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Mercredi, 29 novembre 2000 21:44
UNE LANGUE UNIVERSELLE OU UNE LANGUE COLONIALE ? Imprimer
Semaine de la langue française
du 13 au 21 mars
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Une langue universelle ou une langue coloniale ?

« Une complémentarité de vues noue constamment le colonisé au colonisateur »
Jean-Paul Sartre

Charles Durand
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Il est impossible de rencontrer un Occidental ayant vécu quelque temps en Extrême-Orient qui n'ait pas connu, lors de son séjour, d'autres Occidentaux employés à enseigner les langues étrangères. Quiconque a vécu au Japon, à Formose ou à Hong Kong a connu assurément quelques professeurs de français, d'allemand ou d'anglais mais c'est, de loin, les professeurs d'anglais qui sont les plus nombreux et les plus visibles. Il n'est pas d'université japonaise ou de grand groupe industriel taïwanais qui n'emploie pas quelques Américains, Australiens ou Britanniques dont la fonction exclusive est d'enseigner l'anglais.

Alastair Pennycook est un professeur de linguistique appliquée à l'université de Melbourne. Lorsqu'il était étudiant, il a, lui aussi, fait de l'argent facile en enseignant l'anglais à Hong Kong et en Chine. Il a récemment publié deux livres dont l'un est intitulé "L'anglais et le discours colonialiste" [1] et l'autre "La politique culturelle de l'anglais en tant que langue internationale". Tout comme Naipaul, cité au chapitre (XXX), Alastair Pennycook n'est pas sur la liste des auteurs politiquement corrects. Ses ouvrages ne sont pas traduits et demeurent introuvables dans les pays non anglophones. Il est particulièrement inconnu en France, même du monde de la linguistique professionnelle et de celui de la recherche en linguistique appliquée. La thèse de Pennycook est simple. Pour lui, l'anglais n'est pas une langue culturellement et politiquement neutre. Son enseignement tend à créer et renforcer - si elle n'existe pas déjà - une influence de type colonial sur la société qui en est la cible, et cela à l'insu des professeurs d'anglais qui n'ont pas plus d'ambition que de faire leur travail et de gagner leur vie. Les livres de Pennycook sont basés sur son expérience directe mais c'est en comparant ses thèses aux résultats obtenus par une étude systématique de l'histoire coloniale de l'Angleterre aux Indes et en Asie du sud-est que Pennycook arrive à en faire une démonstration claire. Avant de présenter ici un résumé de ses travaux, il est important de comprendre aussi ses motivations, sur lesquelles il ne s'étend guère mais que l'on peut aisément deviner lorsqu'on a, soi-même, vécu en Extrême-Orient. Contrairement à ce que l'on pourrait croire a priori, l'enseignement de l'anglais n'est pas comparable à celui du français, de l'allemand ou de toute autre langue étrangère, que ce soit en Asie du sud-est ou ailleurs. La motivation des étudiants est toute autre. Il faudrait presque avoir soi-même enseigné l'anglais en Extrême-Orient pour comprendre la situation particulière dans laquelle sont les professeurs d'anglais occidentaux exerçant au Japon ou en Chine. Très vite, ce type d'enseignant, qui ne connaît généralement aucune langue asiatique, se rend compte que la portée de son enseignement est très limitée. L'utilisation de l'anglais en tant que langue de communication demeure artificielle. Le niveau atteint par ses étudiants ne lui permet jamais une communication allant au-delà des nécessités courantes. Pire encore, en tant que professeur d'anglais, tout le monde désire lui parler en anglais mais il se rend très vite compte, par la force des choses, que ce type de contacts ne lui permet pas de vraiment découvrir la société dans laquelle il séjourne et encore moins de s'y intégrer. En dépit des contacts nombreux qu'il a avec la population, notre professeur se sent souvent isolé du monde qui l'entoure et découvre avec étonnement que sa langue constitue un facteur de cloisonnement alors que paradoxalement, elle est censée être universelle et qu'elle demeure toujours en forte demande. Pennycook a fait l'expérience de ces relations humaines artificielles et dissymétriques dans lesquelles sa position était analogue à celle du colon anglais 70 ans plus tôt, sans toutefois qu'il bénéficie d'une organisation coloniale adaptée à ses besoins, et de la mentalité nécessaire pour pouvoir l'accepter... Dans sa quête pour trouver des réponses à ses questions, Alastair Pennycook s'est plongé dans l'histoire coloniale de l'Angleterre aux Indes, en Malaisie et à Hong Kong et a analysé plus particulièrement la politique linguistique exercée par les autorités coloniales au sein de ces pays. Au-delà des liens existants entre l'enseignement de la langue et son caractère colonial et colonialiste, l'intérêt du livre de Pennycook est de décrire de nombreuses situations qu'il est facile de transposer au contexte européen actuel. La similitude de comportement entre ce qu'il a observé dans les ex-colonies britanniques d'Extrême-Orient et ce qu'on voit actuellement en Europe de l'ouest, et dans tous les pays où l'enseignement de l'anglais semble être devenu prioritaire, est frappante et mérite d'être signalée.

Dans un livre publié en 1959 [3], un sociologue et critique littéraire du nom de George Steiner déclarait que la reprise économique dans l'Allemagne de l'après-guerre était un « miracle en creux » car « bien que la prospérité allemande avait remarquablement progressé depuis 1945, la force de la langue allemande était désormais tombée à zéro ! ». « La langue allemande », ajoutait-il, « ne saurait être innocente des horreurs du nazisme... L'usage d'une langue pour concevoir, organiser et justifier Belsen, pour calculer les caractéristiques techniques des fours crématoires, pour déshumaniser l'homme durant douze ans de bestialité préméditée ne peut se faire que si la langue le permet... ». Les affirmations de Steiner sont hautement discutables et leurs preuves scientifiques impossibles à établir. Toutefois, Steiner ébauche, très maladroitement, la possibilité qu'une relation puisse exister entre la structure d'une langue et ce qu'elle permet d'accomplir. Est-il plus facile de tenir certains types de discours dans certaines langues plutôt que dans d'autres ? Est-il possible qu'une langue telle que l'anglais puisse conférer à un Aborigène le statut de civilisé alors que cette même langue est aussi utilisée pour le définir racialement par rapport à la société qui l'entoure ? Comment se fait-il que certains concepts ou certaines valeurs adhèrent de manière persistante à certains langages(1) ? Comment peut-on éviter, quand on parle une langue, quelle qu'elle soit, d'utiliser et d'emprunter de ceux qui l'utilisent régulièrement, pour véhiculer les images qu'ils veulent lui faire convoyer et de les imiter, du moins verbalement ? Comment peut-on éviter lorsqu'on parle français, chinois ou anglais de ne pas véhiculer - bien involontairement la plupart du temps - des bribes et morceaux des discours dominants existant dans ces langues, mais aussi des valeurs, des perceptions, des attitudes, des aspirations et des stéréotypes qui existent dans les populations qui les parlent ? En page 6 du livre de Pennycook [1], on trouve la citation suivante :

« Soyons bien persuadés que l'anglais a été à la fois une institution et une force formidable d'oppression et d'exploitation sauvage des peuples à travers les 400 ans de son histoire impérialiste. Cette langue a attaqué les noirs avec ses images racistes et son message impérialiste. Elle a attaqué les travailleurs et a mis sous tutelle des peuples de tous les continents. Elle a avili et s'est moqué des langues qu'elle avait l'ambition de remplacer et a enseigné aux peuples colonisés qu'il leur fallait singer ses locuteurs car elle était intrinsèquement supérieure et qu'elle leur apporterait la prospérité tout en les maintenant humiliés et soumis. Le mot "mastery(2)", lorsqu'il s'agit de la langue ne nous rappelle-t-il donc pas, par son étymologie, qu'il s'agit de la langue du maître, qui personnifie l'arrogance et la brutalité ? »

Les mêmes remarques ne pourraient-elles pas être faites à propos de la plupart des autres langues coloniales ? Pennycook fait-il la faute de se concentrer exclusivement sur l'anglais ? Dans le cadre de sa démonstration, nous verrons que non et aussi que les langues coloniales ne sont pas toutes porteuses des mêmes messages (XXX). Le monde colonial est un monde complexe que l'Occident actuel a tendance a simplifier jusqu'à la caricature pour pouvoir le comprendre. Réduire le colonialisme à quelques stéréotypes d'oppression brutale et d'exploitation étroitement économique tend à ignorer ce qui caractérise le colonialisme dans la vie de tous les jours avec ses opérations micropolitiques, son climat culturel, et surtout ses relations avec la période présente.

