UNE LANGUE UNIVERSELLE OU UNE LANGUE COLONIALE ?

Semaine de la langue française
du 13 au 21 mars
ensemble-petit.jpg (4133 bytes)

Une langue universelle ou une langue
coloniale ?

« Une complémentarité de vues noue constamment le colonisé au
colonisateur »
Jean-Paul Sartre

Charles Durand
Charles.Durand@utbm.fr

Il est impossible de rencontrer un Occidental ayant vécu quelque temps en
Extrême-Orient qui n’ait pas connu, lors de son séjour, d’autres Occidentaux employés
à enseigner les langues étrangères. Quiconque a vécu au Japon, à Formose ou à Hong
Kong a connu assurément quelques professeurs de français, d’allemand ou d’anglais mais
c’est, de loin, les professeurs d’anglais qui sont les plus nombreux et les plus visibles.
Il n’est pas d’université japonaise ou de grand groupe industriel taïwanais qui
n’emploie pas quelques Américains, Australiens ou Britanniques dont la fonction exclusive
est d’enseigner l’anglais.

Alastair Pennycook est un professeur de linguistique appliquée à l’université de
Melbourne. Lorsqu’il était étudiant, il a, lui aussi, fait de l’argent facile en
enseignant l’anglais à Hong Kong et en Chine. Il a récemment publié deux livres dont
l’un est intitulé "L’anglais et le discours colonialiste" [1] et l’autre
"La politique culturelle de l’anglais en tant que langue internationale". Tout
comme Naipaul, cité au chapitre (XXX), Alastair Pennycook n’est pas sur la liste des
auteurs politiquement corrects. Ses ouvrages ne sont pas traduits et demeurent
introuvables dans les pays non anglophones. Il est particulièrement inconnu en France,
même du monde de la linguistique professionnelle et de celui de la recherche en
linguistique appliquée. La thèse de Pennycook est simple. Pour lui, l’anglais n’est pas
une langue culturellement et politiquement neutre. Son enseignement tend à créer et
renforcer – si elle n’existe pas déjà – une influence de type colonial sur la société
qui en est la cible, et cela à l’insu des professeurs d’anglais qui n’ont pas plus
d’ambition que de faire leur travail et de gagner leur vie. Les livres de Pennycook sont
basés sur son expérience directe mais c’est en comparant ses thèses aux résultats
obtenus par une étude systématique de l’histoire coloniale de l’Angleterre aux Indes et
en Asie du sud-est que Pennycook arrive à en faire une démonstration claire. Avant de
présenter ici un résumé de ses travaux, il est important de comprendre aussi ses
motivations, sur lesquelles il ne s’étend guère mais que l’on peut aisément deviner
lorsqu’on a, soi-même, vécu en Extrême-Orient. Contrairement à ce que l’on pourrait
croire a priori, l’enseignement de l’anglais n’est pas comparable à celui du français,
de l’allemand ou de toute autre langue étrangère, que ce soit en Asie du sud-est ou
ailleurs. La motivation des étudiants est toute autre. Il faudrait presque avoir
soi-même enseigné l’anglais en Extrême-Orient pour comprendre la situation
particulière dans laquelle sont les professeurs d’anglais occidentaux exerçant au Japon
ou en Chine. Très vite, ce type d’enseignant, qui ne connaît généralement aucune
langue asiatique, se rend compte que la portée de son enseignement est très limitée.
L’utilisation de l’anglais en tant que langue de communication demeure artificielle. Le
niveau atteint par ses étudiants ne lui permet jamais une communication allant au-delà
des nécessités courantes. Pire encore, en tant que professeur d’anglais, tout le monde
désire lui parler en anglais mais il se rend très vite compte, par la force des choses,
que ce type de contacts ne lui permet pas de vraiment découvrir la société dans
laquelle il séjourne et encore moins de s’y intégrer. En dépit des contacts nombreux
qu’il a avec la population, notre professeur se sent souvent isolé du monde qui l’entoure
et découvre avec étonnement que sa langue constitue un facteur de cloisonnement alors
que paradoxalement, elle est censée être universelle et qu’elle demeure toujours en
forte demande. Pennycook a fait l’expérience de ces relations humaines artificielles et
dissymétriques dans lesquelles sa position était analogue à celle du colon anglais 70
ans plus tôt, sans toutefois qu’il bénéficie d’une organisation coloniale adaptée à
ses besoins, et de la mentalité nécessaire pour pouvoir l’accepter… Dans sa quête
pour trouver des réponses à ses questions, Alastair Pennycook s’est plongé dans
l’histoire coloniale de l’Angleterre aux Indes, en Malaisie et à Hong Kong et a analysé
plus particulièrement la politique linguistique exercée par les autorités coloniales au
sein de ces pays. Au-delà des liens existants entre l’enseignement de la langue et son
caractère colonial et colonialiste, l’intérêt du livre de Pennycook est de décrire de
nombreuses situations qu’il est facile de transposer au contexte européen actuel. La
similitude de comportement entre ce qu’il a observé dans les ex-colonies britanniques
d’Extrême-Orient et ce qu’on voit actuellement en Europe de l’ouest, et dans tous les
pays où l’enseignement de l’anglais semble être devenu prioritaire, est frappante et
mérite d’être signalée.

Dans un livre publié en 1959 [3], un sociologue et critique littéraire du nom de
George Steiner déclarait que la reprise économique dans l’Allemagne de l’après-guerre
était un « miracle en creux » car « bien que la prospérité allemande
avait remarquablement progressé depuis 1945, la force de la langue allemande était
désormais tombée à zéro ! ». « La langue allemande »,
ajoutait-il, « ne saurait être innocente des horreurs du nazisme… L’usage d’une
langue pour concevoir, organiser et justifier Belsen, pour calculer les caractéristiques
techniques des fours crématoires, pour déshumaniser l’homme durant douze ans de
bestialité préméditée ne peut se faire que si la langue le permet… ». Les
affirmations de Steiner sont hautement discutables et leurs preuves scientifiques
impossibles à établir. Toutefois, Steiner ébauche, très maladroitement, la
possibilité qu’une relation puisse exister entre la structure d’une langue et ce qu’elle
permet d’accomplir. Est-il plus facile de tenir certains types de discours dans certaines
langues plutôt que dans d’autres ? Est-il possible qu’une langue telle que l’anglais
puisse conférer à un Aborigène le statut de civilisé alors que cette même langue est
aussi utilisée pour le définir racialement par rapport à la société qui
l’entoure ? Comment se fait-il que certains concepts ou certaines valeurs adhèrent
de manière persistante à certains langages(1) ?
Comment peut-on éviter, quand on parle une langue, quelle qu’elle soit, d’utiliser et
d’emprunter de ceux qui l’utilisent régulièrement, pour véhiculer les images qu’ils
veulent lui faire convoyer et de les imiter, du moins verbalement ? Comment peut-on
éviter lorsqu’on parle français, chinois ou anglais de ne pas véhiculer – bien
involontairement la plupart du temps – des bribes et morceaux des discours dominants
existant dans ces langues, mais aussi des valeurs, des perceptions, des attitudes, des
aspirations et des stéréotypes qui existent dans les populations qui les parlent ?
En page 6 du livre de Pennycook [1], on trouve la citation suivante :

« Soyons bien persuadés que l’anglais a été à la fois une institution et une
force formidable d’oppression et d’exploitation sauvage des peuples à travers les 400 ans
de son histoire impérialiste. Cette langue a attaqué les noirs avec ses images racistes
et son message impérialiste. Elle a attaqué les travailleurs et a mis sous tutelle des
peuples de tous les continents. Elle a avili et s’est moqué des langues qu’elle avait
l’ambition de remplacer et a enseigné aux peuples colonisés qu’il leur fallait singer
ses locuteurs car elle était intrinsèquement supérieure et qu’elle leur apporterait la
prospérité tout en les maintenant humiliés et soumis. Le mot "mastery(2)", lorsqu’il s’agit de la langue ne nous rappelle-t-il donc pas,
par son étymologie, qu’il s’agit de la langue du maître, qui personnifie l’arrogance et
la brutalité ? »

Les mêmes remarques ne pourraient-elles pas être faites à propos de la plupart des
autres langues coloniales ? Pennycook fait-il la faute de se concentrer exclusivement
sur l’anglais ? Dans le cadre de sa démonstration, nous verrons que non et aussi que
les langues coloniales ne sont pas toutes porteuses des mêmes messages (XXX). Le monde
colonial est un monde complexe que l’Occident actuel a tendance a simplifier jusqu’à la
caricature pour pouvoir le comprendre. Réduire le colonialisme à quelques stéréotypes
d’oppression brutale et d’exploitation étroitement économique tend à ignorer ce qui
caractérise le colonialisme dans la vie de tous les jours avec ses opérations
micropolitiques, son climat culturel, et surtout ses relations avec la période présente.

