Chronique d’un Suisse romand désabusé en voyage dans une France en plein marigot anglo-américain

Un géant de cette envergure ne mérite-t-il pas beaucoup mieux que cette pitoyable image de subversion linguistique et culturelle qu’il offre au monde?

Un voyageur de Suisse voisine raconte son périple en autocaravane° à travers une France engoncée dans une anglolâtrie qui l’a saisi aux tripes et laissé sans voix. A l’en croire, le pays de Voltaire et d’Hugo est en train de s’allaiter à la mamelle du prêt-à-penser anglo-américain qui répand sournoisement sa doctrine à la vitesse de métastases en pleine furie. Une dangereuse « diglossie » risquerait fort de voir le pays des Droits de l’homme et de l’Exception culturelle se réveiller sous peu le moral en berne.

Fort d’une observation qui l’a mené loin à la ronde, le constat est sans appel pour le caravanier romand : une bonne partie de la nation française est en train d’agiter le pavillon de l’oncle Sam sous les vivats d’un patron de l’Elysée déguisé en mercenaire avoué des géants du numérique. Son chef de cabinet a beau démontrer à notre visiteur de passage – le sourire hilare aux coins des lèvres – les bienfaits de la loi no 94-665 du 4 août 1994, dite loi Toubon … ses dispositions n’en sont pas moins bafouées, détournées ou vidées de leur contenu par un pouvoir jouissif… en marche vers un linguicide assuré.

Au détour d’un chemin, notre bourlingueur apprend que la Société nationale des chemins de fer français (SNCF), qui est actionnaire des deux sociétés Eurostar et Thalys, va les regrouper sous l’appellation de « Green Speed » … dénomination anglobale haute en couleur qui « bousterait » la société vers des lendemains plus que prometteurs. Il est vrai qu’une « Vitesse verte » à l’articulation trop française plomberait le prestige d’une société qui n’a que faire de la langue de clients largués et qui naviguent déjà dans le convoi low cost°° du Ouigo – pardon, du « We go » – piloté par une Valérie Pécresse, bannière étoilée aux quatre vents.

Mais que diable peut penser ce diable de fouineur en tombant sur les rames du « Navigo Easy » de la RATP ? Eh bien ! que ce titre de transport à l’appellation en « trompe l’œil » ne sert qu’à « balader » des voyageurs dans la sphère « anglobale » à l’insu de leur plein gré ! Ne voyage-t-on pas ici au moyen d’un « passe » qui prétend que « naviguer aisé » ne peut se faire que dans ce nouveau baragouin qui « matche » tellement l’air ambiant ? Voilà de quoi ne plus se sentir d’AISE ! 

En route vers les Yvelines, la naïveté du Romand en prend un sacré coup. Voilà que de nouveaux cols blancs aux dents bien acérées se sont jurés de faire revivre le site exceptionnel de Versailles par le biais d’une exposition intitulée Versailles Revival… énoncé désopilant dont la seule prononciation doit faire se casser les dents à plus d’un jeune loup. A l’évidence, une viscérale haine de soi ne peut que saper jusqu’à la moelle tout ce qui, naguère encore, faisait de cet ensemble architectural un fleuron du paysage culturel français.
Pour faire se gausser des milliers de touristes goguenards, on n’aura pas trouvé meilleure élucubration…

Poussé par la curiosité, l’inspecteur fureteur se retrouve au bord de la Moselle … et aussi à la limite de la sidération. La France, cette géniale inventrice de l’aviation se « crache » badaboum! et avec une vertigineuse arrogance anglomaniaque, sur son « Lorraine Airport » à l’appellation plus que roc(k)ailleuseLes mauvaises langues disent même que les pilotes mosellans décolleront désormais sous les ordres de ces nouveaux maîtres-à-penser transfuges qui ne les laisseront « jargouiner », pour toute opération, que « dans un sabir dont ils ne comprennent pas le traître mot ».