Pennycook nous rappelle que, tandis que le génocide déclenché par les Nazis fit plus de six millions de morts, le commerce britannique de l'opium, qui commença au Bengale en 1757, avec pour cible le marché chinois à partir de 1780, et qui se perpétua jusqu'à la fin de la deuxième guerre mondiale est responsable, quant à lui, de la mort de centaines de millions d'Asiatiques. Mais ce n'est pas juste le barbarisme du fascisme et des impérialismes européens qui est lié au colonialisme, mais aussi le développement des sciences, de la philosophie et de l'anthropologie, de la pensée et de la culture occidentales. Le fait que ces développements soient survenus simultanément avec ceux du colonialisme et du néocolonialisme américain et européen, a provoqué des interactions constantes et réciproques avec ces derniers. Le résultat immédiat de ces interactions a été la création, très tôt en Occident, d'une vision particulière de l'Histoire, d'images caractérisant la dichotomie entre colonisateur et colonisé, particulièrement dans le monde anglo-saxon, comme nous allons le voir. La culture coloniale n'est pas seulement constituée d'idéologies visant à masquer, mystifier ou rationaliser certaines formes d'oppression extérieures à ces idéologies. En fait, ces dernières constituent au contraire l'expression même des relations coloniales. Ces images et cette culture furent diffusées dans le monde colonial et imprégnèrent les matériaux pédagogiques utilisés autrefois. Pennycook remarque les faibles différences existant entre ces matériaux pédagogiques et ceux qui sont actuellement utilisés par le "British Council" aux quatre coins de la planète dans le cadre de l'enseignement de l'anglais aux étrangers, qui véhiculent ainsi des valeurs, des images et des stéréotypes parfaitement conformes aux ex-modèles coloniaux.

Pennycook nous explique que nous répugnons à chercher des corrélations entre des faits apparemment exceptionnels et les actions des gens ordinaires dans la vie de tous les jours. Nous répugnons à expliquer les horreurs du nazisme comme étant le produit du travail et du comportement des éléments caractérisant le citoyen moyen, peut-être pour nous en distancer davantage. De la même manière, il existe une tendance à expliquer l'histoire coloniale par une succession d'actions raciales et sectaires qui semblent aux antipodes du libéralisme actuel. Cette pulsion à nous séparer, à nous distinguer d'une histoire assez récente révèle, d'une part, notre incapacité à analyser la complexité de l'organisation coloniale et, d'autre part, elle nous empêche de voir ses ramifications qui existent encore à l'époque actuelle et ses mutations qui se fondent parfaitement dans le discours moderne et néolibéral.

Le discours colonialiste entraîne une forte polarisation des perceptions entre deux groupes sociaux qui n'appartiennent pas, dans la plupart des cas, au même groupe ethnique. L'adhésion à ce discours n'est pas le fait du colonisé seul mais aussi du colonisateur et ce dernier vit la colonisation tout autant que le colonisé bien que sa situation et son point de vue soient évidemment différents. « Une complémentarité de vues noue constamment le colonisateur au colonisé » disait Jean-Paul Sartre. Pennycook écrit :

« ni l'impérialisme ni le colonialisme ne consistent à s'enrichir uniquement par acquisition et accumulation. Ces deux dispositions sont des idéologies qui incluent les notions que certains territoires et certains peuples doivent être dominés, ce qui implique des formes de connaissance dérivant de ces principes. La colonisation est bien plus que simple exploitation. »

Au XIXe siècle, de nombreuses théories justifiant la poussée colonisatrice des puissances occidentales virent le jour. Il ne s'agissait pas seulement de conquérir pouvoir et territoires mais aussi de le justifier auprès des populations conquises par manipulation des esprits. Ainsi le colonialisme apparaît comme la concrétisation matérielle de la supériorité culturelle et raciale. C'est en cela que l'on voit que les croyances, perceptions et autres facteurs mentaux qui permettaient au colonialisme d'exister, dans l'esprit du colonisateur comme celui du colonisé, sont toujours en pleine santé et qu'un néocolonialisme aseptisé et épuré des connotations négatives du colonialisme de nos grands parents a encore de beaux jours devant lui(3)... N'oublions pas enfin que l'essentiel de la culture européenne et américaine a eu pour creuset la période coloniale... Young [4] associe par exemple la période des lumières, caractérisée par ses grands projets intellectuels, sa philosophie et ses déclarations prétendument universelles à la poussée coloniale et à la conquête de nouveaux territoires.

Aimé Césaire écrivait en 1972:

« On me parle de progrès, de réalisations, de hausse du niveau de vie... Moi, je parle de sociétés vidées de leur essence, de leur culture foulée aux pieds, de religions tournées en dérision, de magnifiques réalisations artistiques détruites, de possibilités extraordinaires éliminées... Eux, ils me parlent de statistiques, de réalisations industrielles et d'aménagement du territoire... Moi, je parle de millions d'hommes en qui on a instillé un profond complexe d'infériorité et qui ne peuvent plus se prendre en charge... On essaye de m'impressionner avec les chiffres de la production industrielle et agricole et la taille des territoires nouvellement mis en exploitation... Moi, je parle des économies naturelles qui ont été perturbées, d'économies indigènes, harmonieuses et viables... Moi, je dénonce le pillage actuel des ressources naturelles et le gaspillage généralisé... On me dit que les vieux tyrans ont été déposés mais je trouve que ces vieux tyrans s'entendent particulièrement bien avec les nouveaux tyrans et que le clientélisme et les faveurs sont toujours de mise... On me parle de civilisation et moi, je parle de mystification et de prolétarisation »

Bien que dirigés contre le colonialisme traditionnel, qu'il soit français, espagnol ou anglais, les propos d'Aimé Césaire trouvent une résonance particulière dans le contexte actuel. Ils confirment qu'avant d'être un instrument d'oppression, le colonialisme est avant tout une croyance basée sur des différences de perception et de choix de solutions à des problèmes donnés. Cette croyance est comme une nouvelle religion qui cherche à s'étendre. Lorsque cette croyance rencontre des contradictions profondes avec elle-même, elle cherche d'abord à les réconcilier en effectuant des ajustements. Lorsque ces ajustement s'avèrent insuffisants, elle effectue une mutation et change de visage mais les causes qui lui ont donné naissance sont toujours présentes et actives.

Coloniser ou angliciser ?

Dans le contexte colonial, la langue joue un rôle décisif et la documentation apportée par Pennycook est extrêmement précieuse. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, l'intérêt du colonisateur n'est pas toujours de répandre sa langue. Les politiques linguistiques coloniales britanniques s'organisent autour de quatre principes. Les colonies doivent en premier fournir des travailleurs dociles et des consommateurs qui sont susceptibles de faire croître la machine capitaliste du colonisateur. Deuxièmement, chaque politique linguistique coloniale doit être bien évidemment adaptée aux conditions locales. Si une politique réussit particulièrement bien, elle aura bien sûr de fortes chances de servir de modèle pour une autre colonie. Troisièmement, les idées de civilisation, de libéralisme et l'acquisition de la science occidentale seront fortement associées à la langue anglaise. Enfin, quatrièmement, dans le cas des Indes et de la Chine, une certaine vue des civilisations orientales sera élaborée et développée avec une insistance toute particulière sur l'inédit, les valeurs traditionnelles qu'elles sont censés véhiculer, et le déclin de ces civilisations. C'est ainsi que, assez souvent, les Britanniques interviendront là où on s'y attendrait le moins en exerçant leur autorité pour normaliser certaines langues vernaculaires et certains systèmes d'écriture des peuples placés sur leur coupe. C'est souvent à travers l'école que les préceptes du colonialisme vont filtrer dans la population. En général, le but n'est absolument pas d'angliciser les populations. Aux Indes comme en Asie du sud-est, il est généralement admis que l'enseignement élémentaire doit rester dans les langues autochtones et que l'enseignement secondaire et universitaire doit se faire en anglais(4). De nombreux livres anglais sont également traduits dans les langues autochtones(5).

