Réaction au rapport de la Commissaire aux services en français de l’Ontario

Plusieurs ne se donnent même plus la peine de porter plainte, las de gestes répétitifs sans grand changement global.

Jean Poirier

Jean Poirier

Ce matin, je sens que je dois ajouter mon mot suite à la parution du premier rapport annuel de la nouvelle Commissaire aux services en français de l’Ontario.

J’en retiens quelques mots clés, ça me suffit pour commenter la situation actuelle du français en Ontario, ce après quelques cinquante ans de militantisme à défendre et promouvoir la langue et la culture françaises.

Quelques 461 plaintes reçues du grand public, en dépit du fait que plusieurs ne se donnent même plus la peine de porter plainte, las de gestes répétitifs sans grand changement global. Et pour chaque problème “réglé” selon la commissaire, combien d’autres ne le sont pas, ou pire, ne le seront jamais? Une vraie cassette de répondeur téléphonique.

Évidemment, je ne suis pas surpris de ses propos, de fait, il n’y a rien de nouveau.  Juste une nième constatation d’un phénomène perpétuel : le manque de respect de la collectivité de langue française en Ontario.

La commissaire parle, entre autres, du manque de planification du gouvernement de l’Ontario en ce qui a trait à la mise en œuvre des services en français, tels que prévus par la Loi 8 adoptée en 1986, il y a 34 !!! ans. Il y en des “Pas trop vites” aux commandes, et ce depuis le début.

C’est beaucoup plus qu’un simple manque de planification.  De toute évidence, c’est également et surtout un manque de gros bon sens, de volonté politique, de respect des droits fondamentaux, un désintéressement laconique, une ignorance des besoins de la collectivité, voire de la Loi 8.

Et ce délaissement se sent également partout dans la fonction publique.  Des fonctionnaires m’ont admis qu’ils n’ont jamais été sensibilisés à leurs devoirs envers la Loi 8, certains étant nés même après le passage de cette loi. Les sous-ministres sont nullement imputables envers cette loi et ne sont pas dans l’obligation sérieuse d’émettre des directives fermes pour honorer la portée de la loi.

La pandémie fut fort utile au gouvernement pour nous sortir des justifications abracadabrantes pour tenter d’expliquer leurs manquements graves face à leurs obligations envers la Loi 8.  On a tout entendu comme réponse, des patineurs aux patins trop grands et mal lacés.

Si je me réjouis aujourd’hui de l’intérêt accru et de l’appui plus massif de la population francophone pour le dossier de la défense de la francophonie, il demeure quand même en moi un regret de n’avoir pu en bénéficier à ce niveau du temps que j’occupais le poste de député (1984-1995) et d’agent de développement communautaire (1979-1984).

Certes, j’ai pu compter à l’époque sur l’appui d’irréductibles Gaulois, envers lesquels je serai toujours éternellement reconnaissant.  Mais la grande majorité n’était pas au rendez-vous, à l’exception de trop rares événements rassembleurs : la lutte pour l’Hôpital Montfort, le Banquet de la francophonie de Prescott et Russell, etc.

Je me rappelle aussi qu’un certain chroniqueur bien connu se moquait régulièrement de mes interventions pour défendre notre langue et pour dénoncer l’inaction des gouvernements envers nous. Ce chroniqueur s’amusait à me décrire comme “le Pit bull de Prescott et Russell”.  D’autres me disaient “Jean, on t’aime bien mais nous trouvons que tu y vas un peu fort”.

Aujourd’hui, de ces mêmes personnes me croisent dans la rue et m’admettent qu’ils ont finalement compris après tant d’années de luttes interminables.  Eux aussi ont été témoins du tango de la francophonie : des petits pas en avant, de grands pas de reculons.