Emmanuel Macron
Crédit photo : bfmtv

Plus au sud, entre Loire et Morvan, ô surprise ! Dans une supérette d’un village nivernais, la patronne, une vieille morvandelle, les r roulés bien sentis, se plaint à une cliente de l’omniprésence de ce « Made in France » si cher à un Montebourg rangé des voitures. « Pareille appellation au goût ranci de « western » ne ferait pas mieux se vendre mes épinards et ma baguette », renchérit-elle tout haut devant des chalands ébahis.
Sacrée leçon pour notre intrépide aventurier qui pense alors à ces joyeux gandins de l’oligarchie financière en train de stranguler le français au même rythme qu’elle asphyxie le « Produire en France », et dont l’unique objectif est de tirer à vue sur tout ce qui viendrait contrecarrer leurs projets de « casse culturelle et sociale ».

A Dompierre-sur-Besbre, au bureau de poste de cette jolie petite bourgade du Bourbonnais, notre « « trotte-globe tombe nez à nez avec « My French Bank », la très fumeuse appellation qui, aux dernières nouvelles, serait en tête du « top ten » des « niaiseries saxonnes. La banque postale ferait avaler à ses potentiels dindons de clients que le parler du cru n’est plus de mise pour entrer dans ses cercles de plus en plus « sélects » et prisés … où l’on ne songe qu’à vous « ensaxonner » vite fait. Et dire que d’aucuns se voyaient déjà projetés dans les salons feutrés d’une mère postale « coucounant » sa progéniture….

Se dirigeant ensuite vers Annecy, en Pays de Savoie, notre baroudeur y découvre, sidéré, la dernière création des politiques locaux, laquelle détonne magistralement avec le « minable vernaculaire » de la région annécienne. Leur nouveau-né « In Annecy Mountains » doit faire rire comme des bossus les montagnards du coin non encore habitués à ce genre de prouesse qui fait perdre la tête à plus d’un élu, à force de l’avoir grosse.
C’est à croire que le ridicule et l’absurde, même poussés jusqu’à leur paroxysme, ne défrisent plus personne par les temps qui courent, bon sang, mais c’est bien sûr !

Dans un bistroquet des bords du lac du Bourget, l’infatigable Helvète apprend que le préfet de Savoie a fait valider la dénomination « French Tech in the Alps », et ce sous les acclamations d’une préfecture au septième ciel.
Selon le magistrat, un intitulé aux rondeurs aussi exotiques pourrait bien faire prendre l’ascenseur à une technologie française à la peine. Il paraît même que pour faire bonne mesure, il troquera tout soudain son patronyme un brin franchouillard contre un de ces pseudos « yankees » – Johnny, Dick ou Eddy – qui fleurent si bon le vent nouveau

Le touriste romand n’en a pas fini pour autant avec tous ces attrape-gogos qui, manifestement, lui collent aux basques depuis le début. Sur les Hauts-de-Chambéry, un « Street Workout Parkour Fitness », nouveau prêt-à-parler pour sportifs en herbe, dit-on, les accueillera prochainement sur le terrain de jeu en cours d’installation au parc Julien. Les élus chambériens – à l’instar de ceux de la Venise des Alpes °°°- se seraient défoncés au LSD avant de lancer une appellation … qui ferait s’étrangler un Martien égaré !

Enfin, las de toute cette interminable litanie anglo-délirante à l’image de : Naval Group ; Only Lyon ; Newsroom ; Creative Factory ; Business France ; Alpes is here ; Black Friday ; Job Dating ;  Make the Planet great again ;  France is in the Air ; Black Friday ; I love Amiens ;  Ready for the Future ; The Voice… et bien d’autres du même acabit, notre « trotte-en-globe », la mine déconfite, se rapproche à grands pas de sa chère Helvétie . Pourtant… le v’là qui se ravise avant de sauter le pas. Ciel ! La Romandie n’est-elle pas, elle aussi, déjà passée sous la férule des « fiers-bras » de la nébuleuse économico-financière et de ses « followers » ?