Les études de la littérature, des sciences et des langues indiennes gravitent autour de trois projets. L'étude de la langue est entreprise pour pouvoir décoder les us et coutumes indiens. La découverte des traditions indiennes sert quant à elle à construire une histoire des relations entre les Indes et l'Occident, à situer et classer les civilisations indiennes et les positionner sur une échelle de valeurs purement occidentale. Enfin, il s'agit de pouvoir exalter ces valeurs et traditions indiennes dans la population autochtone de telle manière qu'elles servent au mieux les intérêts britanniques. Cohn [5] précise que le travail sur les langues orientales produisit d'innombrables dictionnaires, des grammaires et des traductions d'ouvrages indiens, des études épistémologiques qui transformèrent petit à petit la connaissance indienne en objets de format occidental s'imbriquant étroitement avec les théories britanniques concernant l'évolution des civilisations et des sociétés. Il s'agit souvent de réinterpréter des textes autochtones et de les "purifier" de façon à ce que l'autochtone, par le biais de ce qu'il croit être sa propre culture, trouve dans cette dernière tous les éléments qui lui permettront de coopérer, "volontairement" et jovialement avec l'administration coloniale. Pour Edward Bayley, vice-chancelier de l'université de Calcutta en 1870, l'"orientalisme" est aussi l'un des moyens d'introduire les connaissances européennes dans la population indienne. L'orientalisme n'a pas pour objet de présenter un modèle de culture et de connaissance équivalent, encore moins supérieur au modèle occidental et anglo-saxon(6) mais il est un vecteur pour communiquer le savoir occidental et les valeurs qui l'accompagnent. En 1920, le département de l'éducation publie un article de Charles Grant, un auteur du siècle précédent, qui précise pourtant que « seul l'anglais pourra briser la gangue mentale qui interdit à l'Indien l'accès à des connaissances supérieures et qui lui permettra d'utiliser le plein pouvoir de sa raison ». Un autre auteur, Macaulay, dont les écrits sont utilisés par ce même département de l'éducation, déclare:

« l'anglais est au sommet de la pyramide des langues occidentales. Quiconque connaît cette langue a déjà accès aux connaissances cumulées des pays les plus intellectuellement productifs sur plus de 19 générations. La littérature existante dans cette langue nous apporte plus que celle que le reste du monde a produite durant les trois derniers siècles. Aux Indes, l'anglais est la langue de la classe dirigeante et il est appelé à devenir la langue du commerce dans toutes les mers orientales »

De toute évidence, la population autochtone veut apprendre l'anglais, qui est considéré comme un vecteur de promotion sociale puisque les Britanniques sont au sommet de la hiérarchie coloniale. Cependant, les besoins en traducteurs, fonctionnaires et employés bilingues étant limités, les Britanniques n'ont aucun intérêt à diffuser largement leur langue dans une population qui croit qu'elle va leur permettre d'atteindre des postes exclusivement réservés aux Occidentaux. Les Britanniques justifient cet état de choses en expliquant que l'anglais n'est simplement pas adapté à la vie locale autochtone. Il s'agit de convaincre les Indiens de la supériorité britannique mais aussi de les maintenir à leur place, à quelques exceptions près. Toutefois, le besoin d'écouler aux Indes les productions des industries de Grande Bretagne requiert d'engendrer, dans la population autochtone, des besoins similaires à ceux des Occidentaux, ce qui ne peut se faire sur une large échelle qu'à travers le système éducatif. Les traductions d'ouvrages européens dans les langues vernaculaires et les réorientations des priorités éducatives sont faites dans cet esprit à partir de 1854. D'autre part, les Anglais estiment que la scolarisation en anglais uniquement tend à déplacer les valeurs indiennes traditionnelles et, paradoxalement, à accroître le nationalisme indien qui « valorise à l'excès, par ignorance, l'importance du patrimoine autochtone », d'où l'importance de faire connaître aux indigènes ce patrimoine dans le format déterminé par les autorités coloniales.

Un accès sélectif et limité à la langue anglaise sera également la règle à Hong Kong. Afin de maintenir la population locale ancrée la langue vernaculaire, il est décidé, après 1865 que toute scolarisation en langue anglaise sera interdite aux filles. L'administration coloniale voit d'un très mauvais œil le fait que « presque toutes les filles qui ont été scolarisées en anglais deviennent souvent maîtresses ou concubines des Anglais ». En Malaisie, la scolarisation en anglais est limitée pour maintenir la population autochtone dans le rôle qu'on lui a fixé. Tout en suscitant un grand respect pour la civilisation occidentale, il s'agit de maintenir l'autochtone dans un état « d'heureuse innocence ». Le fils d'un pêcheur doit être aussi pêcheur mais pêcher de manière plus efficace que son père. Même chose pour le cultivateur qui, grâce au système éducatif colonial, va pouvoir accroître ses rendements. Une scolarisation prolongée n'est pas souhaitable car elle tend à détourner les élèves des tâches humbles qu'ils auront à accomplir par la suite. Il en va tout différemment pour l'aristocratie malaise qui doit vivre dans le monde créé par les Anglais après avoir intériorisé ses valeurs.

Pennycook consacre une grosse section de son livre à Hong Kong où il a enseigné l'anglais durant plusieurs années. Jusqu'en 97, écrit-il,

« Hong Kong a été présenté par la presse occidentale et plus particulièrement la presse anglophone, comme un îlot de symbiose entre deux peuples, un exemple de coexistence raciale et de coopération pacifique ayant engendré l'une des économies les plus prospères d'Asie. Présentée souvent en modèle, l'Occidental oublie presque toujours que l'histoire de la colonie est loin d'être une histoire de coopération pacifique. La stabilité politique de Hong Kong dans l'Histoire à laquelle on fait référence est un mythe. On a oublié que cette ville a été fondée sur l'un des plus odieux trafics de drogue que l'histoire humaine ait connu et qui a tué des centaines de millions de Chinois(7). La culture de l'opium dans les colonies anglaises d'Asie du sud-est (Malaisie dont Singapour) ne prit fin qu'en 1942, suite à l'invasion japonaise. Pourtant, en 1997, les mémoires occidentales ne se souviennent plus de l'activité criminelle sur laquelle Hong Kong fut fondée... La conséquence immédiate de la colonisation anglaise a été une longue série d'insurrections et de rebellions contre l'autorité coloniale. Même après la dernière guerre, des manifestations eurent lieu en 1952, en 1956 et la dernière, en 1967, fit 51 morts, une centaine de blessés. 5000 personnes furent écrouées et un grand nombre d'entre elles furent par la suite déportées. En contradiction flagrante avec la réalité des faits, les Anglais décrétèrent que ces événements étaient le résultat d'actions subversives entreprises par des entités extérieures. Pourtant, le mythe créé par les autorités coloniales persiste encore aujourd'hui... »

La politique linguistique à Hong Kong a été, là encore, modulée par les nécessités locales. Lorsque le nouveau gouverneur Hennessy prit ses fonctions en 1877, il fut surpris de constater que très peu d'élèves des écoles de la colonie pouvaient s'exprimer en anglais et que le niveau des autres ne permettait qu'une communication élémentaire. Frederick Stewart qui fut le premier directeur de la "Central School" avait émis l'opinion qu'une éducation solide est automatiquement basée sur la langue maternelle et que l'étude d'une langue étrangère ne peut se faire avec succès que si les élèves sont parfaitement ancrés dans leur langue maternelle. Enfin, Stewart estimait que les connaissances en anglais de la population locale ne devaient pas être développées sur une large échelle mais juste assez pour produire suffisamment d'intermédiaires entre Anglais et Chinois pour que les décisions de l'administration coloniale puissent être relayées efficacement. Hennessy, au début de son mandat, et l'évêque de Victoria furent persuadés du contraire. Il fallait, selon ce dernier, complètement angliciser la population et supprimer le chinois.

« Leurs connaissances en anglais permettraient aux ressortissants de Hong Kong de s'impliquer ainsi davantage dans le commerce et de gagner de l'argent. Ces buts étant atteints, il est peu probable que les Chinois regrettent la perte de leur ancienne langue et des liens qu'ils peuvent avoir avec le reste de la Chine ».