Pennycook nous rappelle que, tandis que le génocide déclenché par les Nazis fit plus
de six millions de morts, le commerce britannique de l’opium, qui commença au Bengale en
1757, avec pour cible le marché chinois à partir de 1780, et qui se perpétua jusqu’à
la fin de la deuxième guerre mondiale est responsable, quant à lui, de la mort de
centaines de millions d’Asiatiques. Mais ce n’est pas juste le barbarisme du fascisme et
des impérialismes européens qui est lié au colonialisme, mais aussi le développement
des sciences, de la philosophie et de l’anthropologie, de la pensée et de la culture
occidentales. Le fait que ces développements soient survenus simultanément avec ceux du
colonialisme et du néocolonialisme américain et européen, a provoqué des interactions
constantes et réciproques avec ces derniers. Le résultat immédiat de ces interactions a
été la création, très tôt en Occident, d’une vision particulière de l’Histoire,
d’images caractérisant la dichotomie entre colonisateur et colonisé, particulièrement
dans le monde anglo-saxon, comme nous allons le voir. La culture coloniale n’est pas
seulement constituée d’idéologies visant à masquer, mystifier ou rationaliser certaines
formes d’oppression extérieures à ces idéologies. En fait, ces dernières constituent
au contraire l’expression même des relations coloniales. Ces images et cette culture
furent diffusées dans le monde colonial et imprégnèrent les matériaux pédagogiques
utilisés autrefois. Pennycook remarque les faibles différences existant
entre ces matériaux pédagogiques et ceux qui sont actuellement utilisés par le
"British Council" aux quatre coins de la planète dans le cadre de
l’enseignement de l’anglais aux étrangers, qui véhiculent ainsi des valeurs, des images
et des stéréotypes parfaitement conformes aux ex-modèles coloniaux.

Pennycook nous explique que nous répugnons à chercher des corrélations entre des
faits apparemment exceptionnels et les actions des gens ordinaires dans la vie de tous les
jours. Nous répugnons à expliquer les horreurs du nazisme comme étant le produit du
travail et du comportement des éléments caractérisant le citoyen moyen, peut-être pour
nous en distancer davantage. De la même manière, il existe une tendance à expliquer
l’histoire coloniale par une succession d’actions raciales et sectaires qui semblent aux
antipodes du libéralisme actuel. Cette pulsion à nous séparer, à nous distinguer d’une
histoire assez récente révèle, d’une part, notre incapacité à analyser la complexité
de l’organisation coloniale et, d’autre part, elle nous empêche de voir ses ramifications
qui existent encore à l’époque actuelle et ses mutations qui se fondent parfaitement
dans le discours moderne et néolibéral.

Le discours colonialiste entraîne une forte polarisation des perceptions entre deux
groupes sociaux qui n’appartiennent pas, dans la plupart des cas, au même groupe
ethnique. L’adhésion à ce discours n’est pas le fait du colonisé seul mais aussi du
colonisateur et ce dernier vit la colonisation tout autant que le colonisé bien que sa
situation et son point de vue soient évidemment différents. « Une
complémentarité de vues noue constamment le colonisateur au colonisé » disait
Jean-Paul Sartre. Pennycook écrit :

« ni l’impérialisme ni le colonialisme ne consistent à s’enrichir uniquement
par acquisition et accumulation. Ces deux dispositions sont des idéologies qui incluent
les notions que certains territoires et certains peuples doivent être dominés, ce qui
implique des formes de connaissance dérivant de ces principes. La colonisation est bien
plus que simple exploitation. »

Au XIXe siècle, de nombreuses théories justifiant la poussée
colonisatrice des puissances occidentales virent le jour. Il ne s’agissait pas seulement
de conquérir pouvoir et territoires mais aussi de le justifier auprès des populations
conquises par manipulation des esprits. Ainsi le colonialisme apparaît comme la
concrétisation matérielle de la supériorité culturelle et raciale. C’est en cela que
l’on voit que les croyances, perceptions et autres facteurs mentaux qui permettaient au
colonialisme d’exister, dans l’esprit du colonisateur comme celui du colonisé, sont
toujours en pleine santé et qu’un néocolonialisme aseptisé et épuré des connotations
négatives du colonialisme de nos grands parents a encore de beaux jours devant lui(3)… N’oublions pas enfin que l’essentiel de la culture
européenne et américaine a eu pour creuset la période coloniale… Young [4] associe
par exemple la période des lumières, caractérisée par ses grands projets
intellectuels, sa philosophie et ses déclarations prétendument universelles à la
poussée coloniale et à la conquête de nouveaux territoires.

Aimé Césaire écrivait en 1972:

« On me parle de progrès, de réalisations, de hausse du niveau de vie… Moi,
je parle de sociétés vidées de leur essence, de leur culture foulée aux pieds, de
religions tournées en dérision, de magnifiques réalisations artistiques détruites, de
possibilités extraordinaires éliminées… Eux, ils me parlent de statistiques, de
réalisations industrielles et d’aménagement du territoire… Moi, je parle de millions
d’hommes en qui on a instillé un profond complexe d’infériorité et qui ne peuvent plus
se prendre en charge… On essaye de m’impressionner avec les chiffres de la production
industrielle et agricole et la taille des territoires nouvellement mis en exploitation…
Moi, je parle des économies naturelles qui ont été perturbées, d’économies
indigènes, harmonieuses et viables… Moi, je dénonce le pillage actuel des ressources
naturelles et le gaspillage généralisé… On me dit que les vieux tyrans ont été
déposés mais je trouve que ces vieux tyrans s’entendent particulièrement bien avec les
nouveaux tyrans et que le clientélisme et les faveurs sont toujours de mise… On me
parle de civilisation et moi, je parle de mystification et de prolétarisation »

Bien que dirigés contre le colonialisme traditionnel, qu’il soit français, espagnol
ou anglais, les propos d’Aimé Césaire trouvent une résonance particulière dans le
contexte actuel. Ils confirment qu’avant d’être un instrument d’oppression, le
colonialisme est avant tout une croyance basée sur des différences de perception et de
choix de solutions à des problèmes donnés. Cette croyance est comme une nouvelle
religion qui cherche à s’étendre. Lorsque cette croyance rencontre des contradictions
profondes avec elle-même, elle cherche d’abord à les réconcilier en effectuant des
ajustements. Lorsque ces ajustement s’avèrent insuffisants, elle effectue une mutation et
change de visage mais les causes qui lui ont donné naissance sont toujours présentes et
actives.

Coloniser ou angliciser ?

Dans le contexte colonial, la langue joue un rôle décisif et la documentation
apportée par Pennycook est extrêmement précieuse. Contrairement à ce que l’on pourrait
croire, l’intérêt du colonisateur n’est pas toujours de répandre sa langue. Les
politiques linguistiques coloniales britanniques s’organisent autour de quatre principes.
Les colonies doivent en premier fournir des travailleurs dociles et des consommateurs qui
sont susceptibles de faire croître la machine capitaliste du colonisateur. Deuxièmement,
chaque politique linguistique coloniale doit être bien évidemment adaptée aux
conditions locales. Si une politique réussit particulièrement bien, elle aura bien sûr
de fortes chances de servir de modèle pour une autre colonie. Troisièmement, les idées
de civilisation, de libéralisme et l’acquisition de la science occidentale seront
fortement associées à la langue anglaise. Enfin, quatrièmement, dans le cas des Indes
et de la Chine, une certaine vue des civilisations orientales sera élaborée et
développée avec une insistance toute particulière sur l’inédit, les valeurs
traditionnelles qu’elles sont censés véhiculer, et le déclin de ces civilisations.
C’est ainsi que, assez souvent, les Britanniques interviendront là où on s’y attendrait
le moins en exerçant leur autorité pour normaliser certaines langues vernaculaires et
certains systèmes d’écriture des peuples placés sur leur coupe. C’est souvent à
travers l’école que les préceptes du colonialisme vont filtrer dans la population. En
général, le but n’est absolument pas d’angliciser les populations. Aux Indes comme en
Asie du sud-est, il est généralement admis que l’enseignement élémentaire doit rester
dans les langues autochtones et que l’enseignement secondaire et universitaire doit se
faire en anglais(4). De nombreux livres anglais sont
également traduits dans les langues autochtones(5).

