LANGUES OFFICIELLES

UNE MODESTE PROPOSITION POUR EMPêCHER LES ADOLESCENTS DE PARLER L’AUTRE
LANGUE EN PUBLIC ET POUR LES RENDRE PLUS UTILES

Réjean Beaulieu*
rejean.beaulieu@shaw.ca

La modeste proposition du grand penseur irlandais Jonathan Swift datant de
1729 mérite une sérieuse mise à jour ainsi qu’une mise-en contexte pour les
graves problèmes sévissant dans l’état canadien, près de 40 ans après que le
pays se soit doté d’une Loi des Langues Officielles. En effet, nous ne pouvons
plus manger les jeunes enfants à des fins de bien-commun collectif, mais
peut-être pourrions-nous couper la langue de certains d’entre eux une fois
adolescent et la manger? Tel l’appendice, les amygdales, et le nombril, il faut
reconnaître que certains organes sont devenus moins utiles. Ils peuvent en fait
constituer une véritable nuisance publique au cours de l’évolution du genre
humain selon l’âpreté de l’environnement qui sévit. Les organes de reproduction
viennent en tête mais ne sont pas couverts par cette modeste proposition
toutefois bien inspirée de celle de Jonathan Swift.

C’est un objet de tristesse, pour celui qui visite nos écoles publiques
bilingues que d’entendre dans les corridors, la cours de récréation ou encore
dans les transports en commun des enfants qui s’expriment constamment dans la
langue du milieu ambiant malgré les grands efforts de l’état et du personnel
enseignant pour les rendre bilingues. Tel leurs parents, ces enfants seront
condamnés à travailler dans ce milieu ambiant, à mendier leur pitance ou devront
s’exiler et se soumettre aux redoutables forces du marché.
Je pense que chacun s’accorde à reconnaître que ce grand nombre d’enfants
constitue dans l’état déplorable de notre pays un grand embarras et même un
danger à son intégrité territoriale/linguistique; par conséquent, celui qui
trouverait un moyen équitable, simple et peu onéreux de faire participer ces
enfants à la richesse commune mériterait qu’on lui élève pour le moins une
statue de bienfaiteur.

Mais mon intention n’est pas, loin de là, de m’en tenir aux seuls enfants ne
parlant pas la langue qu’ils devraient vraisemblablement parler; mon projet se
conçoit à une bien plus vaste échelle et se propose d’englober tous les enfants
d’un âge donné qui fréquentent les écoles unilingues et ne réussissent pas à
parler cette autre langue mandatée par l’état pour aspirer aux plus belles
positions.

Pour ma part, j’ai consacré plusieurs années à réfléchir à ce sujet capital,
à examiner avec attention les différents projets des autres penseurs, et y ai
toujours trouvé de grossières erreurs de calcul.

Il est vrai qu’un des parents (habituellement la mère) peut soutenir son
enfant dans une langue différente du milieu ambiant jusqu’à la période de
l’adolescence et c’est précisément au début de cette période que je propose une
intervention, de sorte qu’au lieu de devenir un fardeau embarrassant pour ses
parents et sa communauté linguistique d’appartenance, l’enfant puisse y
contribuer plus positivement. La prise en charge ne se ferait que si l’enfant
montre des signes d’abandon de sa langue parentale minoritaire durant une
période témoin.

Mon projet comporte cet autre avantage de faire cesser les transferts
linguistiques entre les différents lieux d’enseignement (i.e. bilingues et
unilingues) et cette horrible pratique des parents, hélas trop fréquente dans
notre société, qui assassinent leurs bâtards, sacrifiant, me semble-t-il, ces
enfants innocents pour s’éviter les dépenses plus que la honte, pratique qui
tirerait des larmes de compassion du coeur le plus sauvage et le plus inhumain.

Comment élever et assurer l’avenir de ces multitudes qui ne deviennent pas
bilingues tel que l’état le souhaiterait, telle est donc la question puisque,
ainsi que je l’ai déjà dit, dans l’état actuel des choses, toutes les méthodes
proposées à ce jour se sont révélées totalement impossibles à appliquer, du fait
qu’on ne peut trouver d’emploi valorisant pour ces gens dans les sphères
d’activités que l’état régit.

J’en viens donc à exposer humblement mes propres idées qui, je l’espère, ne
soulèveront pas la moindre objection. Une simple chirurgie offerte en bureau par
du personnel de base pourrait être appliquée pour couper la langue de nos jeunes
adolescents qui ne montrent pas suffisamment d’intérêt pour l’autre langue. Non
seulement leur couperions nous la langue, mais les autres adolescents en
seraient nourris! Cela les motiverait aux bienfaits du bilinguisme officiel.
D’une part, leur diète s’en trouverait fort probablement améliorée compte-tenu
de ce qu’ils mangent présentement et ils ne verraient aucune différence au goût,
lorsque consommés comme saucisse ~hot dog~ ou encore comme pâté ~hamburger~ avec
les condiments habituels. D’autant plus qu’une langue n’est aucunement
nécessaire pour en manger une autre, de bonnes dents suffisent!

