| Dimanche, 27 janvier 2002 18:22 | LE PLUS COMPLEXE À VENIR |
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Le plus complexe à venir Andrée FERRETTI Andrée Ferretti est née en 1935 dans une famille francophone et modeste. Elle milite depuis 1963 pour lindépendance du Québec; en 1967, elle est élue vice-présidente nationale du RIN et choisie par la SSJBM en 1979 «Patriote de lannée». Au milieu des années soixante-dix, elle fait des études de philosophie et elle publie de nombreux articles politiques dans Parti pris, Le Devoir, la revue Possibles, lImpasse, etc. Elle a collaboré au cahier «Culture et société» du journal Le Devoir. Présentement, elle est critique des essais québécois dans La Presse Plus. Liminaire Que Dieu nous garde dun monde qui ne serait plus peuplé que par lhomo cocacolens.» Joseph Ki Zerbo, Linaptitude de lesprit à évaluer le futur est inhérente à la condition humaine. Surtout lorsquil sagit de considérer une question vitale. Jamais je nai vérifié avec autant de force la difficulté de cette expérience commune quen essayant de réfléchir aux conditions davenir de la langue française au Québec. Selon les jours, mon humeur ou mon angle de vue, jétait tentée dannoncer lApocalypse ou la Parousie. Mais, toujours, heureusement, mapparaissait bientôt la prodigieuse complexité du phénomène, minterdisant de me faire une représentation ordinatique aussi simple des problèmes et des solutions qui sy rapportent. Même si la découverte, au fil de mon analyse, des nouvelles formes daliénation qui nous guettent et qui proviennent toutes de la production dune culture programmée par un système reposant sur le dressage des esprits et des conduites, ma amenée à un pessimisme philosophique auquel mon caractère enthousiaste ne me prédispose pourtant pas. Mais le peu de lucidité et de courage que nous avons manifesté lors du référendum sur la question nationale mincline à douter de notre sagesse et de notre volonté et à craindre que nous ne sachions, ni ne pouvions, faire les choix extrêmement exigeants que suppose de plus en plus la possibilité de vivre en français en terre dAmérique. Dautant plus que face à la civilisation mondiale qui tente denvahir la planète en minant sur son passage, non seulement les cultures nationales, mais aussi tous les particularismes, force est de constater quà la multitude des déterminations profondes et durables, dordre politique, économique et juridique qui, dans les différents cadres constitutionnels canadiens, ont marqué le destin québécois de la langue française dune constante fragilité depuis 1760, sajoutent les multiples nouvelles contraintes nées de la domination internationale de langlais, de la situation périphérique du Québec par rapport aux métropoles du monde hautement industrialisé, technologisé et informatisé dune part, et, beaucoup plus lourd de conséquences, du bouleversement universel des structures traditionnelles de la communication. Bouleversement qui est de nature à influencer lourdement le devenir de tous les peuples, mais surtout des plus dépendants. Penser les conditions de lavenir de la langue française au Québec relève donc dune problématique qui dépasse largement les données propres à la société québécoise tout en leur demeurant néanmoins spécifiquement liées. Faire abstraction du fait quavec la révolution technologique et lavènement des sociétés décisionnelles nous assistons à une transformation à léchelle internationale du mode de production et de distribution des biens qui change la nature des rapports sociaux de domination aurait été un raccourci trompeur dans lequel jai refusé de mengager. Jai plutôt cherché à repérer la logique du développement actuel des sociétés occidentales et à en déceler les enjeux fondamentaux pour tâcher de voir quelles orientations majeures nous devrions donner à nos luttes afin délaborer des stratégies efficaces qui nous soient à la fois particulières et inscrites dans les mouvements contemporains de pensée et daction critiques du nouvel ordre mondial. Puisque aussi bien, la question de lavenir de la langue française au Québec est passée du domaine strictement politique à celui plus vaste et plus complexe de lanthropologie. Elle sinscrit dans la question immense du devenir des langues naturelles. Je propose donc ce texte comme une interpellation éperdue à tous ceux et à toutes celles qui prennent conscience de lurgence daffirmer la valeur absolue de chaque type dorganisation sociale, de chaque culture, de chaque langue, de chaque différence pour échapper à loeuvre de totale déshumanisation du système uniformisant en voie de sinstaurer. Je propose ce texte comme un appel à la solidarité à tous ceux et à toutes celles qui ont choisi la société québécoise comme lieu humain dexpression de leur identité collective, quelle soit ancienne ou nouvelle. Car, comme lécrit Hannah Arendt dans La condition de lhomme moderne, «Le monde humain est un monde collectif quil faut distinguer du domaine privé appartenant à chacun personnellement.». Même si elle nen a pas vraiment guidé le développement, la lecture de «Transformation de la société et mutation de la culture», texte paru en deux épisodes dans les numéros 2 et 3 de la revue Conjoncture publiée par les éditions coopératives Albert Saint-Martin, a été à la source profonde de ma réflexion. Jen remercie infiniment son auteur, Michel Freitag. Je dois aussi au dernier ouvrage de Claude Lévi-Strauss, Le regard éloigné, davoir conforté mon intuition de lexigence plus vitale que jamais de favoriser le raffermissement de toutes les souverainetés, et laccession du peuple québécois à lindépendance nationale.