Les études de la littérature, des sciences et des langues indiennes gravitent autour
de trois projets. L’étude de la langue est entreprise pour pouvoir décoder les us et
coutumes indiens. La découverte des traditions indiennes sert quant à elle à construire
une histoire des relations entre les Indes et l’Occident, à situer et classer les
civilisations indiennes et les positionner sur une échelle de valeurs purement
occidentale. Enfin, il s’agit de pouvoir exalter ces valeurs et traditions indiennes dans
la population autochtone de telle manière qu’elles servent au mieux les intérêts
britanniques. Cohn [5] précise que le travail sur les langues orientales produisit
d’innombrables dictionnaires, des grammaires et des traductions d’ouvrages indiens, des
études épistémologiques qui transformèrent petit à petit la connaissance indienne en
objets de format occidental s’imbriquant étroitement avec les théories britanniques
concernant l’évolution des civilisations et des sociétés. Il s’agit souvent de
réinterpréter des textes autochtones et de les "purifier" de façon à ce que
l’autochtone, par le biais de ce qu’il croit être sa propre culture, trouve dans cette
dernière tous les éléments qui lui permettront de coopérer, "volontairement"
et jovialement avec l’administration coloniale. Pour Edward Bayley, vice-chancelier de
l’université de Calcutta en 1870, l’"orientalisme" est aussi l’un des moyens
d’introduire les connaissances européennes dans la population indienne. L’orientalisme
n’a pas pour objet de présenter un modèle de culture et de connaissance équivalent,
encore moins supérieur au modèle occidental et anglo-saxon(6)
mais il est un vecteur pour communiquer le savoir occidental et les valeurs qui
l’accompagnent. En 1920, le département de l’éducation publie un article de Charles
Grant, un auteur du siècle précédent, qui précise pourtant que « seul l’anglais
pourra briser la gangue mentale qui interdit à l’Indien l’accès à des
connaissances supérieures et qui lui permettra d’utiliser le plein pouvoir de sa
raison ». Un autre auteur, Macaulay, dont les écrits sont utilisés par ce même
département de l’éducation, déclare:

« l’anglais est au sommet de la pyramide des langues occidentales. Quiconque
connaît cette langue a déjà accès aux connaissances cumulées des pays les plus
intellectuellement productifs sur plus de 19 générations. La littérature existante dans
cette langue nous apporte plus que celle que le reste du monde a produite durant les trois
derniers siècles. Aux Indes, l’anglais est la langue de la classe dirigeante et il est
appelé à devenir la langue du commerce dans toutes les mers orientales »

De toute évidence, la population autochtone veut apprendre l’anglais, qui est
considéré comme un vecteur de promotion sociale puisque les Britanniques sont au sommet
de la hiérarchie coloniale. Cependant, les besoins en traducteurs, fonctionnaires et
employés bilingues étant limités, les Britanniques n’ont aucun intérêt à diffuser
largement leur langue dans une population qui croit qu’elle va leur permettre d’atteindre
des postes exclusivement réservés aux Occidentaux. Les Britanniques justifient cet état
de choses en expliquant que l’anglais n’est simplement pas adapté à la vie locale
autochtone. Il s’agit de convaincre les Indiens de la supériorité britannique mais aussi
de les maintenir à leur place, à quelques exceptions près. Toutefois, le besoin
d’écouler aux Indes les productions des industries de Grande Bretagne requiert
d’engendrer, dans la population autochtone, des besoins similaires à ceux des
Occidentaux, ce qui ne peut se faire sur une large échelle qu’à travers le système
éducatif. Les traductions d’ouvrages européens dans les langues vernaculaires et les
réorientations des priorités éducatives sont faites dans cet esprit à partir de 1854.
D’autre part, les Anglais estiment que la scolarisation en anglais uniquement tend à
déplacer les valeurs indiennes traditionnelles et, paradoxalement, à accroître le
nationalisme indien qui « valorise à l’excès, par ignorance, l’importance du
patrimoine autochtone », d’où l’importance de faire connaître aux indigènes ce
patrimoine dans le format déterminé par les autorités coloniales.

Un accès sélectif et limité à la langue anglaise sera également la règle à Hong
Kong. Afin de maintenir la population locale ancrée la langue vernaculaire, il est
décidé, après 1865 que toute scolarisation en langue anglaise sera interdite aux
filles. L’administration coloniale voit d’un très mauvais œil le fait que
« presque toutes les filles qui ont été scolarisées en anglais deviennent souvent
maîtresses ou concubines des Anglais ». En Malaisie, la scolarisation en anglais
est limitée pour maintenir la population autochtone dans le rôle qu’on lui a fixé. Tout
en suscitant un grand respect pour la civilisation occidentale, il s’agit de maintenir
l’autochtone dans un état « d’heureuse innocence ». Le fils d’un pêcheur
doit être aussi pêcheur mais pêcher de manière plus efficace que son père. Même
chose pour le cultivateur qui, grâce au système éducatif colonial, va pouvoir
accroître ses rendements. Une scolarisation prolongée n’est pas souhaitable car elle
tend à détourner les élèves des tâches humbles qu’ils auront à accomplir par la
suite. Il en va tout différemment pour l’aristocratie malaise qui doit vivre dans le
monde créé par les Anglais après avoir intériorisé ses valeurs.

Pennycook consacre une grosse section de son livre à Hong Kong où il a enseigné
l’anglais durant plusieurs années. Jusqu’en 97, écrit-il,

« Hong Kong a été présenté par la presse occidentale et plus
particulièrement la presse anglophone, comme un îlot de symbiose entre deux peuples, un
exemple de coexistence raciale et de coopération pacifique ayant engendré l’une des
économies les plus prospères d’Asie. Présentée souvent en modèle, l’Occidental oublie
presque toujours que l’histoire de la colonie est loin d’être une histoire de
coopération pacifique. La stabilité politique de Hong Kong dans l’Histoire à laquelle
on fait référence est un mythe. On a oublié que cette ville a été fondée sur l’un
des plus odieux trafics de drogue que l’histoire humaine ait connu et qui a tué des
centaines de millions de Chinois(7). La culture de l’opium dans les
colonies anglaises d’Asie du sud-est (Malaisie dont Singapour) ne prit fin qu’en 1942,
suite à l’invasion japonaise. Pourtant, en 1997, les mémoires occidentales ne se
souviennent plus de l’activité criminelle sur laquelle Hong Kong fut fondée… La
conséquence immédiate de la colonisation anglaise a été une longue série
d’insurrections et de rebellions contre l’autorité coloniale. Même après la dernière
guerre, des manifestations eurent lieu en 1952, en 1956 et la dernière, en 1967, fit 51
morts, une centaine de blessés. 5000 personnes furent écrouées et un grand nombre
d’entre elles furent par la suite déportées. En contradiction flagrante avec la
réalité des faits, les Anglais décrétèrent que ces événements étaient le résultat
d’actions subversives entreprises par des entités extérieures. Pourtant, le mythe créé
par les autorités coloniales persiste encore aujourd’hui… »

La politique linguistique à Hong Kong a été, là encore, modulée par les
nécessités locales. Lorsque le nouveau gouverneur Hennessy prit ses fonctions en 1877,
il fut surpris de constater que très peu d’élèves des écoles de la colonie pouvaient
s’exprimer en anglais et que le niveau des autres ne permettait qu’une communication
élémentaire. Frederick Stewart qui fut le premier directeur de la "Central
School" avait émis l’opinion qu’une éducation solide est automatiquement basée sur
la langue maternelle et que l’étude d’une langue étrangère ne peut se faire avec
succès que si les élèves sont parfaitement ancrés dans leur langue maternelle. Enfin,
Stewart estimait que les connaissances en anglais de la population locale ne devaient pas
être développées sur une large échelle mais juste assez pour produire suffisamment
d’intermédiaires entre Anglais et Chinois pour que les décisions de l’administration
coloniale puissent être relayées efficacement. Hennessy, au début de son mandat, et
l’évêque de Victoria furent persuadés du contraire. Il fallait, selon ce dernier,
complètement angliciser la population et supprimer le chinois.

« Leurs connaissances en anglais permettraient aux ressortissants de Hong Kong de
s’impliquer ainsi davantage dans le commerce et de gagner de l’argent. Ces buts étant
atteints, il est peu probable que les Chinois regrettent la perte de leur ancienne langue
et des liens qu’ils peuvent avoir avec le reste de la Chine ».