Là encore, l'administration coloniale se rend rapidement compte que l'application d'un tel plan est non seulement impossible mais aussi que de déconnecter les Chinois de la culture chinoise leur feraient perdre des caractéristiques considérées comme souhaitables telles que l'égard démontré aux personnes âgées, le respect de l'autorité et de la morale, l'adhérence à l'éthique confucianiste. Plus de langue anglaise, là encore, ne garantie pas une attitude favorable aux intérêts coloniaux. La situation est toutefois différente au "Queen's College" où les Chinois aisés du continent envoient leurs enfants dans le but d'apprendre l'anglais. Cet intérêt qui se manifeste à l'extérieur des frontières de la colonie est exploité dans le but d'étendre l'influence coloniale au reste de la Chine et de prédisposer favorablement l'élite chinoise aux intérêts de la couronne, d'autant que ces intérêts sont plus éloignés, plus diffus et que l'oppression coloniale directe est inexistante. L'anglais, dans ce cas, sert d'appât pour cacher la diffusion d'une certaine forme de la connaissance occidentale qui renforce l'intérêt de l'élite chinoise pour le monde britannique. Cependant, certains prescrivent la ségrégation des élèves tandis que d'autres la combattent. En effet, dans les écoles de langue anglaise, les enfants des colons sont retardés par les progrès plus lents de leurs homologues chinois. D'autre part, certains considèrent que la présence de camarades chinois peut avoir une influence pernicieuse sur les enfants anglais du fait de leurs croyances et de leur éthique différente. Toutes ces considérations obligent l'administration coloniale à effectuer des réajustements et des aménagements constants à sa politique linguistique pour sauvegarder au mieux ses intérêts.

Les vues de Lugard, qui fut gouverneur de Hong Kong de 1907 à 1912 influencèrent durablement l'évolution de la politique linguistique de la colonie. Pour Lugard, les intérêts britanniques seront servis au mieux par une organisation coloniale qui saura mettre en place des autochtones "convertis" à la cause de leur maîtres occidentaux. Lugard pense qu'il n'y a personne de plus efficace qu'un Chinois pour relayer les directives coloniales et répandre les vues britanniques à condition que ce Chinois soit intimement convaincu de la supériorité de civilisation que le colonisateur apporte, sans référence à une religion quelconque. Bien qu'ils constituent une toute petite minorité, ces relais triés sur le volet devraient se révéler d'une utilité bien plus grande que ceux constitués par les Anglais eux-mêmes. Lugard, qui deviendra par la suite gouverneur du Nigeria, croit fermement en la supériorité occidentale et, plus particulièrement en la supériorité britannique. Il méprise les Chinois et il est partisan d'une ségrégation presque totale. Par exemple, lorsqu'un édile local, Sir Francis Piggot, veut vendre sa maison, située dans un quartier exclusivement européen, à Robert Ho Tung, un riche métis complètement européanisé, Lugard refuse à ce dernier la permission d'y vivre.

Les matériaux pédagogiques doivent donc être adaptés aux vues de Lugard. les textes littéraires utilisés dans les écoles sont soigneusement expurgés de tout élément qui pourrait être interprété de manière subversive. En 1910, Lugard, après avoir constaté la diversité des dialectes chinois, déclare qu'il serait bon pour la Chine d'adopter l'anglais comme langue scientifique puisque, selon lui, les Chinois ne disposent pas des termes pour faire de la science moderne. Lugard est sans doute le premier à suggérer, dans le monde anglophone, que l'acquisition des valeurs et de la science occidentales ne peut mieux se faire qu'avec l'anglais et que cette langue devrait purement et simplement remplacer les autres.

Ceux qui ont pour opinion que les chemins de l'école sont ceux de la liberté se trompent et se sont toujours trompés. La politique de Lugard le confirme une fois de plus. L'école n'émancipe pas forcément l'esprit et n'est pas nécessairement le prélude à la liberté et à l'égalité. Elle fait partie du système politico-socio-économique et sa fonction est de le perpétuer. Une altération des fonctions de l'école, un changement de dosage des divers enseignements peut, bien sûr, être provoqué par l'évolution des connaissances mais, très souvent, il est aussi motivé par des besoins politiques. Cela est on-ne-peut-plus-actuel, comme nous le verrons un peu plus loin (XXX).

L'espéranglais de la communication universelle

Ce chapitre n'a pas pour but de définir ni de discourir sur le thème de la colonisation. D'innombrables ouvrages couvrent ce sujet. Il a pour but d'identifier dans l'ancien monde colonial anglo-saxon les facteurs qui le relient au présent. A n'en pas douter, ce monde colonial eut de nombreuses similitudes avec ses homologues français, espagnol, hollandais et portugais, mais il comporte des différences significatives et le néocolonialisme actuel a souvent pour support des principes conçus et expérimentés par les Anglo-saxons dans leur ex-monde colonial avant qu'ils ne réussissent sa mutation pour servir leurs besoins dans le cadre du monde moderne. Dans ce contexte, il ne fait aucun doute que les images du colonisateur et du colonisé sont des pièces essentielles de la construction coloniale à la fois pour le colonisé, à qui il faut les faire accepter, et le colonisateur, de façon à ce qu'il trouve des raisons pour poursuivre son action. Plus le contraste entre ces deux images est important, plus il suscite une action vigoureuse. Ces images peuvent être véhiculés dans le cadre d'une idéologie, comme cela était le cas à l'époque coloniale mais leur perception diffuse, en l'absence de toute théorie mobilisatrice, peut être, comme nous le verrons, tout aussi efficace.

A l'heure actuelle, il est de bon ton, en France, de se moquer des prétendues vertus de notre langue qui fut souvent érigée en modèle de vecteur de communication par nos écrivains et de nombreux intellectuels francophones. De toute évidence, ce fut le cas au XVIIIe siècle à l'époque où l'Académie de Berlin mit au concours la question de savoir pourquoi le français était devenu la langue universelle de l'Europe (1782). Pourtant ces rodomontades linguistiques d'un passé qui n'est pas si lointain paraissent bien peu de choses lorsqu'on les compare à ce que l'on peut lire sur les vertus actuelles de la langue anglaise telles que décrites par les Anglo-saxons. Dans le monde contemporain, la langue est probablement la pièce maîtresse de la construction des Anglo-saxons représentant leur propre image. Cette image sert à élaborer une certaine vision du monde puisqu'elle a évidemment son complément, c'est-à-dire l'image des autres, car les autres ne sont définis que par rapport au référentiel qu'elle constitue. Ceux qui s'offusquent des écrits qui ont vanté les mérites de la langue française n'ont encore rien vu dans l'amplitude que peuvent atteindre les emphases et les boursouflures anglo-saxonnes concernant l'évaluation de la langue de Shakespeare. Cette dévotion pour la langue anglaise s'est accrue régulièrement au cours des histoires coloniales britannique et américaine. Bien que cette période soit "officiellement" derrière nous, les discours chantant les louanges de l'anglais se sont, au contraire, sensiblement accrus, en nombre et en intensité. Des relais, désormais non anglo-saxons les propagent avec ferveur, à la fois dans le monde dit développé et le tiers monde. Il est particulièrement significatif que la majeure partie de ce qui a été dit ou suggéré à propos de l'anglais dans ce contexte et de son enseignement à des populations non anglophones a, pour l'essentiel, émergé des milieux coloniaux ou ex-coloniaux(8)de la couronne britannique. On remarque aussi que l'étude de la littérature anglaise a été introduite bien plus tôt aux colonies qu'en Angleterre (p. 131 du livre de Pennycook), où elle constitue une discipline académique depuis moins de 150 ans ! La raison de sa dissémination aux colonies est simple. Son message doit amener l'élite indigène à penser comme les colons.

Déjà en 1849, une bonne partie de l'intelligentsia britannique visait à l'universalité grâce à la langue anglaise. D'après Read (cité dans [6]) :

« Notre langue est celle des sciences et des arts, du commerce, de la civilisation et de la liberté religieuse. C'est une corne d'abondance qui apporte à la nation qui l'adopte la civilisation et le christianisme. C'est déjà la langue de la Bible et nous pouvons nous attendre à ce qu'elle devienne rapidement la langue de communication internationale »

Un autre auteur du nom de George (cité par [7]) déclare :

« Les autres langues demeurent des patois tandis que l'anglais devient la grande langue des affaires gouvernementales, du commerce, de la loi, de la science, de la littérature et de la théologie. C'est une langue universelle pour les grandes questions matérielles et spirituelles »


Pour De Quincey [8], l'anglais est la langue des "élus" qui « accuse sa destinée qui est de supplanter toutes les autres langues ». Axon [13] en 1888 pense que l'anglais sera la langue maternelle d'au moins un milliard d'habitants en 1980. En 1911, Rolleston [9] écrivait:

« Le drapeau anglais flotte sur plus d'un cinquième de la planète habitable. Un quart de la planète rend hommage au monarques d'Angleterre. Plus d'une centaine de princes lui ont juré allégeance. La moitié des routes maritimes est anglaise et l'anglais est plus parlé que toute autre langue »

