La psyché du colonisateur et la psyché du colonisé

Lettre adressée, M. Carol Jolin, Président de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario

« M. Jolin, en s’alliant au QCGN, l’AFO procure une crédibilité dont le QCGN n’a définitivement pas besoin. Pis, en s’alliant à vous, le QCGN laisse entendre, en jouant d’un miroir appelé psyché, que le sort de la minorité anglophone du Québec se reflète dans celui des minorités francophones des autres provinces du Canada et vice versa. C’est une fumisterie que perpétue le colonialisme anglo-saxon dans la psyché des colonisés francophones, fumisterie qui, par un jeu de réflexions de psyché, conduit les colonisés à une identification perverse aux colonisateurs. »

Lettre adressée, M. Carol Jolin,

Président de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario

M. Jolin, président de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO)

Carol Jolin

Depuis la conquête du Canada par l’empire britannique, les Canadiens-français de toutes les provinces du Canada ont fait cause commune de leur survivance linguistique. Dès que j’ai appris l’automne dernier que la résistance des Franco-Ontariens s’organisait contre la décision du Gouvernement ontarien de Doug Ford d’abolir le Commissariat aux services en français, j’ai joint la résistance franco-ontarienne en parole et en acte, depuis le Québec, à l’invitation de l’AFO relayée par les médias sociaux.

Ainsi, depuis des mois, je reçois de courriels de votre part que je lis avec l’enthousiasme d’un volontaire. Je diffuse ces courriels auprès de mon entourage et j’explique, à mes parents, amis, collègues, l’enjeu de l’abolition du Commissariat aux services en français. Toutefois, votre dernier courriel, celui du 3 juillet dernier, m’a d’abord abasourdi puis démobilisé.

Comment réagir autrement que la démobilisation à l’annonce de la conclusion d’une entente de partenariat entre l’AFO, la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB) et le Quebec Community Groups Network (QCGN) ? Mais, la démobilisation n’a pas duré. Après tout, les Canadiens-français n’en sont pas à un premier revers de fortune dans leur résistance contre l’assimilation. Face à l’infortune, ils ont montré de la pugnacité et ont usé de finesse et de stratégie.

Par contre, il est plus difficile d’affronter l’infortune quand stratégie fait défaut à son propre camp au point de démobiliser ses troupes. Ainsi, l’AFO a commis une erreur stratégique en s’alliant au QCGN. Pour l’ignorant des données démo-linguistiques canadiennes, l’idée d’allier les groupes linguistiques minoritaires du Canada peut sembler, à prime abord, une excellente stratégie. Toutefois, quiconque connaît un tant soit peu ces données ne peut qu’y trouver une stratégie suicidaire pour la francophonie canadienne ou un cheval de Troie pour les anglophones. Dès lors, selon le point de vue, on ne peut que s’effarer de la lente disparition de la francophonie ou, au contraire, se réjouir de la conquête presqu’achevée de l’anglophonie.

Contrairement à ce que laisse entendre cette alliance contre nature, l’anglophonie se porte bien au Québec, même très bien. Les institutions anglophones sont protégées par nos lois et, de surcroît, le gouvernement du Canada soutient l’anglophonie par un programme d’apprentissage de l’anglais au Québec spécialement conçu pour les immigrants.

Contrairement à votre allusion à la menace de disparition des institutions anglophones du Québec qui plane sur l’anglophonie, les institutions anglophones n’ont surtout pas besoin d’alliés comme l’AFO et la SANB. Les gouvernements successifs du Québec ont été, au fil des décennies et des siècles, les meilleurs alliés des anglophones. Jusqu’aux années 60, les commissions scolaires anglophones recevaient des subsides par élève deux fois supérieurs à ceux des commissions scolaires francophones. Récemment, les gouvernements ont soutenu la construction du Centre universitaire de santé McGill (CUSM) à coup de milliards de dollars, de façon disproportionnée au poids démographique des anglophones du Québec.

De plus, le gouvernement du Québec a confié la formation des médecins en Outaouais à l’Université McGill. C’est une avanie faite aux Canadiens-français du Québec que d’octroyer à leurs dépens de tels privilèges aux citoyens anglophones. On est loin de l’égalité entre francophones et anglophones au Québec. Cette inégalité se mesure aussi à l’aune de la bataille acharnée qu’ont dû mener les Canadiens-français de l’Ontario pour conserver la gestion de leur hôpital francophone à Ottawa, l’hôpital Montfort.

Comme ailleurs au Canada, les anglophones du Québec dominent encore aujourd’hui, malgré les velléités d’émancipation des Canadiens-français du Québec, et jouissent de leur privilège de conquérants. Il n’y a pas d’égalité entre anglophones et francophones, loin s’en faut. Ils sont aussi inégaux que le sont les colonisés et les colonisateurs.

Permettez-moi une triste anecdote qui atteste indubitablement de cet état du Canadien-français colonisé et de l’anglophone colonisateur. Le 17 juin dernier, une employée d’une grande entreprise de téléphonie m’a relaté son désarroi lorsque, lors d’une réunion à Montréal, 10 francophones ont choisi de s’exprimer en anglais pour accommoder un anglophone unilingue de Toronto. Peut-on être plus colonisés que ces francophones et plus colonisateur que cet anglophone ? Contre toute attente, OUI. La suite de l’anecdote désole.

Après le départ de l’anglophone, les francophones ont continué de s’exprimer en anglais. Pourtant, l’employée a vainement tenté, par l’exemple, de persuader ses collègues de s’exprimer en français. Ses collègues ont poursuivi la réunion en anglais, même ceux qui baragouinaient un pidgin.

Force est de constater qu’à l’instar de l’esclave qui se conçoit comme tel même en l’absence de son maître, le colonisé se conçoit comme tel même en l’absence de son colonisateur. C’est sa conception de lui-même qui imprègne profondément sa psyché.

De même, l’AFO serait-elle à ce point imprégnée de son état de groupe linguistique minoritaire colonisé qu’elle s’assimilerait à un n’importe quel autre groupe linguistique minoritaire, même à celui du colonisateur ? Faut-il rappeler que les Afrikaners constituaient, jusqu’à l’abolition de l’apartheid, la minorité tyrannique et hégémonique de l’Afrique du sud, environ 6% de la population ?

M. Jolin, en s’alliant au QCGN, l’AFO procure une crédibilité dont le QCGN n’a définitivement pas besoin. Pis, en s’alliant à vous, le QCGN laisse entendre, en jouant d’un miroir appelé psyché, que le sort de la minorité anglophone du Québec se reflète dans celui des minorités francophones des autres provinces du Canada et vice versa. C’est une fumisterie que perpétue le colonialisme anglo-saxon dans la psyché des colonisés francophones, fumisterie qui, par un jeu de réflexions de psyché, conduit les colonisés à une identification perverse aux colonisateurs.

En terminant, moi, Canadien-français du Québec, je vous exhorte à renier cette entente de partenariat qui contribue à semer la confusion identitaire des Canadiens-français du Canada, voire à renforcer inconsciemment leur psyché de colonisés.

Je vous prie d’agréer, M. le Président, l’expression de ma considération respectueuse.

Benoît Bergeron

Participez à la discussion en laissant un commentaire...