadiens français de souche se faire rabrouer par des Anglo-Canadiens de souche. Cette fois, l’altercation a eu lieu entre deux personnes «issues de la diversité» comme on aime dire à Radio-Canada, l’une utilisant le français, l’autre répondant en anglais. Il est remarquable que les vieux antagonismes existant depuis deux siècles au Canada et au Québec se transmettent ainsi aux nouveaux arrivants.

Un autre élément qui ressort de cette histoire, et c’est quelque chose que je note depuis plus de 50 ans, est la différence d’attitude que les médias (et l’opinion publique) adoptent selon que l’incident linguistique se déroule au Québec ou, dans le cas du Droit, en Ontario. Si ça s’était produit à un Moca Loca à Orléans, du côté ontarien, je parie que les professionnels de la résistance franco-ontarienne auraient été encensés par Le Droit. Mais quand cela arrive à Gatineau, les défenseurs du français deviennent souvent suspects. Probablement des méchants séparatistes… 

La réaction du président de la Chambre de commerce de Gatineau, rapportée par Radio-Canada, est je crois assez typique de ce qu’on entendrait dans les milieux politiques et économiques régionaux. «Ce n’est pas acceptable, a-t-il dit, qu’on ne soit pas en mesure de servir un consommateur dans la langue de son choix.» C’est ahurissant. Il n’ose même pas se porter à la défense du français. Il réclame du même coup le droit pour un client de se faire servir en anglais au Québec. «Dans la langue de son choix»…

Parfois, parfois, je m’ennuie de mes années de militantisme franco-ontarien, dans les années 1960… Au moins, dans les pages du Droit, nous avions bonne presse…

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Enfin, toute cette histoire me fait penser à cette citation de Pierre Falardeau: «On va toujours trop loin pour ceux qui ne vont nulle part».

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