Crystal fait écho à ces propos dans "The Cambridge Encyclopedia of Language" [10]. Là encore, on constate le caractère fantaisiste de statistiques inusitées et invérifiables, la valse des nombres de locuteurs sans aucune base de données détaillées et précises, le rêve d'un monde presque exclusivement anglophone pour notre béatitude absolue :

« L 'anglais est utilisé comme langue officielle dans plus de 60 pays et a un rôle privilégié dans 20 autres. C'est la langue dominante sur les six continents. C'est la langue principale des livres, des journaux, du monde des affaires et des conférences internationales. C'est la langue de la science, de la technologie, de la médecine, de la diplomatie, des sports, des compétitions internationales et de la publicité. Plus des deux tiers des scientifiques écrivent en anglais et les trois quarts du courrier mondial est rédigé en anglais qui représente aussi 70% des appels téléphoniques... 80% pour cent des connaissances mondiales sont archivées dans cette langue... »

Jenkins écrivait en 1995 dans le "Times" de Londres [11] :

« Lorsque le Pacte de Varsovie se dénoua, cela se fit en anglais. Lorsque le G7 se réunit, il le fait en anglais. L'anglais est la langue universelle de l'informatique, des agences de presse. Le seul organisme international qui continue à utiliser une langue "étrangère" est la Commission européenne de Bruxelles. Avec un peu de chance, nous y mettrons un point final !»

Le "Sunday Times" anglais du 10 juillet 94 partit en croisade contre la tentative française de s'opposer à l'imposition de la seule langue anglaise comme véhicule de communication intraeuropéen. Selon l'article « l'anglais réalisait sa destinée conquérante ». L'éditorial mentionnait que « les Allemands, les Espagnols, les Italiens, les Russes et les Japonais ont tous accepté l'inévitable... qu'il faut parler anglais pour progresser et que deux milliards d'hommes en avaient fait leur langue seconde ». L'auteur insiste sur le fait que la France et les dirigeants français devraient concéder le « caractère dominant de l'anglo-américain » et que « aucune législation protectionniste et aucun subside ne peuvent s'opposer au libre échange des idées... en anglais ! L'Angleterre et le "British Council" doivent accélérer la propagation de la langue anglaise et des idées qu'elle véhicule ».

On est bien obligé de reconnaître certaines vérités factuelles dans chacun de ces discours aussi pompeux qu'arrogants. Toutefois, ils sont intéressants plus par les effets qu'ils produisent que pour leur véracité, au moins partiellement contestable. Il faut maintenant examiner d'un peu plus près les commentaires des auteurs anglais qui se sont improvisés philologues. A partir du XIXe siècle, la littérature anglaise est parsemée d'appréciations délirantes concernant la langue anglaise. Si la langue anglaise s'est ainsi répandue à la surface de la planète, ses qualités intrinsèques doivent être exceptionnelles et le peuple qui la parle non moins exceptionnel. Ainsi, le peuple anglais est le plus civilisé et sa langue est la plus noble. Pour certains auteurs tels que Burnett [14] ou Claiborne [15], la langue anglaise est une création purement anglo-saxonne et aryenne et dont on trouve les origines il y a huit mille ans. Le point sur lequel ces pseudo-linguistes s'attardent est généralement la taille du vocabulaire, estimé par certains à 750.000 mots alors que le français, classé deuxième dans leur hiérarchie, n'en aurait que les deux tiers, l'allemand, le russe et l'espagnol encore moins, ce qui soulignerait, bien sûr, leur infériorité relativement à l'anglais... Il faut aussi remarquer que ces comparaisons ignorent totalement les langues non européennes.

Dans ces élans dithyrambiques, on nous précise quelquefois, avec juste raison, que 80% de ce bagage lexical est d'origine étrangère, parce que les locuteurs ont toujours été « intéressés, ouverts aux étrangers, intégrationistes et heureux d'enrichir leur langue grâce aux apports extérieurs », attitude qui est à l'opposé de ce que prêche l'Académie française, qui « concrétise la frilosité linguistique, les sentiments xénophobes et qui se condamne ainsi à l'isolement culturel ». L'anglais "démocratique", lui, n'a nul besoin d'être défendu par des académies, des constitutions canadiennes ou des manifestants flamands. « L'anglais n'aurait pu être ce qu'il est s'il n'avait pas, durant des siècles, respecté les libertés individuelles et le droit à la libre entreprise ».

A une époque où contester l'emploi d'un terme étranger est taxé de "racisme", ce genre de discours a une résonance énorme dans l'intelligentsia européenne et plus particulièrement dans l'Europe francophone. L'argument est attrayant car il semble raisonnable et expliquer la réalité, tout au moins en partie. De plus, il est en phase avec l'idéologie du moment. Nous sommes tentés de conclure que, partout où ils sont allés, les Anglais se sont donc mêlés aux populations locales. Malheureusement, l'Histoire ne le vérifie pas. Il est parfaitement établi que, dans toutes les colonies anglaises, la ségrégation était stricte et que cet apartheid s'est maintenu jusqu'à la décolonisation. Bien entendu, ces dispositions étaient également entérinées dans la loi. L'autochtone était un « inférieur » et sa compagnie n'était pas recherchée en dehors du travail, à l'exception de la recherche de satisfactions sexuelles illicites. A Hong Kong, tout le monde se souvient des panneaux affichant à l'entrée des parcs « Les Chinois et les chiens sont interdits ». Le sentiment hautain de l'Anglais doublé du mépris de la population locale, de sa langue et de sa culture interdit les emprunts linguistiques directs à moins qu'il ne s'agisse de désigner un objet autochtone inexistant dans son univers ou que l'action ait lieu dans un contexte marginal. L'Anglais qui s'installe dans une colonie est sûr de sa supériorité et de sa culture. Bien qu'il soit parfaitement convaincu de sa capacité à s'adapter... il refuse généralement de le faire ! On sait que les termes étrangers furent empruntés en anglais après qu'ils firent leur apparition dans d'autres langues européennes [6]. Bailey nous rappelle que, sauf exception, les emprunts linguistiques ne se font que quand le groupe duquel on emprunte est considéré d'un niveau égal, sinon supérieur...

Cette image d'une langue anglaise "démocratique", curieuse, ouverte à tous et gourmande de termes nouveaux et exotiques est l'exemple typique d'une affabulation coloniale. Bien qu'elle soit en contradiction flagrante avec les faits, elle n'en demeure pas moins d'une force extraordinaire par la croyance qu'elle est susceptible d'engendrer chez des gens qui sont pourtant habitués à raisonner et à débattre. En fait, il suffit d'introduire ce type de message dans une zone mentale d'incertitude pour qu'elle fasse son effet. Avoir du pouvoir sur quelqu'un, c'est agir sur sa zone d'incertitude. Tout le monde ne peut pas être un spécialiste de l'histoire coloniale anglaise. Les faits survenus il y a deux cents, cent ou même quarante ans hors de notre zone de perception nous sont indifférents et étrangers à nos priorités. Par contre, une fois implantée dans une zone neutre du cerveau, une idée apparemment aussi "innocente" que celle d'une langue habituée au "mélange" va susciter, quand elle est combinée à d'autres facteurs (XXX), des changements substantiels de comportement et de perception.

L'implication que la richesse de vocabulaire introduit des nuances inexistantes dans d'autres langues relève, elle, d'une autre imposture. Bryson [16] déclare ainsi qu'un Espagnol ne peut pas distinguer entre un "president" et un "chairman", qu'un Italien n'a pas d'équivalent de "wishful thinking" (penser à ce l'on aimerait voir se réaliser) et qu'un Russe n'a pas de mot pour désigner "efficiency", "challenge", "having fun" ou "take care". Or, nous savons que chaque langue correspond à un découpage mental différent de la réalité et le même argument peut bien sûr être utilisé pour prouver la supériorité de n'importe autre langue... par rapport à l'anglais(9). Alors que la complexité du vocabulaire est souvent évoquée comme un avantage, la simplicité de la syntaxe et de la grammaire n'est pas considérée comme un désavantage(10)... Nous pourrions continuer ainsi, de raisonnements boiteux en argumentations fallacieuses, en passant par les chemins de l'ignorance pour prouver la supériorité de l'anglais qui est, quel que soit le point de vue, supérieur aux autres langues...

