Le dictionnaire Littré, illustre prédécesseur du Petit Robert

Le principal devoir de l’homme envers lui-même est de s’instruire, le principal devoir de l’homme envers les autres, est de les instruire ». (Paul-Émile Littré)

Lorsque j’ai fait mes premières armes en traduction, le seul dictionnaire complet de langue française était le Littré. Se présentant sous une forme austère, et sa reliure noire ayant emprunté aux missels de notre jeunesse, on n’ouvrait ses pages minces qu’avec le respect qu’imposait alors l’œuvre la plus érudite mise à la disposition de lecteurs curieux pleins de bonne volonté, mais dont l’inculture était cruellement mise à nu. On abordait ce puits de savoir comme la découverte d’un trésor qui ne cessait de déployer ses infinies richesses.

Né au tournant du XIXe siècle, Littré était un véritable homme orchestre. Passionné des langues anciennes, il apprend le latin, le grec, le sanskrit et l’arabe. Lexicographe, journaliste à la Revue des Deux-Mondes, où de grands noms de la littérature française, tels que Balzac, Baudelaire, Alfred de Musset, Stendhal, signèrent des articles, il fut également un homme politique et un écrivain renommé.

Il se fit la main avec une œuvre monumentale à laquelle il consacra plus de 20 ans de sa vie. Il s’agissait de la traduction des œuvres d’Hippocrate de Cos, père de la médecine. En plus de la médecine, il a publié des textes portant sur la philosophie, l’histoire, la sociologie et la critique littéraire.

Dans son dictionnaire, Littré a fait une large place à l’étymologie, à la vérification d’innombrables citations grecques et latines pour déterminer la véracité de la traduction et qui en était l’auteur.

Dès 1846, Littré avait envisagé de rédiger un dictionnaire, mais il ne se mit réellement à la tâche qu’à 59 ans, soit à un âge que l’on considérait alors avancé. Il y consacra 12 années de sa vie et le termina à 71 ans, alors que son état de santé s’était beaucoup détérioré.

Sa méthode de travail était bien sûr artisanale. Les exemples étaient écrits sur de petits carrés de papier portant chacun le nom de l’auteur, le titre de l’ouvrage, la page ou le chapitre.

Tout au long de ces années de labeur, il n’eut jamais plus de quatre collaborateurs, une petite équipe renforcée par sa femme et sa fille.

En raison des craintes que la guerre de 1870 lui inspirait pour son œuvre, il avait commandé huit caisses de bois pour y entreposer un total de deux cent quarante mille feuillets, travail colossal dont Littré devait assumer la plus grande partie. À la fin du grand ouvrage, le dictionnaire comptait 416 536 feuillets, soit plus de 103 millions de mots. Serait-il possible de nos jours d’abattre une si gigantesque tâche avec une si petite équipe?

Il m’a paru intéressant de comparer quelques mots pris au hasard dans le Littré avec le Robert en 7 volumes qui a paru aux alentours de 1970.

Cadeau : On note tout d’abord que dans le Littré, cadeau signifiait : traits de plume dont les maîtres d’écriture ornaient leurs exemples. Ce sens n’est pas attesté dans le Robert. Étant donné que le Littré s’est largement inspiré des classiques pour ses citations, l’aspect historique est beaucoup plus marqué dans le Littré. Pour sa part, le Robert nous présente une gerbe de synonymes pour ce mot, mais ses citations empruntent à des auteurs plus modernes, notamment Rousseau et Pierre Loti.

Hangar : Dans le Littré, on ne trouve qu’une seule définition de ce mot, mais pour celui qui s’intéresse à l’étymologie, le facteur historique est beaucoup plus développé que dans le Robert. Pour sa part, le Robert nous sert des citations tirées d’auteurs du XXe siècle, et nous propose également plusieurs synonymes. À noter que le Littré ne contient aucune citation pour ce mot.

Abandon : On trouve dans le Littré : l’abandon envers Dieu, Bossuet, qui ne figure pas au Robert. Le Littré contient diverses acceptions d’auteurs classiques, devenues surannées ou reléguées aux oubliettes, pour laisser place dans le Robert, à des citations plus récentes.

Conclusion : Le Robert l’emporte aujourd’hui, car il dispose d’un corpus littéraire beaucoup plus vaste que celui qui s’offrait à Littré, en raison de la généralisation de l’éducation et du nombre beaucoup plus considérable de livres dont dispose le public lecteur.

(Le 3 mai 2007)