Là encore, l’administration coloniale se rend rapidement compte que l’application d’un
tel plan est non seulement impossible mais aussi que de déconnecter les Chinois de la
culture chinoise leur feraient perdre des caractéristiques considérées comme
souhaitables telles que l’égard démontré aux personnes âgées, le respect de
l’autorité et de la morale, l’adhérence à l’éthique confucianiste. Plus de langue
anglaise, là encore, ne garantie pas une attitude favorable aux intérêts coloniaux. La
situation est toutefois différente au "Queen’s College" où les Chinois aisés
du continent envoient leurs enfants dans le but d’apprendre l’anglais. Cet intérêt qui
se manifeste à l’extérieur des frontières de la colonie est exploité dans le but
d’étendre l’influence coloniale au reste de la Chine et de prédisposer favorablement
l’élite chinoise aux intérêts de la couronne, d’autant que ces intérêts sont plus
éloignés, plus diffus et que l’oppression coloniale directe est inexistante. L’anglais,
dans ce cas, sert d’appât pour cacher la diffusion d’une certaine forme de la
connaissance occidentale qui renforce l’intérêt de l’élite chinoise pour le monde
britannique. Cependant, certains prescrivent la ségrégation des élèves tandis que
d’autres la combattent. En effet, dans les écoles de langue anglaise, les enfants des
colons sont retardés par les progrès plus lents de leurs homologues chinois. D’autre
part, certains considèrent que la présence de camarades chinois peut avoir une influence
pernicieuse sur les enfants anglais du fait de leurs croyances et de leur éthique
différente. Toutes ces considérations obligent l’administration coloniale à effectuer
des réajustements et des aménagements constants à sa politique linguistique pour
sauvegarder au mieux ses intérêts.

Les vues de Lugard, qui fut gouverneur de Hong Kong de 1907 à 1912 influencèrent
durablement l’évolution de la politique linguistique de la colonie. Pour Lugard, les
intérêts britanniques seront servis au mieux par une organisation coloniale qui saura
mettre en place des autochtones "convertis" à la cause de leur maîtres
occidentaux. Lugard pense qu’il n’y a personne de plus efficace qu’un Chinois pour relayer
les directives coloniales et répandre les vues britanniques à condition que ce Chinois
soit intimement convaincu de la supériorité de civilisation que le colonisateur apporte,
sans référence à une religion quelconque. Bien qu’ils constituent une toute petite
minorité, ces relais triés sur le volet devraient se révéler d’une utilité bien plus
grande que ceux constitués par les Anglais eux-mêmes. Lugard, qui deviendra par la suite
gouverneur du Nigeria, croit fermement en la supériorité occidentale et, plus
particulièrement en la supériorité britannique. Il méprise les Chinois et il est
partisan d’une ségrégation presque totale. Par exemple, lorsqu’un édile local, Sir
Francis Piggot, veut vendre sa maison, située dans un quartier exclusivement européen,
à Robert Ho Tung, un riche métis complètement européanisé, Lugard refuse à ce
dernier la permission d’y vivre.

Les matériaux pédagogiques doivent donc être adaptés aux vues de Lugard. les textes
littéraires utilisés dans les écoles sont soigneusement expurgés de tout élément qui
pourrait être interprété de manière subversive. En 1910, Lugard, après avoir
constaté la diversité des dialectes chinois, déclare qu’il serait bon pour la Chine
d’adopter l’anglais comme langue scientifique puisque, selon lui, les Chinois ne disposent
pas des termes pour faire de la science moderne. Lugard est sans doute le premier à
suggérer, dans le monde anglophone, que l’acquisition des valeurs et de la science
occidentales ne peut mieux se faire qu’avec l’anglais et que cette langue devrait purement
et simplement remplacer les autres.

Ceux qui ont pour opinion que les chemins de l’école sont ceux de la liberté se
trompent et se sont toujours trompés. La politique de Lugard le confirme une fois de
plus. L’école n’émancipe pas forcément l’esprit et n’est pas nécessairement le
prélude à la liberté et à l’égalité. Elle fait partie du système
politico-socio-économique et sa fonction est de le perpétuer. Une altération des
fonctions de l’école, un changement de dosage des divers enseignements peut, bien sûr,
être provoqué par l’évolution des connaissances mais, très souvent, il est aussi
motivé par des besoins politiques. Cela est on-ne-peut-plus-actuel, comme nous le verrons
un peu plus loin (XXX).

L’espéranglais de la communication universelle

Ce chapitre n’a pas pour but de définir ni de discourir sur le thème de la
colonisation. D’innombrables ouvrages couvrent ce sujet. Il a pour but d’identifier dans
l’ancien monde colonial anglo-saxon les facteurs qui le relient au présent. A n’en pas
douter, ce monde colonial eut de nombreuses similitudes avec ses homologues français,
espagnol, hollandais et portugais, mais il comporte des différences significatives et le
néocolonialisme actuel a souvent pour support des principes conçus et expérimentés par
les Anglo-saxons dans leur ex-monde colonial avant qu’ils ne réussissent sa mutation pour
servir leurs besoins dans le cadre du monde moderne. Dans ce contexte, il ne fait aucun
doute que les images du colonisateur et du colonisé sont des pièces essentielles de la
construction coloniale à la fois pour le colonisé, à qui il faut les faire accepter, et
le colonisateur, de façon à ce qu’il trouve des raisons pour poursuivre son action. Plus
le contraste entre ces deux images est important, plus il suscite une action vigoureuse.
Ces images peuvent être véhiculés dans le cadre d’une idéologie, comme cela était le
cas à l’époque coloniale mais leur perception diffuse, en l’absence de toute théorie
mobilisatrice, peut être, comme nous le verrons, tout aussi efficace.

A l’heure actuelle, il est de bon ton, en France, de se moquer des prétendues vertus
de notre langue qui fut souvent érigée en modèle de vecteur de communication par nos
écrivains et de nombreux intellectuels francophones. De toute évidence, ce fut le cas au
XVIIIe siècle à l’époque où l’Académie de Berlin mit au concours la
question de savoir pourquoi le français était devenu la langue universelle de l’Europe
(1782). Pourtant ces rodomontades linguistiques d’un passé qui n’est pas si lointain
paraissent bien peu de choses lorsqu’on les compare à ce que l’on peut lire sur les
vertus actuelles de la langue anglaise telles que décrites par les Anglo-saxons. Dans le
monde contemporain, la langue est probablement la pièce maîtresse de la construction des
Anglo-saxons représentant leur propre image. Cette image sert à élaborer une certaine
vision du monde puisqu’elle a évidemment son complément, c’est-à-dire l’image des
autres, car les autres ne sont définis que par rapport au référentiel qu’elle
constitue. Ceux qui s’offusquent des écrits qui ont vanté les mérites de la langue
française n’ont encore rien vu dans l’amplitude que peuvent atteindre les emphases et les
boursouflures anglo-saxonnes concernant l’évaluation de la langue de Shakespeare. Cette
dévotion pour la langue anglaise s’est accrue régulièrement au cours des histoires
coloniales britannique et américaine. Bien que cette période soit
"officiellement" derrière nous, les discours chantant les louanges de l’anglais
se sont, au contraire, sensiblement accrus, en nombre et en intensité. Des relais,
désormais non anglo-saxons les propagent avec ferveur, à la fois dans le monde dit
développé et le tiers monde. Il est particulièrement significatif que la majeure partie
de ce qui a été dit ou suggéré à propos de l’anglais dans ce contexte et de son
enseignement à des populations non anglophones a, pour l’essentiel, émergé des milieux
coloniaux ou ex-coloniaux(8)de la couronne britannique. On
remarque aussi que l’étude de la littérature anglaise a été introduite bien plus tôt
aux colonies qu’en Angleterre (p. 131 du livre de Pennycook), où elle constitue une
discipline académique depuis moins de 150 ans ! La raison de sa dissémination aux
colonies est simple. Son message doit amener l’élite indigène à penser comme les
colons.

Déjà en 1849, une bonne partie de l’intelligentsia britannique visait à
l’universalité grâce à la langue anglaise. D’après Read (cité dans [6]) :

« Notre langue est celle des sciences et des arts, du commerce, de la
civilisation et de la liberté religieuse. C’est une corne d’abondance qui apporte à la
nation qui l’adopte la civilisation et le christianisme. C’est déjà la langue de la
Bible et nous pouvons nous attendre à ce qu’elle devienne rapidement la langue de
communication internationale »

Un autre auteur du nom de George (cité par [7]) déclare :

« Les autres langues demeurent des patois tandis que l’anglais devient la grande
langue des affaires gouvernementales, du commerce, de la loi, de la science, de la
littérature et de la théologie. C’est une langue universelle pour les grandes questions
matérielles et spirituelles »



Pour De Quincey [8], l’anglais est la langue des "élus" qui « accuse sa
destinée qui est de supplanter toutes les autres langues ». Axon [13] en 1888 pense
que l’anglais sera la langue maternelle d’au moins un milliard d’habitants en 1980. En
1911, Rolleston [9] écrivait:

« Le drapeau anglais flotte sur plus d’un cinquième de la planète habitable. Un
quart de la planète rend hommage au monarques d’Angleterre. Plus d’une centaine de
princes lui ont juré allégeance. La moitié des routes maritimes est anglaise et
l’anglais est plus parlé que toute autre langue »

