LE DIALOGUE DES CULTURES

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Semaine de la langue française
du 17 au 25 mars 2001
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LE DIALOGUE DES CULTURES
Une urgence pour la communauté internationale

par Boutros Boutros-Ghali, secrétaire général de l’OIF
(Organisation Internationale de la Francophonie).

« C’est aux côtés des lusophones et des hispanophones que la
Francophonie a voulu, cette année, célébrer sa Journée internationale
de la Francophonie. Durant deux jours, les 20 et 21 mars, les
représentants de 79 pays vont se réunir, à Paris, en présence du
président de la République française, Jacques Chirac, du président de
la République du Mozambique, Joachim Alberti Chissano, du président de
la République de l’Equateur, Gustavo Novoa Bejarano, et des
Secrétaires généraux de cinq organisations internationales : l’Organisation
des Etats ibéro-américains, la Communauté des pays de langue
portugaise, le Secrétariat de la Coopération ibéro-américaine, l’Union
Latine et l’Organisation internationale de la Francophonie.

Ce dialogue institutionnel, sans précédent, entre trois grands
espaces linguistiques de la latinité est destiné à intensifier les
échanges culturels, mais aussi à développer des partenariats
stratégiques au niveau international, afin notamment de promouvoir la
diversité linguistique et culturelle.

La Francophonie entend, ainsi, poser un geste supplémentaire en faveur
du dialogue des cultures, dialogue qu’elle avait entamé en mai 2000
avec les organisations du Monde Arabe, et qui sera le thème central du 9e
Sommet de la Francophonie à Beyrouth, en octobre 2001.

Il s’agit là, bien évidemment, d’un débat qui dépasse largement
le cadre institutionnel de la Francophonie, mais dont la Francophonie ne
saurait être absente.

Car le dialogue des cultures est devenu, à l’heure de la
mondialisation, un enjeu politique et économique pour tous. L’interdépendance
entre les hommes, les sociétés, les espaces est, en effet, désormais la
norme. Les mutations scientifiques et techniques, la globalisation
économique et financière, la circulation instantanée de l’information
ont précipité l’humanité vers une communauté de destin.

Est-ce à dire, pour autant, vers un destin commun ?

Loin s’en faut ! Si l’on en juge par l’aggravation des
inégalités et de la pauvreté dans le monde. Si l’on en juge par la
ségrégation numérique que l’on voit s’instaurer entre le Nord et le
Sud.

Tandis que se profile, dans le même temps, le risque d’hégémonie
de quelques puissances sur l’élaboration des normes ou des décisions
qui engagent l’avenir de la planète. Le risque d’assujettissement des
économies locales à des stratégies industrielles conçues ailleurs et
qui ont peu de relations avec les besoins réels des pays. Le risque,
enfin, de monopole de quelques acteurs -privés ou publics- sur la
fabrication d’un imaginaire uniforme et de modes standardisés d’être,
de se comporter, de consommer, de penser. En d’autres termes, alors que
les échanges internationaux s’amplifient, les citoyens ont de plus en
plus le sentiment de se voir confisquer la gestion du monde, de se voir
imposer une  » monoculture « .

Face à cette perte de décision, cette perte de repères, cette perte
d’identité, grande est la tentation de se replier sur soi-même, de se
cristalliser sur les valeurs sécurisantes et figées du passé, dans un
climat qui confine parfois au fanatisme, à la haine et au rejet de l’Autre.

Et si l’on veut éviter que la guerre froide d’hier ne se mue en un
affrontement culturel, attisé par d’amples mouvements de migrations
internationales, il faut, au sens large du terme, démocratiser la
mondialisation avant que la mondialisation ne dénature la démocratie.

C’est dire instaurer au plus vite et entretenir, entre ces espaces
potentiels d’affrontement, un dialogue et une coopération, car les
grandes aires culturelles et linguistiques constituent, aussi, des espaces
privilégiés de solidarité qui, lorsqu’ils se rencontrent et s’entremêlent,
sont les meilleurs garants de la démocratie, de la paix et du
développement.

Le dialogue des cultures n’a donc rien d’éthéré.

Il s’agit d’un véritable projet de civilisation où les cultures
se complètent et ne s’excluent pas, où elles se renforcent et ne se
diluent pas, où elles se rassemblent sans pour autant se ressembler.

Avec, pour ultime objectif, un monde véritablement multipolaire,
respectueux des plus vulnérables et de leur droit à la solidarité,
respectueux d’une gestion véritablement démocratique des relations
internationales.

Mais cela suppose que l’on reconnaisse que la diversité culturelle
mondiale est une condition préalable pour instaurer un dialogue réel
entre les peuples.

En d’autres termes, que l’on reconnaisse que le droit de tout
individu de participer à la vie culturelle de sa communauté et le droit
de toute collectivité culturelle de préserver son identité sont des
droits fondamentaux inscrits dans la Déclaration universelle des droits
de l’homme, comme garants de la démocratie.

Que l’on reconnaisse que la culture n’est pas une exception, mais
qu’elle est au fondement de la civilisation, qu’elle ne se limite pas
aux arts et à la littérature, mais qu’elle englobe tous les aspects de
la vie dans sa dimension spirituelle, institutionnelle, matérielle,
intellectuelle et émotionnelle, ainsi que la diversité du tissu social.

Que l’on reconnaisse que culture et développement sont
indissociables, sans pour autant se limiter à une approche strictement
commerciale et économique de la culture.

C’est dire que le temps est venu de voir l’ordre politique prendre
l’ascendant sur l’ordre commercial et économique dans la gestion du
rapport, par nature ambigu, que la culture entretient avec l’économie,
le commerce, l’investissement, la concurrence, leurs modes et leurs
règles de fonctionnement.

La Francophonie a très tôt compris le rôle important qu’elle
pouvait jouer, tant au sein de son espace institutionnel que dans les
enceintes internationales, parce qu’elle reconnaît d’emblée la
pluralité et la complexité des identités culturelles des pays qui la
composent.

Parce qu’elle a, aussi, pour vocation première de lutter contre la
marginalisation des plus vulnérables et de faire en sorte que ce dialogue
des cultures ne soit pas un dialogue de nantis.

C’est toute cette réflexion que la Francophonie veut, en ce 20 mars,
mener avec les pays lusophones et hispanophones afin que ce débat soit
progressivement élargi à l’ensemble des membres de la communauté
internationale. »

(Ce texte nous a été communiqué par notre correspondant cyrano@aqua.ocn.ne.jp
)