Malheureusement, la contradiction apparaît dès que nos ardents partisans évoquent le risque d'une pollution de leur belle langue par des éléments étrangers qui, selon eux encore, ont pourtant fait sa richesse. Burchfield [12] identifie ce qui est, selon lui, une menace sérieuse. « L'anglais des Noirs américains est de l'anglais sciemment déformé et subversif, conséquence immédiate du refus d'une société dominée par les Blancs, qui détruit la richesse syntactique de la langue normalisée... Absence de pluriel (all my black brother), absence fréquente du verbe "être" (He a Black bitch) ». Un article de "US News & World report" du 18 février 85 intitulé « English out to conquer the world » déclare que l'anglais est menacé de l'intérieur par les immigrants, qu'ils soient clandestins ou en règle, les carences scolaires, la télévision, les Hispanisants, et la tendance de certains éléments à croire que l'anglais n'est plus absolument nécessaire pour vivre et travailler aux Etats-Unis...

L'enseignement de l'anglais

Nous avons vu que les colonies anglaises n'avaient pas pour but de faire des autochtones des Anglais et que leur anglicisation n'était souhaitée que pour former le nombre d'intermédiaires dont les colons avaient besoin pour assurer la communication avec la population locale. Cependant, le discours angliciste, qui avait été modulé en fonction des circonstances a puissamment réémergé à notre époque, motivé par des images quasiment inchangées depuis le XIXe siècle. Ce sont ces images qui servent de publicité à la langue anglaise et qui sont constamment réitérées par des organisations telles que le "British Council" et qui servent aussi à miner les attraits des autres langues, la cible favorite étant généralement le français. Etant donné son vocabulaire glané aux quatre coins du monde, Pinker [18], un enseignant du prétendument célèbre "Massachusetts Institute of Technology", déclare que l'anglais est automatiquement plus adapté à l'expression dans un contexte international voire mondial. Les autres thèmes précédemment développés sont tous utilisés à tour de rôle et leur synergie est significative. Au delà des limites du grotesque, Robert Burchfield écrivait dans son ouvrage "The English language", publié en 1985 [12] que « tout intellectuel a besoin de l'anglais au même titre que toute personne a besoin de nourriture ». Il émet l'idée que priver d'anglais un intellectuel est presque assimilable à un crime(11). Pourtant, ce message, aussi absurde qu'il puisse paraître, commence à filtrer. En France seulement, il est surprenant de dénombrer les parents qui consentent à casser leur tirelire pour donner à leur progéniture la possibilité d'effectuer un séjour linguistique en Angleterre ou aux Etats-Unis, alors même que la profession choisie rend souvent l'usage ultérieur de l'anglais très aléatoire ou extrêmement ponctuel.

Les images anglicistes d'origine coloniale ne sont pas neutres. Le problème qu'elles posent n'est pas seulement de divertir les populations non anglophones des tâches plus productives que d'apprendre l'anglais ; elles ont aussi leur "négatif". L'image "négative" se créé naturellement quand on adhère au discours angliciste. En effet, l'image d'une langue omniprésente, d'une utilité absolue, présentant une supériorité tellement écrasante remet immédiatement et implicitement en question l'utilité des autres. La dichotomie est claire. D'un côté un langage universel et adaptable à l'infini, de l'autre un patois, sympathique peut-être mais qui deviendra rapidement inutile. Implicitement ou explicitement, c'est ce que pense celui qui adhère au discours angliciste néocolonial. Mais cela va encore plus loin. L'anglophone de naissance devient supérieur aux autres. Il n'est pas une seule d'école d'ingénieurs en France qui n'emploie pas un ou deux Anglais ou Américains de nos jours, dont les parcours professionnels soient très vaguement définis, de préférence à des agrégés d'anglais qui ont le tort d'être français, pour enseigner le "bon anglais" à ses étudiants(12) ! Les notes aux cours d'anglais, même lorsqu'elles sont bonnes, ne suffisent plus, si elles ne sont pas décernés par un organisme anglais ou américain accrédité. A Troyes, les étudiants de l'université de technologie ne peuvent pas avoir leur diplôme d'ingénieur s'ils n'obtiennent pas préalablement le "First Certificate in English" de l'Université de Cambridge ! De même, au niveau des programmes de coopération dits "européens", les Anglais, pour la même raison, obtiennent très souvent la présidence des comités de pilotage et sont largement favorisés au niveau des répartitions budgétaires. L'anglophone de naissance est désormais quelqu'un qui est censé avoir des qualités pédagogiques supérieures innées mais il est aussi perçu comme ayant une connaissance du monde allant au-delà de celle des représentants de toute autre nationalité même s'il débarque de Trifouillis-les-Olivettes à condition que Trifouillis-les-Olivettes soit au Dakota du nord ou en Cornouailles ! Comme dans toute colonisation et comme Lugard l'avait prévu, les meilleurs relais de la propagande linguistique anglo-saxonne ne sont plus les Anglo-saxons eux-mêmes mais des Européens, des sud-Américains, des Japonais, voire des Russes. Un scientifique espagnol, allemand, français ou italien qui nous dit qu'il publie en anglais parce que 90% des publications sont en anglais suit remarquablement le discours angliciste néocolonial, ne se rendant plus compte qu'il contribue largement, avec ses collègues non anglophones, à ce déséquilibre et à l'exclusion de sa propre langue, à la fois dans un contexte international mais aussi, et de plus en plus souvent, national ! Il n'est quasiment aucune technique utilisée dans la classe d'anglais aujourd'hui qui n'a pas été forgée et testée dans le contexte colonial classique. En se faisant inconsciemment des relais d'un discours néocolonial anglo-saxon, qui est de fait en presque parfaite continuité historique avec le discours colonial classique, les pays francophones "du nord" mettent en contradiction totale leur politique de multilinguisme et de respect des ethnies et des cultures. Nous avons vu que si la propagation de l'Anglais a pour origine la promotion des prétendues qualités de cette langue et des peuples qui la parlent, son corollaire est la construction de stéréotypes qui ne peuvent être que négatifs sur les autres langues et les cultures non anglophones.

Les images de "l'autre":

Pennycook [1] note que dans les livres utilisés dans l'enseignement de l'anglais en Extrême-Orient, il est assez facile de retrouver, encore aujourd'hui, les "modèles culturels de pensée" de Kaplan [17], qui décrivent essentiellement les stéréotypes mentaux que les "chercheurs" occidentaux ont développé en étudiant, à travers leur propre langue (l'anglais le plus souvent), les comportements et approches mentales des Orientaux.


Le but de ces modèles, souvent anglais ou américains, est d'une part de fournir une explication aux comportement des Orientaux mais aussi de les définir par rapport aux Anglo-saxons. Parallèlement au monde des réalités objectives, nous avons des pseudo-réalités qui sont construites à travers une langue étrangère et des groupes d'individus qui travaillent avec ces représentations dans lesquelles ils occupent des rôles prédéfinis par les Anglo-saxons. C'est ainsi qu'à travers l'enseignement de l'anglais, un remarquable alignement sur les intérêts anglo-saxons peut effectivement se faire. Pennycook dénomme cette approche « une stratégie colonisatrice de représentation » et observe qu'elle engendre une fixité des perceptions. Ces perceptions sont toujours à peu près conformes aux intérêts occidentaux et particulièrement américains.

A ce titre, il est intéressant de voir comment les modèles de perceptions de la Chine ont évolué à travers les âges. De Marco Polo au XVIe siècle, les images de la Chine sont extrêmement positives. La science, la puissance, la littérature chinoise sont admirés tandis qu'au XIXe siècle, les mêmes images sont inversés: passivité chinoise, société stagnante, despotisme des dirigeants, pays arriéré, etc. et cela en faveur de la politique impérialiste occidentale. Les remarquables contributions chinoises dans le domaine des sciences et des techniques sont rapidement oubliées (papier, imprimerie, poudre à canon, etc.). Pennycook écrit :

« Bien que la Chine a évité certaines des humiliations que la complète colonisation par les Occidentaux aurait apportées, elle a néanmoins été soumise à la colonisation des images produites à son sujet ! L'émergence des Etats-Unis dans les affaires mondiales a produit son contingent de missionnaires américains et de sinologues qui ont dominé la production des images sur la Chine, à l'extérieur de ses frontières mais aussi, dans une moindre mesure, à l'intérieur. La propagande anticommuniste à partir des images que les Etats-Unis produisaient sur la Chine a été un atout essentiel dans une rivalité mettant en jeu les influences politiques sur la scène internationale. Même encore aujourd'hui, les images renforçant l'opinion que la civilisation chinoise est largement inférieure à la civilisation occidentale sont très faciles à trouver... Tel journaliste américain ironise sur le fait que le chauffeur de taxi qui le conduit de l'aéroport à l'"Holiday Inn" de Xiamen n'a jamais entendu le nom de Bill Clinton sans se poser la question au préalable si un chauffeur de taxi de Cleveland connaîtrait celui d'un seul des membres du gouvernement chinois ! De telles personnes si étroites d'esprit » poursuit-il « ne peuvent pas nous apprendre grand chose sinon sur elles-mêmes et sur leurs constructions discursives à partir desquelles elles nous procurent une vision de "l'autre"... Le problème, là encore, n'est pas de savoir si ces "vues" sont justes ou fausses mais plutôt de déterminer leur influence dans la construction d'une réalité subjective qui n'a pas forcément un rapport avec la réalité objective »