Les jeunes passent par ailleurs un temps phénoménal à l’ordi ou à la console
du jeu-vidéo et utilisent donc de moins en moins leur langue parlée. Le langage
utilisé, lorsqu’il l’est, en est bien souvent un de charretier. La promiscuité
sexuelle précoce sévissant parmi la jeunesse peu disciplinée s’en verrait
diminuer, ainsi que les maladies transmises par voie orale en ces temps de
grandes précautions de santé publique.

Les marchands de viande spécialisée qui ont été approchés au sujet de cette
modeste proposition croient que les plus «mauvaises langues», i.e. provenant de
ceux et celles qui n’ont pas la langue dans leur poche, seront les plus tendres
en raison du plus grand usage et justifieront donc les prix les plus élevés une
fois que ce créneau du marché d’alimentation sera bien développé. Des
essais-pilotes de cette nouvelle mesure d’ingénierie sociale dont l’état ferait
la promotion seraient d’abord menés exclusivement parmi la jeunesse et les
risques de la mesure ainsi limités à la dite population.

Quand à notre capitale d’Ottawa, on pourrait y aménager des centres
d’entraînement pour cette nouvelle industrie de la langue en réentraînant le
personnel qui s’y affaire déjà. Des pays qui désirent bien gérer la liberté
d’expression tel que la Chine seraient assurément intéressés à développer leur
propre industrie de la langue en important le précieux savoir-faire canadien.
Les statistiques de recensement (ou d’assimilation linguistique)
s’amélioreraient puisqu’elles n’indiqueraient plus l’autre langue parlée à la
maison. Les démographes linguistiques de l’état n’auraient plus à s’inquiéter de
mauvaises tendances.

Je pense que les avantages de ma proposition sont nombreux et évidents, tout
autant que de la plus haute importance. Plusieurs seront portés à rêver sur
comment appliquer de telles mesures au-delà de ce qui est proposé.

D’abord, comme je l’ai déjà fait remarquer, elle réduirait considérablement
le nombre de locuteurs d’une langue qui résistent mal aux difficultés du milieu
ambiant.

Deuxièmement. Les citoyens sont déjà taxés à la limite et sont réceptifs à
toute nouvelle mesure de l’état qui ne soutirera pas davantage de leur poche
pour son financement.

Troisièmement. Les grands conglomérats médiatiques, le radiotélédiffuseur
public, son organisme de réglementation, l’Union des Acteurs ainsi que l’Unions
des Travailleurs de Médias ne demandent pas mieux que de limiter qui peut
s’exprimer oralement. Ils ont déjà amplement de difficultés ailleurs.

Quatrièmement. Les puristes de la langue se réjouiraient de la protection
ainsi accordée contre ses locuteurs récalcitrants qui ont une tendance à
massacrer cette langue. Les organismes ~porte-parole~ et groupes d’intérêt ne se
verraient plus remis en question.

Cinquièmement. Les chefs de parti politique devraient vraisemblablement
s’intéresser à de telles mesures pour bien garder les députés de l’arrière banc
à l’ordre.

Sixièmement: Les souverainistes québécois et autres opposants au bilinguisme
officiel devraient se rassurer de l’intégrité linguistique/territoriale ainsi
réalisée. Les fédéralistes seraient tout autant ravis de mettre fin à tant
d’années de discorde dans la Tour de Babel de la fonction publique fédérale.

On pourrait énumérer beaucoup d’autres avantages : par exemple, une
diminution des émanations de ~hot-air~ associées à la politique linguistique de
l’état en faveur des préoccupations environnementales, l’intérêt de coupures à
même le Comité Permanent des Langues Officielles ou encore le Commissaire aux
Langues Officielles qui pourrait bien être relégué au Sénat sans qu’absolument
personne ne s’en aperçoive. Mais, dans un soucis de concision, je ne
m’attarderai ni sur ces derniers points, ni sur beaucoup d’autres.

Je ne vois aucune objection possible à cette proposition, si ce n’est qu’on
pourra faire valoir qu’elle réduira considérablement le nombre de locuteurs de
la langue minoritaire. Je revendique ouvertement ce point, qui était en fait mon
intention déclarée en offrant ce projet au public. Qu’on ne vienne donc pas me
parler d’autres expédients : d’imposer une taxe additionnelle pour les locuteurs
qui ne parlent pas la langue que l’état leur a prescrit; de refuser de servir
les citoyens dans la langue que l’état leur a prescrit là où les nombres ne le
justifient plus; de remédier à l’expansion de l’orgueil, de la vanité, de la
paresse et de la futilité d’apprendre une langue qui ne leur rapportera pas;
d’apprendre à mieux apprécier les deux principaux groupes linguistiques du pays;
d’abandonner nos querelles et nos divisions; de cesser de nous comporter comme
des Juifs qui s’égorgeaient entre eux pendant qu’on prenait leur ville. Enfin,
d’insuffler l’esprit d’honnêteté, de zèle et de compétence à nos concitoyens, si
l’on parvenait aujourd’hui à imposer la décision de vivre dans un état bilingue,
en dépit d’exhortations ferventes et répétées.