Crystal fait écho à ces propos dans "The Cambridge Encyclopedia of
Language" [10]. Là encore, on constate le caractère fantaisiste de statistiques
inusitées et invérifiables, la valse des nombres de locuteurs sans aucune base de
données détaillées et précises, le rêve d’un monde presque exclusivement anglophone
pour notre béatitude absolue :

« L ‘anglais est utilisé comme langue officielle dans plus de 60 pays et a
un rôle privilégié dans 20 autres. C’est la langue dominante sur les six continents.
C’est la langue principale des livres, des journaux, du monde des affaires et des
conférences internationales. C’est la langue de la science, de la technologie, de la
médecine, de la diplomatie, des sports, des compétitions internationales et de la
publicité. Plus des deux tiers des scientifiques écrivent en anglais et les trois quarts
du courrier mondial est rédigé en anglais qui représente aussi 70% des appels
téléphoniques… 80% pour cent des connaissances mondiales sont archivées dans cette
langue… »

Jenkins écrivait en 1995 dans le "Times" de Londres [11] :

« Lorsque le Pacte de Varsovie se dénoua, cela se fit en anglais. Lorsque le G7
se réunit, il le fait en anglais. L’anglais est la langue universelle de l’informatique,
des agences de presse. Le seul organisme international qui continue à utiliser une langue
"étrangère" est la Commission européenne de Bruxelles. Avec un peu de chance,
nous y mettrons un point final !»

Le "Sunday Times" anglais du 10 juillet 94 partit en croisade contre la
tentative française de s’opposer à l’imposition de la seule langue anglaise comme
véhicule de communication intraeuropéen. Selon l’article « l’anglais réalisait sa
destinée conquérante ». L’éditorial mentionnait que « les Allemands, les
Espagnols, les Italiens, les Russes et les Japonais ont tous accepté l’inévitable…
qu’il faut parler anglais pour progresser et que deux milliards d’hommes en avaient fait
leur langue seconde ». L’auteur insiste sur le fait que la France et les dirigeants
français devraient concéder le « caractère dominant de l’anglo-américain »
et que « aucune législation protectionniste et aucun subside ne peuvent s’opposer
au libre échange des idées… en anglais ! L’Angleterre et le "British
Council" doivent accélérer la propagation de la langue anglaise et des idées
qu’elle véhicule ».

On est bien obligé de reconnaître certaines vérités factuelles dans chacun de ces
discours aussi pompeux qu’arrogants. Toutefois, ils sont intéressants plus par
les effets qu’ils produisent
que pour leur véracité, au moins partiellement
contestable. Il faut maintenant examiner d’un peu plus près les commentaires des auteurs
anglais qui se sont improvisés philologues. A partir du XIXe siècle, la
littérature anglaise est parsemée d’appréciations délirantes concernant la langue
anglaise. Si la langue anglaise s’est ainsi répandue à la surface de la planète, ses
qualités intrinsèques doivent être exceptionnelles et le peuple qui la parle non moins
exceptionnel. Ainsi, le peuple anglais est le plus civilisé et sa langue est la plus
noble. Pour certains auteurs tels que Burnett [14] ou Claiborne [15], la langue anglaise
est une création purement anglo-saxonne et aryenne et dont on trouve les origines il y a
huit mille ans. Le point sur lequel ces pseudo-linguistes s’attardent est généralement
la taille du vocabulaire, estimé par certains à 750.000 mots alors que le français,
classé deuxième dans leur hiérarchie, n’en aurait que les deux tiers, l’allemand, le
russe et l’espagnol encore moins, ce qui soulignerait, bien sûr, leur infériorité
relativement à l’anglais… Il faut aussi remarquer que ces comparaisons ignorent
totalement les langues non européennes.

Dans ces élans dithyrambiques, on nous précise quelquefois, avec juste raison, que
80% de ce bagage lexical est d’origine étrangère, parce que les locuteurs ont toujours
été « intéressés, ouverts aux étrangers, intégrationistes et heureux
d’enrichir leur langue grâce aux apports extérieurs », attitude qui est à
l’opposé de ce que prêche l’Académie française, qui « concrétise la
frilosité linguistique, les sentiments xénophobes et qui se condamne ainsi à
l’isolement culturel ». L’anglais "démocratique", lui, n’a nul besoin
d’être défendu par des académies, des constitutions canadiennes ou des manifestants
flamands. « L’anglais n’aurait pu être ce qu’il est s’il n’avait pas, durant des
siècles, respecté les libertés individuelles et le droit à la libre
entreprise ».

A une époque où contester l’emploi d’un terme étranger est taxé de
"racisme", ce genre de discours a une résonance énorme dans l’intelligentsia
européenne et plus particulièrement dans l’Europe francophone. L’argument est attrayant
car il semble raisonnable et expliquer la réalité, tout au moins en partie. De plus, il
est en phase avec l’idéologie du moment. Nous sommes tentés de conclure que, partout où
ils sont allés, les Anglais se sont donc mêlés aux populations locales.
Malheureusement, l’Histoire ne le vérifie pas. Il est parfaitement établi que, dans
toutes les colonies anglaises, la ségrégation était stricte et que cet apartheid
s’est maintenu jusqu’à la décolonisation. Bien entendu, ces dispositions étaient
également entérinées dans la loi. L’autochtone était un « inférieur » et
sa compagnie n’était pas recherchée en dehors du travail, à l’exception de la recherche
de satisfactions sexuelles illicites. A Hong Kong, tout le monde se souvient des panneaux
affichant à l’entrée des parcs « Les Chinois et les chiens sont interdits ».
Le sentiment hautain de l’Anglais doublé du mépris de la population locale, de sa langue
et de sa culture interdit les emprunts linguistiques directs à moins qu’il ne s’agisse de
désigner un objet autochtone inexistant dans son univers ou que l’action ait lieu dans un
contexte marginal. L’Anglais qui s’installe dans une colonie est sûr de sa supériorité
et de sa culture. Bien qu’il soit parfaitement convaincu de sa capacité à s’adapter…
il refuse généralement de le faire ! On sait que les termes étrangers furent
empruntés en anglais après qu’ils firent leur apparition dans d’autres langues
européennes [6]. Bailey nous rappelle que, sauf exception, les emprunts linguistiques ne
se font que quand le groupe duquel on emprunte est considéré d’un niveau égal, sinon
supérieur…

Cette image d’une langue anglaise "démocratique", curieuse, ouverte à tous
et gourmande de termes nouveaux et exotiques est l’exemple typique d’une affabulation
coloniale. Bien qu’elle soit en contradiction flagrante avec les faits, elle n’en demeure
pas moins d’une force extraordinaire par la croyance qu’elle est susceptible d’engendrer
chez des gens qui sont pourtant habitués à raisonner et à débattre. En fait, il suffit
d’introduire ce type de message dans une zone mentale d’incertitude pour qu’elle fasse son
effet. Avoir du pouvoir sur quelqu’un, c’est agir sur sa zone d’incertitude.
Tout le monde ne peut pas être un spécialiste de l’histoire coloniale anglaise. Les
faits survenus il y a deux cents, cent ou même quarante ans hors de notre zone de
perception nous sont indifférents et étrangers à nos priorités. Par contre, une fois
implantée dans une zone neutre du cerveau, une idée apparemment aussi
"innocente" que celle d’une langue habituée au "mélange" va
susciter, quand elle est combinée à d’autres facteurs (XXX), des changements
substantiels de comportement et de perception.