La "Asia Society" fit, en 1979, une étude de 260 livres américains utilisés pour l'enseignement de l'anglais aux étrangers dans lesquels elle trouva un certain nombre de thèmes similaires à travers des sujets forts divers, et plus particulièrement la croyance en la supériorité occidentale et plus particulièrement anglo-saxonne et son corollaire qui était l'infériorité des Asiatiques ainsi que celle des autres éléments non anglo-saxons. En fait, à chaque ethnie est associée des stéréotypes culturels implicites fixes qui sont surtout remarquables par leur continuité historique en dépit du fait que leur présentation a changé. Plus proche de nous, toute étude ou tout article américain ou anglais sur la culture française ou sur la langue française reprend inéluctablement les mêmes thèmes depuis plus de quarante ans ! Les cibles favorites telle que l'Académie française sont toujours l'objet de railleries. Les ambitions scientifiques ou industrielles francophones relèvent, quant à elles, de la nostalgie d'un empire perdu, de rêves de grandeur, d'utopies commerciales et de financement étatique, etc. Alors que la chaîne de télévision CNN, qui se prétend "internationale", a proscrit de son vocabulaire le mot "étranger" et tout discours qui pourrait apparaître partial et sectaire, elle cultive soigneusement les stéréotypes traditionnels. Il n'en suffit pour preuve que l'image caricaturale du monde arabe qu'elle projette et le temps qu'elle consacre à "couvrir", sous forme de publicité déguisée, la vie étatsunienne. L'emballage et la présentation ont changé(13) mais l'essence du message est remarquablement la même depuis 200 ans...

Il est de bon goût d'évoquer l'anglais comme une langue n'appartenant plus à l'Angleterre ni aux Etats-Unis mais au monde tout entier. L'anglais est censé être devenu un véhicule de communication international et neutre qui nous permet de contourner notre malédiction de Babel et de coopérer de manière efficace pour résoudre les problèmes de notre monde en toute fraternité. Or, on constate que les messages que véhicule cette langue n'ont jamais été autant chargés de valeurs, de préjugés, de stéréotypes et de directives implicites sur la manière dont les peuples doivent penser d'eux-mêmes et de la place que les Anglo-saxons veulent bien leur assigner dans le monde. Tout lecteur des grands magazines américains ou anglais qui vit à Singapour, à Buenos Aires ou à Tokyo reçoit le même message. Tout économiste parisien qui lit l'"Economist" finit par intérioriser un message anti-français assez virulent qui ne pourra pas ne pas influencer son jugement ultérieurement. La bonne santé de la culture coloniale actuelle est clairement reliée à la diffusion de l'anglais, d'autant plus que le message colonial dominant associe cette langue aux profits dans ce qu'il convient d'appeler notre "monde de la communication". La connaissance de l'anglais est censée nous faire faire des affaires et nous faire gagner de l'argent, beaucoup d'argent... Là encore, la continuité du discours colonial anglo-saxon est remarquable. Les liens de type colonial se perpétuent et se renforcent mais les propos jugés offensants n'ont plus cours. Les nations têtues qui refusent cette influence, cet enrôlement systématique des esprits sont mises à l'index. Ces quelques nations arabes non orthodoxes, cette Corée du nord qui refuse de s'ouvrir à une influence indésirable sont mises à l'index, discréditées et souvent menacées de la canonnière.

L'examen de la situation linguistique à Hong Kong révélait, en 1997, des écarts importants entre les objectifs et la réalité. Il était intéressant car on pouvait observer des situations similaires en Europe, en Amérique latine ou dans le monde francophone. L'étude que Pennycook a mené sur l'enseignement de l'anglais à Hong Kong juste avant sa rétrocession à la Chine révèle que non seulement les étudiants ne maîtrisaient pas l'anglais à l'issu de leurs études mais qu'apprendre cette langue se faisait souvent au détriment du chinois qu'ils ne maîtrisaient pas suffisamment bien alors qu'ils en avaient constamment besoin. L'anglais constituait un moyen artificiel de sélection qui avait également pour effet de stigmatiser la langue nationale en soulignant implicitement qu'elle ne pouvait pas être utilisée comme véhicule de progrès et de promotion sociale. En 1992, 34.000(14) étudiants de Hong Kong faisaient leurs études universitaires dans les pays anglo-saxons (Etats-Unis, Canada, Royaume uni) et non en Chine, phénomène dont la cause essentielle était que les diplômes chinois n'étaient tout simplement pas reconnus par l'administration britannique et, par conséquent, d'une inutilité totale pour postuler aux emplois cadres dans la colonie. Egalement, la préférence systématique donnée aux expatriés par les autorités coloniales, particulièrement dans les postes de formation, a entraîné un développement de l'influence de ces expatriés dans le choix des cursus et des critères de recrutement utilisés par les employeurs.

Pourtant, peu d'étudiants à Hong Kong comme ailleurs identifient l'anglais en tant que langue coloniale et généralement, lorsque ce sentiment est exprimé, il n'est pas logiquement formulé et étayé par des observations recueillies de manière systématique. Cela en dépit que la transition du cantonais à l'anglais comme véhicule d'enseignement, qui s'opérait dans le secondaire, était souvent ressentie par ces mêmes étudiants comme un cauchemar ou comme un viol mental(15). La puissance du discours angliciste, on le voit à Hong Kong comme ailleurs est d'opérer une véritable "conversion" en amenant le colonisé à raisonner comme le colonisateur à travers une combinaison d'utopies, d'idéologies et de visions déformées du monde. La propagande néocoloniale d'aujourd'hui est insidieuse et multiforme. Par exemple, sous l'étiquette de la neutralité que lui confère son nom, un magazine tel que le "Courrier international(16)", qui est un simple relais de la presse anglo-saxonne, est un outil d'endoctrinement d'une remarquable efficacité, piloté par des Français, allant même jusqu'à se permettre, assez souvent, d'attaquer directement la langue française et le monde francophone [19] auprès de ses lecteurs français, sans diminuer leur fidélité ni déclencher leur courroux.

Ainsi, on voit que les comportements récemment observés en Europe de l'ouest et plus particulièrement en France vis-à-vis de l'anglais s'inscrivent dans une perspective coloniale limpide. En marge de toute nécessité réaliste, les parents, les écoles, les enseignants insistent pour plus d'anglais. Dans les écoles d'ingénieurs, on ne parle même plus de cours d'anglais mais de "cours de communication" obligatoires dans lesquels tout se fait en anglais jusqu'à la permission d'aller au toilettes qui doit être demandée en anglais ! Il est désormais impossible qu'un étudiant puisse obtenir son diplôme d'ingénieur s'il refuse de consacrer une partie de son temps à étudier cette langue. Certaines écoles d'ingénieurs françaises nouent des contacts avec des universités américaines médiocres dans le but de pouvoir y envoyer quelques étudiants en semestre d'étude. Les heureux élus en reviennent tout auréolés. La Suisse est maintenant passée au tout anglais pour l'affichage dans ses aéroports. Loin de démontrer son "ouverture" à l'international, cette pratique donne une mesure de l'importance que les Suisses attribuent désormais à leurs langues et particularismes régionaux. Encore une fois, l'expansion de l'anglais se fait toujours aux dépens d'autre chose et il existe toujours une image en "négatif" couplée à celle qui est représentée par l'anglais. De tels choix, qu'il s'agisse de la place conférée à l'anglais dans les aéroports suisses ou du choix de l'anglais comme véhicule de communication interethnique(17) à l'intérieur de la Suisse, sont extrêmement inquiétants car ils soulignent la fragilité de l'organisation confédérale du pays, puisque les Suisses stigmatisent ainsi leurs langues régionales, indiquant ainsi que chaque groupe linguistique ne respecte plus guère les deux autres.

