ARGUMENTAIRE EN FAVEUR DE LA LANGUE FRANÇAISE

Semaine de la langue française
du 13 au 21 mars
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ARGUMENTAIRE EN FAVEUR DE LA LANGUE
FRANçAISE

Chers amis,

Je dois constituer un argumentaire destiné aux étrangers afin de
les inciter à étudier la langue française.

Pourriez-vous m’aider, plus on est de francophones et plus
l’argumentaire a de poids!

Merci pour votre aide!

mariec@afducap.co.za


UNE AUTRE VISION DU MONDE

Charles Durand
Charles.Durand@utbm.fr

Ce n’est pas la première fois que l’on me demande de développer un argumentaire de ce
type. En novembre dernier, j’ai été invité aux Etats-Unis par la fédération des
Alliances françaises américaines pour présenter mon livre « La langue française:
atout ou obstacle ? », publié en 97 aux Presses universitaires du Mirail. Les
responsables de plusieurs sections locales de l’Alliance s’étaient imaginés que j’allais
leur apporter une batterie d’arguments invincibles permettant de convaincre les
populations étatsuniennes locales de s’inscrire massivement au cours de l’Alliance. Or,
dans mon livre, je démontre clairement que le problème ne se situe pas à ce niveau.
Bien sûr, je comprends que le responsable de l’Alliance de Trifouillis-les-Olivettes
recherche une recette magique pour attirer les foules et je ne nie pas qu’une certaine
publicité utilisant des raisons apparemment convaincantes puisse augmenter le nombre de
membres. Toutefois, il me paraît difficile d’attirer des « clients » pour un
« produit » donné quand le « vendeur » lui-même ne croit plus à
son produit. Ce que je veux dire par là, c’est qu’il me parait difficile de
« vendre » le français comme un produit français si les Français ne croient
plus que la langue française soit utile et que de la propager soit dans leur intérêt,
comme dans l’intérêt des autres peuples francophones.

Aux Etats-Unis, ce n’est pas l’anglais qui est en concurrence avec
le français mais l’espagnol. Depuis un certain temps, les professeurs de français aux
Etats-Unis ont développé une ébauche d’argumentaire pour essayer de persuader les
élèves en langues étrangères de choisir le français plutôt que l’espagnol. En effet,
un nord-Américain anglophone de naissance a peu de chance de se voir attribuer un poste
pour lequel la connaissance de l’espagnol est requise lorsqu’il est en concurrence avec un
Hispanique qui connaît parfaitement la langue espagnole et la culture qui lui est
associée. « Apprenez le français car, en français, vous n’aurez pas la
concurrence des Hispaniques ! ». Tel est le message distillé par les sections
locales des Alliances françaises aux Etats-Unis. Toutefois, cet argument est insuffisant.
Pourquoi, en effet, apprendre le français pour communiquer avec des pays francophones
tels que la France ou la Belgique quand l’ambition première des citoyens de ces pays est
de « pratiquer » leur anglais avec tous les étrangers quels qu’ils
soient ? Si les Belges francophones, les Français, les Suisses romands et les
Québécois affichaient la volonté d’utiliser leur langue en commerce international, on
verrait en quelques années, dans les pays non francophones, les besoins en français
langue étrangère aisément décupler. Les Alliances françaises doivent prendre
conscience que leur principal problème n’est pas au niveau local mais qu’il se situe à
Paris, à Bruxelles, à Montréal et à Genève.