L’implication que la richesse de vocabulaire introduit des nuances inexistantes dans
d’autres langues relève, elle, d’une autre imposture. Bryson [16] déclare ainsi qu’un
Espagnol ne peut pas distinguer entre un "president" et un "chairman",
qu’un Italien n’a pas d’équivalent de "wishful thinking" (penser à ce l’on
aimerait voir se réaliser) et qu’un Russe n’a pas de mot pour désigner
"efficiency", "challenge", "having fun" ou "take
care". Or, nous savons que chaque langue correspond à un découpage mental
différent de la réalité et le même argument peut bien sûr être utilisé pour prouver
la supériorité de n’importe autre langue… par rapport à l’anglais(9).
Alors que la complexité du vocabulaire est souvent évoquée comme un avantage, la
simplicité de la syntaxe et de la grammaire n’est pas considérée comme un désavantage(10)… Nous pourrions continuer ainsi, de raisonnements
boiteux en argumentations fallacieuses, en passant par les chemins de l’ignorance pour
prouver la supériorité de l’anglais qui est, quel que soit le point de vue, supérieur
aux autres langues…

Malheureusement, la contradiction apparaît dès que nos ardents partisans évoquent le
risque d’une pollution de leur belle langue par des éléments étrangers qui, selon eux
encore, ont pourtant fait sa richesse. Burchfield [12] identifie ce qui est, selon lui,
une menace sérieuse. « L’anglais des Noirs américains est de l’anglais sciemment
déformé et subversif, conséquence immédiate du refus d’une société dominée par les
Blancs, qui détruit la richesse syntactique de la langue normalisée… Absence de
pluriel (all my black brother), absence fréquente du verbe "être" (He a Black
bitch) ». Un article de "US News & World report" du 18 février 85
intitulé « English out to conquer the world » déclare que l’anglais est
menacé de l’intérieur par les immigrants, qu’ils soient clandestins ou
en règle, les carences scolaires, la télévision, les Hispanisants, et la tendance de
certains éléments à croire que l’anglais n’est plus absolument nécessaire pour vivre
et travailler aux Etats-Unis…

L’enseignement de l’anglais

Nous avons vu que les colonies anglaises n’avaient pas pour but de faire des
autochtones des Anglais et que leur anglicisation n’était souhaitée que pour former le
nombre d’intermédiaires dont les colons avaient besoin pour assurer la communication avec
la population locale. Cependant, le discours angliciste, qui avait été modulé en
fonction des circonstances a puissamment réémergé à notre époque, motivé par des
images quasiment inchangées depuis le XIXe siècle. Ce sont ces images qui
servent de publicité à la langue anglaise et qui sont constamment réitérées par des
organisations telles que le "British Council" et qui servent aussi à miner les
attraits des autres langues, la cible favorite étant généralement le français. Etant
donné son vocabulaire glané aux quatre coins du monde, Pinker [18], un enseignant du
prétendument célèbre "Massachusetts Institute of Technology", déclare que
l’anglais est automatiquement plus adapté à l’expression dans un contexte international
voire mondial. Les autres thèmes précédemment développés sont tous utilisés à tour
de rôle et leur synergie est significative. Au delà des limites du grotesque, Robert
Burchfield écrivait dans son ouvrage "The English language", publié en 1985
[12] que « tout intellectuel a besoin de l’anglais au même titre que toute personne
a besoin de nourriture ». Il émet l’idée que priver d’anglais un intellectuel est
presque assimilable à un crime(11). Pourtant, ce message,
aussi absurde qu’il puisse paraître, commence à filtrer. En France seulement, il est
surprenant de dénombrer les parents qui consentent à casser leur tirelire pour donner à
leur progéniture la possibilité d’effectuer un séjour linguistique en Angleterre ou aux
Etats-Unis, alors même que la profession choisie rend souvent l’usage ultérieur de
l’anglais très aléatoire ou extrêmement ponctuel.

Les images anglicistes d’origine coloniale ne sont pas neutres. Le problème qu’elles
posent n’est pas seulement de divertir les populations non anglophones des tâches plus
productives que d’apprendre l’anglais ; elles ont aussi leur "négatif".
L’image "négative" se créé naturellement quand on adhère au discours
angliciste. En effet, l’image d’une langue omniprésente, d’une utilité absolue,
présentant une supériorité tellement écrasante remet immédiatement et implicitement
en question l’utilité des autres. La dichotomie est claire. D’un côté un langage
universel et adaptable à l’infini, de l’autre un patois, sympathique peut-être mais qui
deviendra rapidement inutile. Implicitement ou explicitement, c’est ce que pense celui qui
adhère au discours angliciste néocolonial. Mais cela va encore plus loin. L’anglophone
de naissance devient supérieur aux autres. Il n’est pas une seule d’école d’ingénieurs
en France qui n’emploie pas un ou deux Anglais ou Américains de nos jours, dont les
parcours professionnels soient très vaguement définis, de préférence à des agrégés
d’anglais qui ont le tort d’être français, pour enseigner le "bon anglais" à
ses étudiants(12) ! Les notes aux cours d’anglais,
même lorsqu’elles sont bonnes, ne suffisent plus, si elles ne sont pas décernés par un
organisme anglais ou américain accrédité. A Troyes, les étudiants de l’université de
technologie ne peuvent pas avoir leur diplôme d’ingénieur s’ils n’obtiennent pas
préalablement le "First Certificate in English" de l’Université de
Cambridge ! De même, au niveau des programmes de coopération dits
"européens", les Anglais, pour la même raison, obtiennent très souvent la
présidence des comités de pilotage et sont largement favorisés au niveau des
répartitions budgétaires. L’anglophone de naissance est désormais quelqu’un qui est
censé avoir des qualités pédagogiques supérieures innées mais il est aussi perçu
comme ayant une connaissance du monde allant au-delà de celle des représentants de toute
autre nationalité même s’il débarque de Trifouillis-les-Olivettes à condition que
Trifouillis-les-Olivettes soit au Dakota du nord ou en Cornouailles ! Comme dans
toute colonisation et comme Lugard l’avait prévu, les meilleurs relais de la propagande
linguistique anglo-saxonne ne sont plus les Anglo-saxons eux-mêmes mais des Européens,
des sud-Américains, des Japonais, voire des Russes. Un scientifique espagnol, allemand,
français ou italien qui nous dit qu’il publie en anglais parce que 90% des publications
sont en anglais suit remarquablement le discours angliciste néocolonial, ne se rendant
plus compte qu’il contribue largement, avec ses collègues non anglophones, à ce
déséquilibre et à l’exclusion de sa propre langue, à la fois dans un contexte
international mais aussi, et de plus en plus souvent, national ! Il n’est quasiment
aucune technique utilisée dans la classe d’anglais aujourd’hui qui n’a pas été forgée
et testée dans le contexte colonial classique. En se faisant inconsciemment des relais
d’un discours néocolonial anglo-saxon, qui est de fait en presque
parfaite continuité historique avec le discours colonial classique, les pays francophones
"du nord" mettent en contradiction totale leur politique de multilinguisme et de
respect des ethnies et des cultures. Nous avons vu que si la propagation de l’Anglais a
pour origine la promotion des prétendues qualités de cette langue et des peuples qui la
parlent, son corollaire est la construction de stéréotypes qui ne peuvent être que
négatifs sur les autres langues et les cultures non anglophones.

Les images de "l’autre":

Pennycook [1] note que dans les livres utilisés dans l’enseignement de l’anglais en
Extrême-Orient, il est assez facile de retrouver, encore aujourd’hui, les "modèles
culturels de pensée" de Kaplan [17], qui décrivent essentiellement les
stéréotypes mentaux que les "chercheurs" occidentaux ont développé en
étudiant, à travers leur propre langue (l’anglais le plus souvent), les comportements et
approches mentales des Orientaux.



Le but de ces modèles, souvent anglais ou américains, est d’une part de fournir une
explication aux comportement des Orientaux mais aussi de les définir par rapport aux
Anglo-saxons. Parallèlement au monde des réalités objectives, nous avons des
pseudo-réalités qui sont construites à travers une langue étrangère et des groupes
d’individus qui travaillent avec ces représentations dans lesquelles ils occupent des
rôles prédéfinis par les Anglo-saxons. C’est ainsi qu’à travers l’enseignement de
l’anglais, un remarquable alignement sur les intérêts anglo-saxons peut effectivement se
faire. Pennycook dénomme cette approche « une stratégie colonisatrice de
représentation »
et observe qu’elle engendre une fixité des perceptions.
Ces perceptions sont toujours à peu près conformes aux intérêts occidentaux et
particulièrement américains.