Les spécialistes de la langue en France semblent se refuser à voir l'aspect colonial de la langue anglaise, estimant qu'elle est simplement une langue concurrente. La France, ex-puissance coloniale, répugne à reconnaître qu'elle est colonisée à son tour, à reconnaître que les habitudes de ses jeunes, que les opinions de ses dirigeants et de ses journalistes, que les modes du moment, que ses orientations économiques, éducatives et professionnelles dépendent dans une large mesure du discours néocolonialiste anglo-saxon. Pourtant, une stratégie de résurgence du français ne peut se permettre d'ignorer les conditions actuelles qui poussent les Français eux-mêmes, de plus en plus, à contempler leur langue comme un aimable patois ! Sur le champ de bataille de la guerre de velours, les généraux ne peuvent ignorer, sous peine de se retrouver vaincus, les concentrations de force de l'adversaire là où elles se trouvent !


Bibliographie :

[1] "English and the discourses of colonialism", par Alastair Pennycook, Routledge, 1998.

[2] "The cultural politics of English as an international language", par Alastair Pennycook, Longman, 1994.

[3] "The hollow miracle. Language and silence", par George Steiner. L'original date de 1959 et fut réimprimé par Harmondsworth : Penguin en 1984.

[4] "White mythologies : writing history and the West", par R. Young, London : Routledge (1990).

[5] "Colonialism and its forms of knowledge", par B. Cohn, Princeton University Press, 1996.

[6] "Images of English : A cultural History of the Language", par R. Bailey, The university of Michigan Press, 1991.

[7] "The politics of discourse : the standard language question in british cultural debates", par T. Crowley, Macmillan, 1989.

[8] "Recollections of the lakes and the lakes poets", par T. de Quincey, Adam and Charles Black, 1862.

[9] "The age of folly : a study of imperial needs, duties and warning", par C. J. Rolleston, John Milne, 1911.

[10] " The Cambridge Encyclopedia of Language ", par D. Crystal, Cambridge University Press, 1987.

[11] "The triumph of English", par S. Jenkins, "The Times", 25 février 1995.

[12] "The English language", par R. Burchfield, Oxford University Press, 1985.

[13] "English the dominant language of the future", par W. Axon dans "Stray chapters in literature, folklore and archaeology, John Heywood, 1888.

[14] "The treasure of our tongue", par L. Burnett, Secker and Warburg, 1962.

[15] "The life and times of the English language : the history of our marvellous tongue", par R. Claiborne, Bloomsbury, 1983.

[16] "Mother tongue : the English language", par B. Bryson, Hamish Hamilton, 1990.

[17] "Cultural thought patterns in intercultural education", par R. Kaplan, Language learning, 16, 1 - 20, 1966.

[18] "The language instinct", par S. Pinker, Penguin, 1994.

[19] "Pour le français, la bataille est perdue", par Suzanne Lowry, réimprimé du « The Independant », Courrier International, N° 430, du 28 janvier au 3 février 99, page 50.


Propriété intellectuelle de Charles X. Durand

Ce chapitre est extrait d'un livre en cours de rédaction avec la permission de l'auteur.

1. "Egalité", "liberté" et "fraternité" sont des concepts qui demeurent fortement associés à la langue française, tout au moins dans le monde occidental !

2. la "maîtrise", en anglais dans le texte.

3. Pennycook ainsi que de nombreux autres auteurs examinent aussi les comportements sexuels entre colonisateurs et colonisés, ces derniers servant fréquemment les besoins des colonisateurs dans des relations impliquant soit des femmes soit des jeunes garçons dans le cas des pédophiles. Or, ces relations se sont non seulement perpétuées mais se sont même amplifiées à l'heure actuelle. En effet, qu'il s'agisse de relations éphémères ou plus durables, comme c'est le cas quand il y a mariage, il n'y a aucune raison, statistiquement parlant, que des contacts hétérosexuels mettant en jeu les populations de deux pays distincts entraînent une différence entre les nombres de femmes et d'hommes qu'ils impliquent d'un coté ou de l'autre. Les déséquilibres observés indiquent souvent l'existence d'une relation ou de perceptions néocoloniales entre le pays A et le pays B si les femmes de B, par exemple, prennent pour compagnons les hommes de A dans plus de 50% des mariages impliquant un ressortissant de A et un autre de B, cela à condition que les flux mettant en contact les hommes et les femmes des deux pays soient les mêmes. A l'issue de la deuxième guerre mondiale, beaucoup d'Anglaises se sont mariées avec des soldats américains. Toutefois, cela ne caractérise pas une relation néocoloniale entre l'Angleterre et les Etats-Unis dans la mesure ou l'armée américaine stationnant en Angleterre était surtout composée d'hommes. En 1999, il serait intéressant d'examiner les déséquilibres que divers pays européens présentent dans ce domaine avec les Etats-Unis et autres pays anglo-saxons.

4. Il est intéressant de noter cette insistance sur les langues vernaculaires alors que le sanscrit aurait pu servir pour converger vers une langue commune ce qui aurait été, bien évidemment, contraire aux intérêts anglais.

5. Ces informations sont tirées du "Provincial Committee of Bombay report", 1882.

6. Les "Orientalistes" redécouvrent l'Inde glorieuse dans un passé lointain qu'ils lui font partager avec l'Occident ! Ainsi, l'Occident et l'Orient seraient des facettes différentes de la même civilisation et l'Occident, par le biais d'une organisation coloniale, reprendrait en main ses frères égarés, issus de civilisations décadentes, pour leur montrer le droit chemin...

7. Ce trafic a été, à ses débuts, sous la houlette de deux grandes compagnies hongkongaises dont les ramifications existent toujours. Il s'agit de Jardine, Matheson & Co. et de Dent & Co.

8. Comme c'est le cas pour les Etats-Unis.

9. Par exemple, l'anglais n'a que le verbe "to know" pour les verbes "connaître" et "savoir". Il n'existe pas d'équivalent anglais de l'allemand "schadenfreude" (prendre plaisir aux mésaventures d'autrui), etc.

10. Nous verrons au chapitre xx que cette simplicité, qui est réelle, a eu pour résultat la création d'usages idiomatiques en bien plus grand nombre que dans les autres langues, la résultante étant une langue d'égale complexité aux autres langues occidentales mais dépourvue de règles précises.

11. « Any literate, educated person on the face of the globe is in a very real sense deprived if he does not know English. Poverty, famine and disease are instantly recognized as the cruellest and least excusable forms of deprivation. Linguistic deprivation (l'anglais est sous entendu) is a less easily noticed condition, but one nevertheless of great significance »

12. Cette pratique a aussi pour effet de créer certains comportements chez les étudiants qui doivent, bien sûr, recourir à l'anglais pour poser des questions durant la classe d'anglais, et qui ressemblent, à s'y méprendre, aux comportements typiques du colonisé. En effet, les étudiants font l'acquisition du réflexe qu'on ne peut s'adresser ou répondre à un anglophone qu'en anglais, à l'exclusion de toute autre langue. C'est ainsi que l'on peut constater que la présence d'un seul anglophone participant, à titre ponctuel, à une réunion d'un conseil d'administration, à un comité de pilotage de programme européen ou à un colloque scientifique incitera souvent les autres participants à basculer totalement à l'anglais alors que le français, l'allemand ou une autre langue serait normalement utilisée !

13. Cependant, il faut noter l'émergence de Pauline Hanson et de son "One Nation Party" sur la scène politique australienne qui a rétrogradé aux discours les plus racistes anti-asiatiques et anti-aborigènes que l'on avait plus entendu depuis plusieurs décennies. Le "Front national" français apparaît, à côté, remarquablement modéré, voire centriste !

14. contre 19.000 à Hong Kong seulement !

15. Le livre de Pennycook contient de nombreux témoignages d'étudiants. Afin de garantir la crédibilité de son travail, Pennycook a systématiquement éliminé de son échantillonnage les données provenant d'étudiants moyens ou faibles en anglais.

16. Ce magazine qui traduit des articles de la presse étrangère accorde, dans les faits, une forte préférence à la presse de langue anglaise, plus particulièrement celles du Royaume-Uni et des Etats-Unis.

17. Cette pratique, encore marginale, tend néanmoins à se généraliser dans certains domaines professionnels comme l'informatique ou les télécommunications.


 

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28.05.2012 à 19h30 -
GUY PERREAULT
Francofête Francofête - 1999 UNE LANGUE UNIVERSELLE OU UNE LANGUE COLONIALE ?