Je me réjouis quand des Kelly Burke (Commissaire actuelle des services en français de l’Ontario), François Boileau (l’ancien Commissaire), Amanda Simard (la députée de Glengarry-Prescott-Russell0, France Gélinas (députée de Nickel Belt), Yvon Godin (ancien député fédéral d’Acadie-Bathurst) montent ou montaient au créneau pour défendre et dénoncer haut et fort les lacunes face aux Francophones.  J’aurais aimé pouvoir compter sur autant d’appui et de compréhension dans ma propre lutte au front.

Les divers médias semblent également avoir mieux compris aujourd’hui leur devoir d’appui indéfectible envers la francophonie. Je retiens, entre autres, leur couverture exemplaire des événements du 1er décembre 2018 pour dénoncer les coupures sauvages du gouvernement Ford.  L’apport des médias est essentiel pour alerter la population aux injustices qui leur sont faites régulièrement.

Pendant onze ans, à titre de député de Prescott et Russell à l’Assemblée législative de l’Ontario, je fus un témoin privilégié du fonctionnement du gouvernement à l’intérieur de la boîte du pouvoir et de l’Opposition.  Ce que j’en ai vu, entendu et subi au sujet de la francophonie!  Je retiens surtout l’hypocrisie, le refus de comprendre notre spécificité, le non-respect de leurs obligations envers la Loi 8, l’indifférence chronique, voire pire!

Lors de mes nombreuses interventions sur la place publique, le silence ou carrément la réprobation de nombreux zélu.e.s et de zélites de toutes zébrures m’ont déçu mais n’ont aucunement atténué mon engagement, ni mon devoir. J’ai rapidement compris leur choix stratégique pour ne pas compromettre leur avenir.

Et combien de fois ai-je dénoncé les lacunes des gouvernements, sans grand mouvement populaire d’appui ou de compréhension.  J’ai agi comme un leader se doit de faire sur la place publique.  Je ne regrette aucunement d’avoir parlé et agi haut et fort. Je ne changerais aucun mot à mes propos. Au contraire, si j’avais su alors qu’en 2020 ce serait toujours le même tataouinage, j’aurais sûrement pressé le pas, pour ne pas dire autre chose.  Le temps m’a donné raison.  J’en suis conforté.  Comme en agriculture, il faut planter quand il le faut si on veut récolter.

Je fus émus et je remercie mon ancien collègue, l’ancien ministre Bernard Grandmaître, le “Père de la Loi 8”, de m’avoir décrit lors de son discours à mon banquet d’adieu à la politique en 1995 comme “ le vrai défenseur des Francophones à Queen’s Park”. Pas mal plus valorisant que d’être décrit comme Pit bull.

En des moments comme celui-ci, je me rappelle deux de mes nombreux dictons maison :

  • On a toujours tort d’avoir raison trop tôt.
  • Quand on est le premier chasse-neige à passer après la tempête, il y a toujours des gens derrière pour tempester.

Et une pensée d’un auteur inconnu que j’ai découverte récemment :

  • Le destin privilégie toujours ceux qui créent leur propre sentier.

Je souhaite que la population francophone d’ici et d’ailleurs appuie encore plus fortement et régulièrement ceux et celles qui se tiennent debout, et non seulement lors des “crises linguistiques”, car

  • Debout, on voit mieux l’avenir

Jean POIRIER Alfred Ontario

Ancien député franco-ontarien, vice-président, Assemblée législative de l’Ontario
Ancien Chargé de mission, région des Amériques, Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF)
Ancien et premier président, Section du Parlement de l’Ontario, Assemblée parlementaire de la Francophonie
Ancien président, Assemblée de la francophonie de l’Ontario (anc. ACFO).

Commandeur, Ordre de la Pléiade, Assemblée parlementaire de la Francophonie
Officier, Ordre National du Mérite de France
Médaille d’honneur, Sénat de la République française
Membre, Ordre des Francophones d’Amérique
Prix Séraphin-Marion et Médaille Bene Merenti de Patria, Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal
Prix Lyse-Daniels, Impératif français, Québec

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