Lui vient alors en mémoire les heures les plus sombres d’une histoire où la France, ce géant culturel, s’était, à de multiples reprises, vautrée comme une dévergondée en mal de sensations dans la fange de la soumission et de l’aplaventrisme… et rebelotte, voilà qu’elle se renvoie en l’air avec ces prédateurs qui ne soucient plus qu’à l’humilier et la souiller encore davantage.
Si le grand Charles voyait ça… !

Un géant de cette envergure ne mérite-t-il pas beaucoup mieux que cette pitoyable image de subversion linguistique et culturelle qu’il offre au monde?

Un voyageur romand désenchanté

Philippe Carron
Langue française, Suisse romande

PS :
° Autocaravane : mot officiel pour « camping-car »

°°Low cost (coût bas) en l’occurrence, « coup bas » asséné à une langue à terre

°°°La Venise des Alpes : Annecy

2 commentaires

  1. En France, cette situation lamentable a, pour l’essentiel, deux causes :

    1) L’effondrement, au cours des 40 dernières années, de l’enseignement de la langue française, en tant que matière principale. Ayant moi-même enseigné pendant quelque temps au secondaire et au niveau post baccalauréat -l’équivalent du cégep au Québec-, j’ai été frappé de voir à quel point la langue était mal maîtrisée par les jeunes. Et pour cause : tout au long de leur scolarité, ils ne reçoivent pratiquement plus de cours de syntaxe et n’ont quasiment plus de dictées. Au secondaire, les cours de littérature française ne sont plus au programme !

    Comment voulez-vous, dans ces conditions, que les jeunes Français de 2020 fassent la promotion d’une langue qu’ils ne maîtrisent pas correctement et dont ils ignorent la richesse ? Quand on maîtrise correctement une langue, qu’on en connaît toutes les richesses et les subtilités, c’est tout naturellement qu’on la respecte, qu’on l’aime, et qu’on en fait la promotion.

    2) L’arrivée au pouvoir, depuis environ 25 ans, de toute une génération d’anglo-colonisés qui, bien que minoritaire, a le malheur d’occuper des postes clés dans les médias et au sein même des gouvernements. Elle nous impose, via la télévision, la radio et les affiches publicitaires, un jargon franglais abrutissant sous couvert de « modernité » et « d’ouverture au monde ».

    La loi Toubon de 1994 exige le respect du français à tous les échelons de la société, mais elle n’est pour ainsi dire pas appliquée.

    Pourtant, les sondages montrent que la grande majorité des Français (75 à 80 %) reste très attachée au français. Mais c’est un sujet qui ne mobilise pas les foules. Ceci par conformisme, et parce que, contrairement à ce qui se passe au Québec, l’anglais n’est pas perçu comme constituant une menace pour la pérennité de la langue. En Europe en effet, les francophones sont dix fois plus nombreux qu’au Canada, et ne sont pas entourés par un océan anglophone.

    Concernant votre témoignage, c’est aux Français que vous accueillez chez vous de s’adapter à votre politique linguistique, et non l’inverse!

    Un Français francophile (eh oui, ça existe)

  2. Donc c’est normal que les milliers immigrants français qui arrivent ici depuis quelques années trouvent normal de continuer d’utiliser ces anglicismes, calques, etc malgré nos lois et notre histoire. Ils sont bandés sur les américains!
    Le gouvernement québécois et nos entreprises devraient s’assurer que la qualité de notre français ne prend pas la tangente vers le bas comme j’ai pu le constater dans mon univers de travail dernièrement : mots anglais pour identifier un service en entier, campagne de publicité interne unilingue anglais seulement, etc…et ça, ce sont des français fraîchement débarqués qui en sont les responsables directes.
    Quand on leur fait remarqué qu’on a des lois pour cela au Québec, ils s’en foutent!!!

Participez à la discussion en laissant un commentaire...