Les problèmes de « confiance linguistique » dans les
pays francophones dits « du nord » (Belgique, France, Suisse, Québec) doivent
être résolus mais, en attendant, il me paraît urgent que l’Alliance française n’essaye
plus de vendre le français comme appartenant à la France mais à la Francophonie, ce
groupement d’une cinquantaine de pays qui représente environ 500 millions d’habitants.
D’autre part, il me paraît essentiel que l’attitude vis-à-vis de la principale langue
étrangère concurrente, c’est à dire l’anglais, devienne résolument
offensive
. En effet, dans les pays qui ne sont ni francophones ni
anglophones, beaucoup d’Alliances n’ont aucun argument solide pour convaincre leurs
élèves de choisir le français plutôt que l’anglais. Dans de tels cas
où ce dilemme existe, le conseiller de l’Alliance doit pouvoir clairement trancher et
amener son élève potentiel à étudier le français en lui procurant un assortiment de
raisons qui le détourneront de ses intentions, pas encore affirmées, d’étudier
l’anglais aux dépens du français. Il ne faut pas oublier que, confrontés à un tel
problème, les anglophones ne se gênent absolument pas pour attaquer la langue
française, par des moyens plus ou moins pervers. Je ne prendrai pas la peine de le
démontrer ici et je réfère ceux qui en chercheraient des preuves à lire mon livre pour
s’en convaincre.

Voici donc mon argumentaire:

– Sur 3000 idiomes parlés dans le monde, 78 ont une littérature et
le français fait partie de ces grandes langues dont la diffusion est intercontinentale et
dont la littérature a une réputation internationale. Les autres grandes langues sont
l’anglais, l’arabe, le chinois, l’espagnol, le portugais et le russe.

– Toutefois, contrairement au russe qui est confiné sur le
continent euro-asiatique, le français a essaimé sur 5 continents. Le chinois, la plus
parlée de toutes les grandes langues, est davantage diffusé, surtout par la diaspora
chinoise, mais il n’a pas encore largement essaimé au delà du peuple asiatique han.

– Avec le chinois, le sanscrit, l’arabe, le latin et le grec ancien,
le français est l’une des six langues (il n’y en a que six !) à avoir débordé
massivement sur d’autres idiomes. En effet, même si l’espagnol est actuellement nettement
plus parlé que le français, l’espagnol n’a jamais fourni une partie substantielle de son
vocabulaire à une autre langue comme cela a été le cas avec le chinois qui a fourni
directement au coréen ou au japonais plus de 30% de leurs vocabulaires respectifs. De la
même manière, l’arabe a contribué dans des proportions similaires ou plus grandes au
vocabulaire du perse et de nombreuses langues africaines. Quant au français, il a fourni
plus de 50% du vocabulaire anglais actuel.

– Le français est parlé par les élites de nombreux pays. La reine
d’Angleterre, l’empereur du Japon et sa famille le parlent couramment. Je viens
d’apprendre que le français est encore utilisé quelquefois dans le système juridique
anglais. 5O pays font partie de l’organisation de la Francophonie et si tous les citoyens,
dans ces pays là, ne parlent pas tous français, au minimum, les gens passablement
éduqués savent communiquer en français.

– De par son origine ou de l’influence qu’il a eu sur le
développement d’autres langues, le français est probablement, parmi les langues
européennes, l’une des langues étrangères qui sont les plus faciles à étudier
lorsqu’on a l’espagnol ou l’anglais comme langue maternelle. L’Alliance française qui
compte le plus de membres est celle d’Argentine et ce n’est pas un hasard. Pour un
anglophone, le français est nettement plus facile que l’allemand ou que le russe.
Toutefois, l’espagnol sera peut-être plus facile car plus phonétique mais son utilité
demeure limitée en dehors du bloc latino-américain.

– La plupart du temps, l’étude du français, qui est facultative
dans des pays tels que ceux d’Amérique latine ou au Japon, est entreprise par des gens
qui sont, contrairement à ce que l’on constate pour l’anglais, réellement motivés pour
l’étude de la langue étrangère qu’ils ont librement choisie. Ainsi, les gens ayant
étudié le français atteignent souvent un excellent niveau qui leur permet de
communiquer de manière efficace et à un niveau bien plus élevé que s’ils le faisaient
en anglais. L’anglais dit « international » est, beaucoup trop souvent, une
langue extrêmement pauvre, une sorte de pidgin, qui ne permet la communication qu’à un
niveau élémentaire. Pour s’en convaincre, il suffit d’assister à un congrès
scientifique « international » en langue anglaise dans lequel les participants
non anglophones ont pourtant tous un niveau supérieur d’instruction.

