MÊME NOTRE COLÈRE EST UNE PAIX

Semaine de la langue française
du 13 au 21 mars
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MêME NOTRE COLèRE EST UNE PAIX

Stéphane-Albert Boulais
écrivain

un jour, nous avons déserté la France
pour prendre le bois et les rivières
nous avons dit non aux jardins de Versailles
afin que poussent entremêlés dans nos coeurs
la bardane, le pin et la rose
ce jour-là, nous est née une langue,
mélange d’eau, de glaise et de cèdre,
mélange de lacs et d’hivers,
de froids et de cris, de joie et de foi
une langue belle comme une paix
et soudaine comme une colère
ce jour-là, nos bouches…

bouches de limon, bouches de frimas,
bouches de pluies et de lilas,
bouches timides, bouches blessées,
bouches de terre jaune et de chiens malengueulés,
bouches de loup, bouche de boues,
notre colère est une bouche
où les mots fleurissent en rires,
car nous sommes les mots de l’avenir,
nous,
bouches de silence
et bouches avariées,
bouche de canards sauvages dans le grand retour de février,
bouches de hiboux et bouches d’immortelles,
notre colère est une neige,
perdrix blanche des poudreries,
notre colère est une joie,
odeur de résine et de colza

bouches de renards, bouches de graquias,
bouches de muskai et bouches de dahlias,
ô, vous, qui m’avez appris la parole,
vous, bouches d’herbes brûlées et de lacs gelés,
bouches d’effrontés et de rapides enragés,
bouches de trappeurs et de trappés,
bouches de lièvres et d’épouvantés,
ô mes bouches tant aimées,
ils n’ont rien compris ceux qui vous méprisent,
ils n’ont rien compris à vos bouches de poètes et de braconniers
si tant fières de dire:
même notre colère est une paix pour les hommes à venir

bouches de bègues, bouches de borgnes,
bouches de truites, de criques, de cirques,
bouches de nuages et d’étoiles enfumées,
bouches de cerises et bouches de merisiers,
je parle pour vous qui m’avez appris la parole,
et pour ceux qui viendront célébrer notre sang,
ce sang qui nous permet aujourd’hui de dire :
même notre colère est une paix pour les hommes à venir

car nulle musique n’est plus fraternelle
que le sang mêlé de nos bouches bâtardes
qui n’ont jamais hésité à tenir tête à la misère
ni à lécher le coeur des jours tristes

je sais cela, moi,
qui ne suis qu’un instant de vous-mêmes,
biche ou corbeau, bourrasque ou bise,
moi qui parle pour ceux qui me précèdent
comme pour ceux qui viendront,
et même pour ceux-là qui ne verront en moi
qu’un triste hoquet du hasard,
je sais que de nos eaux surgira le grand baptême,

car notre colère est une paix pour les peuples à venir.