A ce titre, il est intéressant de voir comment les modèles de perceptions de la Chine
ont évolué à travers les âges. De Marco Polo au XVIe siècle, les images de
la Chine sont extrêmement positives. La science, la puissance, la littérature chinoise
sont admirés tandis qu’au XIXe siècle, les mêmes images sont inversés:
passivité chinoise, société stagnante, despotisme des dirigeants, pays arriéré, etc.
et cela en faveur de la politique impérialiste occidentale. Les remarquables
contributions chinoises dans le domaine des sciences et des techniques sont rapidement
oubliées (papier, imprimerie, poudre à canon, etc.). Pennycook écrit :

« Bien que la Chine a évité certaines des humiliations que la complète
colonisation par les Occidentaux aurait apportées, elle a néanmoins été soumise à la
colonisation des images produites à son sujet ! L’émergence des Etats-Unis dans les
affaires mondiales a produit son contingent de missionnaires américains et de sinologues
qui ont dominé la production des images sur la Chine, à l’extérieur de ses frontières
mais aussi, dans une moindre mesure, à l’intérieur. La propagande anticommuniste à
partir des images que les Etats-Unis produisaient sur la Chine a été un atout essentiel
dans une rivalité mettant en jeu les influences politiques sur la scène internationale.
Même encore aujourd’hui, les images renforçant l’opinion que la civilisation chinoise
est largement inférieure à la civilisation occidentale sont très faciles à trouver…
Tel journaliste américain ironise sur le fait que le chauffeur de taxi qui le conduit de
l’aéroport à l’"Holiday Inn" de Xiamen n’a jamais entendu le nom de Bill
Clinton sans se poser la question au préalable si un chauffeur de taxi de Cleveland
connaîtrait celui d’un seul des membres du gouvernement chinois ! De telles
personnes si étroites d’esprit » poursuit-il « ne peuvent pas nous apprendre
grand chose sinon sur elles-mêmes et sur leurs constructions discursives à partir
desquelles elles nous procurent une vision de "l’autre"… Le problème, là
encore, n’est pas de savoir si ces "vues" sont justes ou fausses mais plutôt de
déterminer leur influence dans la construction d’une réalité subjective qui n’a pas
forcément un rapport avec la réalité objective »

La "Asia Society" fit, en 1979, une étude de 260 livres américains
utilisés pour l’enseignement de l’anglais aux étrangers dans lesquels elle trouva un
certain nombre de thèmes similaires à travers des sujets forts divers, et plus
particulièrement la croyance en la supériorité occidentale et plus particulièrement
anglo-saxonne et son corollaire qui était l’infériorité des Asiatiques ainsi que celle
des autres éléments non anglo-saxons. En fait, à chaque ethnie est associée des
stéréotypes culturels implicites fixes qui sont surtout remarquables par leur
continuité historique en dépit du fait que leur présentation a changé. Plus proche de
nous, toute étude ou tout article américain ou anglais sur la culture française ou sur
la langue française reprend inéluctablement les mêmes thèmes depuis plus de quarante
ans ! Les cibles favorites telle que l’Académie française sont toujours l’objet de
railleries. Les ambitions scientifiques ou industrielles francophones relèvent, quant à
elles, de la nostalgie d’un empire perdu, de rêves de grandeur, d’utopies commerciales et
de financement étatique, etc. Alors que la chaîne de télévision CNN, qui se prétend
"internationale", a proscrit de son vocabulaire le mot "étranger" et
tout discours qui pourrait apparaître partial et sectaire, elle cultive soigneusement les
stéréotypes traditionnels. Il n’en suffit pour preuve que l’image caricaturale du monde
arabe qu’elle projette et le temps qu’elle consacre à "couvrir", sous forme de
publicité déguisée, la vie étatsunienne. L’emballage et la présentation ont changé(13) mais l’essence du message est remarquablement la même
depuis 200 ans…

Il est de bon goût d’évoquer l’anglais comme une langue n’appartenant plus à
l’Angleterre ni aux Etats-Unis mais au monde tout entier. L’anglais est censé être
devenu un véhicule de communication international et neutre qui nous permet de contourner
notre malédiction de Babel et de coopérer de manière efficace pour résoudre les
problèmes de notre monde en toute fraternité. Or, on constate que les messages
que véhicule cette langue n’ont jamais été autant chargés de valeurs, de préjugés,
de stéréotypes et de directives implicites sur la manière dont les peuples doivent
penser d’eux-mêmes et de la place que les Anglo-saxons veulent bien leur assigner dans le
monde
. Tout lecteur des grands magazines américains ou anglais qui vit à
Singapour, à Buenos Aires ou à Tokyo reçoit le même message. Tout économiste parisien
qui lit l’"Economist" finit par intérioriser un message anti-français assez
virulent qui ne pourra pas ne pas influencer son jugement ultérieurement. La bonne santé
de la culture coloniale actuelle est clairement reliée à la diffusion de l’anglais,
d’autant plus que le message colonial dominant associe cette langue aux profits dans ce
qu’il convient d’appeler notre "monde de la communication". La connaissance de
l’anglais est censée nous faire faire des affaires et nous faire gagner de l’argent,
beaucoup d’argent… Là encore, la continuité du discours colonial anglo-saxon est
remarquable. Les liens de type colonial se perpétuent et se renforcent mais les propos
jugés offensants n’ont plus cours. Les nations têtues qui refusent cette influence, cet
enrôlement systématique des esprits sont mises à l’index. Ces quelques nations arabes
non orthodoxes, cette Corée du nord qui refuse de s’ouvrir à une influence indésirable
sont mises à l’index, discréditées et souvent menacées de la canonnière.

L’examen de la situation linguistique à Hong Kong révélait, en 1997, des écarts
importants entre les objectifs et la réalité. Il était intéressant car on pouvait
observer des situations similaires en Europe, en Amérique latine ou dans le monde
francophone. L’étude que Pennycook a mené sur l’enseignement de l’anglais à Hong Kong
juste avant sa rétrocession à la Chine révèle que non seulement les étudiants ne
maîtrisaient pas l’anglais à l’issu de leurs études mais qu’apprendre cette langue se
faisait souvent au détriment du chinois qu’ils ne maîtrisaient pas suffisamment bien
alors qu’ils en avaient constamment besoin. L’anglais constituait un moyen artificiel de
sélection qui avait également pour effet de stigmatiser la langue nationale en
soulignant implicitement qu’elle ne pouvait pas être utilisée comme véhicule de
progrès et de promotion sociale. En 1992, 34.000(14)
étudiants de Hong Kong faisaient leurs études universitaires dans les pays anglo-saxons
(Etats-Unis, Canada, Royaume uni) et non en Chine, phénomène dont la cause essentielle
était que les diplômes chinois n’étaient tout simplement pas reconnus par
l’administration britannique et, par conséquent, d’une inutilité totale pour postuler
aux emplois cadres dans la colonie. Egalement, la préférence systématique donnée aux
expatriés par les autorités coloniales, particulièrement dans les postes de formation,
a entraîné un développement de l’influence de ces expatriés dans le choix des cursus
et des critères de recrutement utilisés par les employeurs.

Pourtant, peu d’étudiants à Hong Kong comme ailleurs identifient l’anglais en tant
que langue coloniale et généralement, lorsque ce sentiment est exprimé, il n’est pas
logiquement formulé et étayé par des observations recueillies de manière
systématique. Cela en dépit que la transition du cantonais à l’anglais comme véhicule
d’enseignement, qui s’opérait dans le secondaire, était souvent ressentie par ces mêmes
étudiants comme un cauchemar ou comme un viol mental(15).
La puissance du discours angliciste, on le voit à Hong Kong comme ailleurs est d’opérer
une véritable "conversion" en amenant le colonisé à raisonner comme le
colonisateur à travers une combinaison d’utopies, d’idéologies et de visions déformées
du monde. La propagande néocoloniale d’aujourd’hui est insidieuse et multiforme. Par
exemple, sous l’étiquette de la neutralité que lui confère son nom, un magazine tel que
le "Courrier international(16)", qui est un
simple relais de la presse anglo-saxonne, est un outil d’endoctrinement d’une remarquable
efficacité, piloté par des Français, allant même jusqu’à se permettre, assez souvent,
d’attaquer directement la langue française et le monde francophone [19] auprès
de ses lecteurs français
, sans diminuer leur fidélité ni déclencher leur
courroux.

Ainsi, on voit que les comportements récemment observés en Europe de l’ouest et plus
particulièrement en France vis-à-vis de l’anglais s’inscrivent dans une perspective
coloniale limpide. En marge de toute nécessité réaliste, les parents, les écoles, les
enseignants insistent pour plus d’anglais. Dans les écoles d’ingénieurs, on ne parle
même plus de cours d’anglais mais de "cours de communication" obligatoires dans
lesquels tout se fait en anglais jusqu’à la permission d’aller au toilettes qui doit
être demandée en anglais ! Il est désormais impossible qu’un étudiant puisse
obtenir son diplôme d’ingénieur s’il refuse de consacrer une partie de son temps à
étudier cette langue. Certaines écoles d’ingénieurs françaises nouent des contacts
avec des universités américaines médiocres dans le but de pouvoir y envoyer quelques
étudiants en semestre d’étude. Les heureux élus en reviennent tout auréolés. La
Suisse est maintenant passée au tout anglais pour l’affichage dans ses aéroports. Loin
de démontrer son "ouverture" à l’international, cette pratique donne une
mesure de l’importance que les Suisses attribuent désormais à leurs langues et
particularismes régionaux. Encore une fois, l’expansion de l’anglais se fait toujours aux
dépens d’autre chose et il existe toujours une image en "négatif" couplée à
celle qui est représentée par l’anglais. De tels choix, qu’il s’agisse de la place
conférée à l’anglais dans les aéroports suisses ou du choix de l’anglais comme
véhicule de communication interethnique(17) à
l’intérieur de la Suisse, sont extrêmement inquiétants car ils soulignent la fragilité
de l’organisation confédérale du pays, puisque les Suisses stigmatisent ainsi leurs
langues régionales, indiquant ainsi que chaque groupe linguistique ne respecte plus
guère les deux autres.