– L’anglais n’est pas une langue plus facile à apprendre que les
autres en raison de ses idiotismes et de ses très nombreuses irrégularités en dépit
d’une grammaire facile. L’anglais est probablement « la langue la plus facile à mal
parler ». C’est la conclusion du linguiste américain Edward Sapir qui arrive à le
démontrer en quelques pages (lire simplement son ouvrage intitulé
« Linguistique » dont la traduction française est disponible)

– Apprendre le français, c’est vouloir penser différemment, car la
pensée de langue française est fortement critique. C’est la principale motivation des
Japonais qui l’apprennent dans un pays où la première langue étrangère étudiée à
l’école (l’anglais) n’est pas choisie mais imposée. En apprenant le français, ils
peuvent se sortir d’un monde stéréotypé et faire l’expérience d’une réflexion, d’une
pensée qui sont tout simplement absentes du modèle anglo-saxon. Il ne faut pas oublier
qu’avant de la parler, on « pense » dans une langue et que cette pensée est
différente suivant la nature de la langue. Les nations qui se regroupent autour de la
Francophonie, ainsi que celles qui demeurent intensifier l’étude du français sur leur
territoire, telles que le Nigéria par exemple, désire clairement démarquer leurs
thèmes de préoccupation des discours de la presse anglo-saxonne dominante. C’est ainsi
que l’on peut dire que, depuis la fin de la guerre froide, le français devient, de plus
en plus, le véhicule d’expression des pays non alignés.

– Une campagne de grande envergure pour renforcer et développer la
place de la langue française, et aussi du multilinguisme, dans les organisations
internationales vient d’être lancée par Boutros Ghali, ancien secrétaire général de
l’ONU. On peut donc s’attendre à une demande accrue de fonctionnaires internationaux
connaissant cette langue.

– Le français est, actuellement, le seul concurrent sérieux de
l’anglais. Bien que l’espagnol soit plus parlé, il demeure peu étudié en tant que
langue étrangère, sauf en Amérique du nord. Le chinois, la langue la plus parlée de la
planète, demeure confinée sur son territoire et à la diaspora du peuple han.
L’allemand, quant à lui, n’a pratiquement aucune diffusion hors des frontières
européennes. Seul le français, comme l’anglais, bénéficie d’un réseau important de
diffusion à l’échelle intercontinentale.

– L’étudiant en français peut poursuivre ses études en français
dans tous les domaines en Belgique, au Québec ou en France à une fraction du coût
encouru si ces mêmes études étaient faites en anglais dans un pays anglo-saxon.

– Etudier le français, c’est vouloir avoir une autre vision du
monde que celle que le monde anglo-saxon offre. C’est une possibilité d’accès à
d’autres sources d’informations et de réflexion et à un bagage scientifique et technique
considérable. N’oublions pas que le premier micro-ordinateur était français (le Micral
fut présenté au salon du SICOB en 1973) et que les techniques logicielles permettant
l’émergence de la « toile », réseau réticulaire de serveurs télématiques,
ont été conçues au CERN de Genève.

– Enfin, il faut absolument insister sur le caractère néocolonial
de la langue anglaise. La langue française n’a pas, à l’heure actuelle, cette
caractéristique. Pour s’en convaincre, il suffit de lire le livre d’Alastair Pennycook
intitulé « English and the discourses of colonialism » dont j’ai fait un
résumé que j’ai attaché à ce courrier et qui donne toutes les références qui seront
pertinentes au lecteur. Je rappelle ici qu’il s’agit d’un ouvrage écrit par un anglophone
qui a lui même été impliqué dans l’enseignement de l’anglais en Asie du sud-est et en
Chine durant plusieurs années.

Propriété intellectuelle : Charles Durand

(Le 25 février 1999)