Par conséquent, je le redis, qu’on ne vienne pas me parler de ces expédients,
ni d’autres mesures du même ordre, tant qu’il n’existe pas le moindre espoir
qu’on puisse tenter un jour, avec vaillance et sincérité, de les mettre en
pratique.

En ce qui me concerne, je me suis épuisé des années durant à proposer des
théories vaines, futiles et utopiques, et j’avais perdu tout espoir de succès
quand, par bonheur, je suis tombé sur ce plan qui, bien qu’étant complètement
nouveau, possède quelque chose de solide et de réel, n’exige que peu d’efforts
et aucune dépense, peut être entièrement exécuté par nous-même et grâce auquel
nous ne courrons pas le moindre risque de mécontenter les pays avec lesquels
nous transigeons. Car ce type de produit ne peut être exporté, la langue d’un
adolescent étant trop tendre pour supporter un long séjour dans le sel, encore
que je pourrai nommer un pays qui se ferait un plaisir de nous dévorer la
langue, même sans sel.

Après tout, je ne suis pas si farouchement accroché à mon opinion que j’en
réfuterais toute autre proposition, émise par des hommes sages, qui se
révélerait aussi innocente, bon marché, facile et efficace. Mais avant qu’un
projet de cette sorte soit avancé pour contredire le mien et offrir une
meilleure solution, je conjure l’auteur ou les auteurs, de bien vouloir
considérer avec mûre attention ces deux points. Premièrement, en l’état actuel
des choses, comment ils espèrent parvenir à motiver des milliers de jeunes à
parfaire une langue qu’ils n’utiliseront jamais à moins d’oeuvrer pour l’état, et
cela compte-tenu que les parents ne pratiquent à peu près plus/pas cette langue
en premier lieu. Deuxièmement, tenir compte de l’existence à travers ce pays de
millions de créatures apparemment humaines dont tous les moyens de subsistance
mis en commun, ne dépendent aucunement de l’environnement linguistique que
l’état leur a prescrit.

Je conjure les hommes d’état qui sont opposés à ma proposition, et assez
hardis peut-être pour tenter d’apporter une autre réponse, d’aller auparavant
demander aux parents de ces mortels s’ils ne regarderaient pas aujourd’hui comme
un grand bonheur d’avoir eu leur langue coupée et vendue comme viande de
boucherie lors de leur adolescence, de la manière que je prescris, et ; d’avoir
évité ainsi toute la série d’infortunes par lesquelles ils ont passé jusqu’ici,
ne jamais pouvoir s’exprimer dans sa langue minoritaire à moins que ça ne soit
dans les sphères de l’état, de voir ses semblables ainsi que nouveaux arrivants
perdre graduellement leur langue, de voir des cliques de gens sans scrupule qui
se foutent bien de la langue mais savent se nourrir de divisions linguistiques
pour maintenir leurs privilèges du pouvoir, de toujours avoir à s’exprimer dans
la langue de la majorité, de s’assujettir au ridicule si on daigne afficher sa
langue que personne ne comprendra et la perspective inévitable de léguer
pareille misère, ou pire encore, à leur progéniture, génération après
génération.

D’un coeur sincère, j’affirme n’avoir pas le moindre intérêt personnel à
tenter de promouvoir cette oeuvre nécessaire, je n’ai pour seule motivation que
le bien de mon pays, je ne cherche qu’à développer notre commerce, à assurer le
bien-être de nos adolescents, à soulager les moins bien nantis et à procurer un
peu d’agrément aux riches. Je n’ai pas d’adolescents de mauvaise langue dont la
vente puisse me rapporter le moindre sous ; mes deux enfants ont plus de vingt
ans et ma femme a passé l’âge d’être mère.

Note: Modest
Proposal
de Jonathan Swift

* Réjean Beaulieu exprime ouvertement sa dissidence de francophone en
situation minoritaire depuis maintenant plus de trois années, après avoir vécu
pendant plus de 27 ans dans l’Ouest canadien. Il le fait à partir de Vancouver à
travers un média citoyen appelé
Le
Canard Réincarné
en utilisant différentes techniques de contre-culture,
satire, manifeste, blogue, forum, etc. Il espère que cette dernière réflexion
sur le bilinguisme officiel vous offrira une nouvelle perspective de la réalité
du terrain en situation minoritaire.