Les spécialistes de la langue en France semblent se refuser à voir l’aspect colonial
de la langue anglaise, estimant qu’elle est simplement une langue concurrente. La France,
ex-puissance coloniale, répugne à reconnaître qu’elle est colonisée à son tour, à
reconnaître que les habitudes de ses jeunes, que les opinions de ses dirigeants et de ses
journalistes, que les modes du moment, que ses orientations économiques, éducatives et
professionnelles dépendent dans une large mesure du discours néocolonialiste
anglo-saxon. Pourtant, une stratégie de résurgence du français ne peut se permettre
d’ignorer les conditions actuelles qui poussent les Français eux-mêmes, de plus en plus,
à contempler leur langue comme un aimable patois ! Sur le champ de bataille de la
guerre de velours, les généraux ne peuvent ignorer, sous peine de se retrouver vaincus,
les concentrations de force de l’adversaire là où elles se trouvent !


Bibliographie :

[1] "English and the discourses of colonialism", par Alastair Pennycook,
Routledge, 1998.

[2] "The cultural politics of English as an international language", par
Alastair Pennycook, Longman, 1994.

[3] "The hollow miracle. Language and silence", par George Steiner.
L’original date de 1959 et fut réimprimé par Harmondsworth : Penguin en 1984.

[4] "White mythologies : writing history and the West", par R. Young,
London : Routledge (1990).

[5] "Colonialism and its forms of knowledge", par B. Cohn, Princeton
University Press, 1996.

[6] "Images of English : A cultural History of the Language", par R.
Bailey, The university of Michigan Press, 1991.

[7] "The politics of discourse : the standard language question in british
cultural debates", par T. Crowley, Macmillan, 1989.

[8] "Recollections of the lakes and the lakes poets", par T. de Quincey, Adam
and Charles Black, 1862.

[9] "The age of folly : a study of imperial needs, duties and warning",
par C. J. Rolleston, John Milne, 1911.

[10] " The Cambridge Encyclopedia of Language ", par D. Crystal, Cambridge
University Press, 1987.

[11] "The triumph of English", par S. Jenkins, "The Times", 25
février 1995.

[12] "The English language", par R. Burchfield, Oxford University Press,
1985.

[13] "English the dominant language of the future", par W. Axon dans
"Stray chapters in literature, folklore and archaeology, John Heywood, 1888.

[14] "The treasure of our tongue", par L. Burnett, Secker and Warburg, 1962.

[15] "The life and times of the English language : the history of our
marvellous tongue", par R. Claiborne, Bloomsbury, 1983.

[16] "Mother tongue : the English language", par B. Bryson, Hamish
Hamilton, 1990.

[17] "Cultural thought patterns in intercultural education", par R. Kaplan,
Language learning, 16, 1 – 20, 1966.

[18] "The language instinct", par S. Pinker, Penguin, 1994.

[19] "Pour le français, la bataille est perdue", par Suzanne Lowry,
réimprimé du « The Independant », Courrier International, N° 430, du
28 janvier au 3 février 99, page 50.


Propriété intellectuelle de Charles X. Durand

Ce chapitre est extrait d’un livre en cours de rédaction avec la permission de
l’auteur.

1. "Egalité", "liberté" et
"fraternité" sont des concepts qui demeurent fortement associés à la langue
française, tout au moins dans le monde occidental !

2. la "maîtrise", en anglais dans le texte.

3. Pennycook ainsi que de nombreux autres auteurs examinent aussi
les comportements sexuels entre colonisateurs et colonisés, ces derniers servant
fréquemment les besoins des colonisateurs dans des relations impliquant soit des femmes
soit des jeunes garçons dans le cas des pédophiles. Or, ces relations se sont non
seulement perpétuées mais se sont même amplifiées à l’heure actuelle. En effet, qu’il
s’agisse de relations éphémères ou plus durables, comme c’est le cas quand il y a
mariage, il n’y a aucune raison, statistiquement parlant, que des contacts hétérosexuels
mettant en jeu les populations de deux pays distincts entraînent une différence entre
les nombres de femmes et d’hommes qu’ils impliquent d’un coté ou de l’autre. Les
déséquilibres observés indiquent souvent l’existence d’une relation ou de perceptions
néocoloniales entre le pays A et le pays B si les femmes de B, par exemple, prennent pour
compagnons les hommes de A dans plus de 50% des mariages impliquant un ressortissant de A
et un autre de B, cela à condition que les flux mettant en contact les hommes et les
femmes des deux pays soient les mêmes. A l’issue de la deuxième guerre mondiale,
beaucoup d’Anglaises se sont mariées avec des soldats américains. Toutefois, cela ne
caractérise pas une relation néocoloniale entre l’Angleterre et les Etats-Unis dans la
mesure ou l’armée américaine stationnant en Angleterre était surtout composée
d’hommes. En 1999, il serait intéressant d’examiner les déséquilibres que divers pays
européens présentent dans ce domaine avec les Etats-Unis et autres pays anglo-saxons.

4. Il est intéressant de noter cette insistance sur les langues
vernaculaires alors que le sanscrit aurait pu servir pour converger vers une langue
commune ce qui aurait été, bien évidemment, contraire aux intérêts anglais.

5. Ces informations sont tirées du "Provincial Committee of
Bombay report", 1882.

6. Les "Orientalistes" redécouvrent l’Inde glorieuse dans
un passé lointain qu’ils lui font partager avec l’Occident ! Ainsi, l’Occident et
l’Orient seraient des facettes différentes de la même civilisation et l’Occident, par le
biais d’une organisation coloniale, reprendrait en main ses frères égarés, issus de
civilisations décadentes, pour leur montrer le droit chemin…

7. Ce trafic a été, à ses débuts, sous la houlette de deux
grandes compagnies hongkongaises dont les ramifications existent toujours. Il s’agit de
Jardine, Matheson & Co. et de Dent & Co.

8. Comme c’est le cas pour les Etats-Unis.

9. Par exemple, l’anglais n’a que le verbe "to know" pour
les verbes "connaître" et "savoir". Il n’existe pas d’équivalent
anglais de l’allemand "schadenfreude" (prendre plaisir aux mésaventures
d’autrui), etc.

10. Nous verrons au chapitre xx que cette simplicité, qui est
réelle, a eu pour résultat la création d’usages idiomatiques en bien plus grand nombre
que dans les autres langues, la résultante étant une langue d’égale complexité aux
autres langues occidentales mais dépourvue de règles précises.

11. « Any literate, educated person on the face of the
globe is in a very real sense deprived if he does not know English. Poverty, famine and
disease are instantly recognized as the cruellest and least excusable forms of
deprivation. Linguistic deprivation (l’anglais est sous entendu) is a less easily noticed
condition, but one nevertheless of great significance »

12. Cette pratique a aussi pour effet de créer certains
comportements chez les étudiants qui doivent, bien sûr, recourir à l’anglais pour poser
des questions durant la classe d’anglais, et qui ressemblent, à s’y méprendre, aux
comportements typiques du colonisé. En effet, les étudiants font l’acquisition du
réflexe qu’on ne peut s’adresser ou répondre à un anglophone qu’en anglais, à
l’exclusion de toute autre langue. C’est ainsi que l’on peut constater que la présence d’un
seul anglophone
participant, à titre ponctuel, à une réunion d’un conseil
d’administration, à un comité de pilotage de programme européen ou à un colloque
scientifique incitera souvent les autres participants à basculer totalement à l’anglais
alors que le français, l’allemand ou une autre langue serait normalement utilisée !

13. Cependant, il faut noter l’émergence de Pauline Hanson et de
son "One Nation Party" sur la scène politique australienne qui a rétrogradé
aux discours les plus racistes anti-asiatiques et anti-aborigènes que l’on avait plus
entendu depuis plusieurs décennies. Le "Front national" français apparaît, à
côté, remarquablement modéré, voire centriste !

14. contre 19.000 à Hong Kong seulement !

15. Le livre de Pennycook contient de nombreux témoignages
d’étudiants. Afin de garantir la crédibilité de son travail, Pennycook a
systématiquement éliminé de son échantillonnage les données provenant d’étudiants
moyens ou faibles en anglais.

16. Ce magazine qui traduit des articles de la presse étrangère
accorde, dans les faits, une forte préférence à la presse de langue anglaise, plus
particulièrement celles du Royaume-Uni et des Etats-Unis.

17. Cette pratique, encore marginale, tend néanmoins à se
généraliser dans certains domaines professionnels comme l’informatique ou les
télécommunications.