LES BEAUX NOMS

Semaine de la langue française
du 13 au 21 mars
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Les beaux noms

J’aime les noms que les premiers hommes et les premières
femmes ont donnés à ce pays, ont confiés à ce continent.
Ces gens qui étaient venus en passant par les terres où la
neige ne fond pas,
Ces gens qui s’étaient arrêtés dans le pays de la terre sans
arbre avant de rejoindre celui où les arbres leur donneront le
canot et la cabane,
Ces gens qui venaient et qui passaient dans l’été comme dans
la neige,
Ces gens savaient,
Ces gens savaient donner de beaux noms aux êtres et aux
choses qui leur étaient proches,
Des noms jaunes comme une lune qui se lève et rouges comme
un soleil qui se couche…
Car les mots ne sont-ils pas parfois comme des oiseaux qui
passent ou comme des mouches qui piquent,
Ne sont-ils pas comme de petites ou de grandes allumettes
que l’on plante sur la tête de ceux et celles qui nous écoutent et
qui s’allument lorsqu’on les frotte les unes contre les autres?

Et c’est ainsi qu’en prenant les choses pour ce qu’elles sont
et non pour ce qu’elles devraient être,

– les Algonkins s’appelleront d’abord les Hatirondaks, c’est-à-dire les
mangeurs d’arbres, ainsi nommés par les Iroquois pour désigner cette habitude qu’ils
avaient de manger l’écorce intérieure pendant les temps de famine;

– les Onondagas, l’une des cinq nations iroquoises qui habitait le centre du
pays, deviendront les gardiens du feu, et leur chef, à cause de sa modération et de sa
sagesse, sera dorénavant appelé Garakontié, le soleil qui marche;

– Ontario, c’est le beau lac, mais Toronto, c’est seulement un arbre dans
l’eau;

– les eaux bouillent, bouillonnent et tourbillonnent, regardez, c’est Ottawa;
mais quand le fleuve se rétrécit, allez-y voir, c’est Québec;

– à Winnipeg, l’eau est sale; pourtant, à Minnesota, l’eau est toujours
couleur du ciel;

– Milwaukee, c’est la bonne terre, et Michigan n’est rien d’autre que ce grand
lac en long;

– à Cabano, on débarque, Gaspeg est le bout du bout, la fin du territoire
micmac;

– attention, Rimouski est la terre du chien et Mingan celle du loup; mais
Tadoussac dévoile sans honte et sans pudeur ses plus belles mamelles;

– au lac Piekouagami, on pourra toujours pêcher la ouananiche, c’est-à-dire
le petit égaré; ce poisson serait un ancien saumon de mer forcé de s’adapter à l’eau
douce quand les eaux salées se retirèrent de ce lac peu profond, que d’autres, plus
tard, appelleront tout à coup, Saint-Jean;

– et si vous retournez encore au royaume de Saguenay, n’oubliez pas cette fois
de vous arrêter au Matonipi, ce lac de l’eau qui pleure;

– aller à Natashquan, c’est aller à la chasse à l’ours, demeurer à
Nominingue, c’est se peindre le corps en rouge; mais à Paugan, on se repose puisque ce
sont les chutes de la pipe d’amitié;

– au Baskatong, les sables ferment presque les eaux, à Kazabazua, la rivière
est folle, se cache et disparaît;

– Kitiganisipi est le premier nom de Maniwaki, bien longtemps donc avant les
blanches intrusions chrétiennes: c’est là où on cultive, c’est la rivière des jardins;

– au fond, la liste pourrait s’allonger comme l’ombre sur le flanc d’une
montagne, au fond, tout a peut-être commencé, tout a peut-être continué avec le mot
Canada, c’est-à-dire là où quelques cabanes s’élèvent;

– Wabasso! Le lièvre est blanc.

Il y a dix-huit ans, Dan George, chef de la tribu des Capellanos vivant aux
états-Unis, disait: "Je suis né il y a mille ans…je suis né à une époque
qui aimait les choses de la nature et leur donnait de beaux noms… Je me souviens
qu’étant très jeune, je remontais la rivière indienne avec mon père; je me le rappelle
admirant le soleil qui se levait sur le pic du mont PROBLèMES éCONOMIQUES-Né-Né; il
lui chantait sa reconnaissance comme il le faisait souvent avec le mot indien: merci et
beaucoup de douceur."

Jacques Michaud
écrivain
mars 1987