Introduction On ne consomme pas la culture, on en jouit. Hélène Cixous Je me souviens avec nostalgie des après-midi dominicaux de mon enfance où mon père, tout analphabète quil fut, nous imposait silence à mes soeurs et à moi pour écouter dans le recueillement la musique des Bach, Vivaldi, Beethoven et autres grands compositeurs classiques dont il ignorait les noms, mais dont il aimait les oeuvres. Je me souviens lavoir une fois entendu dire en refermant la radio: «Il doit falloir avoir toute une tête pour créer de la musique comme çà.» Car tout le monde savait quune oeuvre était une création. Doù vient quaujourdhui elle soit devenue un produit culturel? Cest la question qui me revenait sans cesse à lesprit, quel quen soit le cheminement, lorsque jai tenté de saisir ce qui, actuellement, pouvait bien marquer de signes favorables ou menaçants lavenir de la langue française au Québec. Puisquil mapparaît évident et irréfutable que sa plus ou moins grande viabilité est inextricablement liée à la vitalité de notre culture qui est elle-même indissociable de la puissance de notre société à orienter et contrôler tous ses outils de développement. Même si, dans un temps donné, leur évolution respective peut connaître certaines distorsions, lune ou lautre manifestant plus ou moins de vigueur que les deux autres, la moindre analyse oblige à les considérer comme des réalités consubstantielles. Pour répondre à ma question et, ainsi, en arriver peut-être à ébaucher dune manière non passéiste quelques-unes des solutions aux problèmes davenir de notre langue, je me suis donc imposée de chercher à comprendre la nature actuelle de la dynamique québécoise des relations entre société, culture et langue. Jai vite constaté quelle sinscrit dans celle plus vaste qui, à léchelle mondiale, est en train de restructurer complètement les rapports sociaux de domination, à lintérieur des états et entre les états. Car, comme nous le verrons, même si sa situation est tout à fait singulière par rapport aux autres zones de dépendance, du fait de sa totale appartenance à la culture occidentale dominante, la société québécoise, comme toutes les autres sociétés dominées, subit entièrement, plutôt quelle ne les contrôle, les effets de la révolution technologique. Principalement, parce que dans lactuel cadre constitutionnel, le gouvernement québécois ne dispose pas dune compétence politique exclusive en matière de communication. Or, ce sont les transformations majeures quopère la révolution technologique dans les domaines de linformatique et des communications et leurs profondes répercussions sur tous les aspects de la vie humaine et sociale, qui fondent aujourdhui la puissance de domination portée à un degré encore jamais atteint des pays déjà dominants et qui, à linverse, décuplent la dépendance des autres. De plus, il est demblée observable que dans les sociétés qui génèrent et qui gèrent lessor de linformatique et des technologies de la communication, il y a renversement dans les rapports entre économie et culture. En fait, après la politique qui jusquà lavènement de la révolution industrielle où léconomie la remplacée comme pouvoir fondateur de tous les autres pouvoirs, cest aujourdhui la culture qui remplit cette fonction. Par conséquent, bien que ces faits soient fort connus et leurs conséquences facilement analysables, jai cru utile den tenter une brève synthèse avant den arriver à proposer une nouvelle compréhension des déterminations qui pèsent sur la société québécoise, mais aussi des libertés qui la traversent. Je me suis donc dabord essayée à montrer comment, après les échecs répétés et coûteux des solutions économistes aux problèmes structurels dun développement capitaliste traditionnel dans des sociétés post industrialisées, ce sont les investissements dans la production culturelle qui sont devenus 1e nouveau système nerveux du développement économique et de lorganisation sociale. Comme, par ailleurs, il est de plus en plus apparent que la condition absolument nécessaire dun rendement profitable de cette industrie culturelle repose entièrement sur ses capacités dexpansion mondiale, jai voulu montrer comment elle devait, pour vendre ses produits, procéder à latomisation des individus et des sociétés, à luniformisation de leurs besoins et à la limitation maximale du degré dimprévisibilité de laction sociale. Doù le caractère obligatoirement programmatique et programmé de la culture quelle produit. Ce qui ma obligée à consacrer quelques pages à létude de la nature de cette culture et des graves menaces daliénation culturelle et, même, de mutation anthropologique quelle fait planer sur tous les individus et, par conséquent, sur toutes les sociétés, y compris sur celles doù elle émerge et sur lesquelles elle sappuie. Basée sur lordinateur et ses codes informatiques, improprement appelés langages ainsi que nous le verrons comme organisateur et ordonnateur omniprésents et omnipotents de toutes les activités humaines à loeuvre dans la société, cette culture tend à opérer un changement très profond dans la fonction sociale du langage tel quarticulé par les langues naturelles. Un changement qui a déjà, entre autres conséquences, entraîné un appauvrissement généralisé du pouvoir créateur de toutes les cultures en remplaçant les médiations symboliques de la communication par ses seules médiations techniques, dordre exclusivement instrumental et syntaxique. Or, comme le démontre magistralement Michel Freitag, toute véritable communication tient à la multiplicité de ses fonctions, à la subtilité de ses occurrences, à la spontanéité de léchange et «se fonde toujours sur lexigence du sens qui ne peut naître que dune expérience partagée, médiatisée par un renvoi à des références culturelles communes et spécifiques». Dans cette optique, jai soutenu pour ma part que toute vraie culture, cest-à-dire dotée dun pouvoir de fécondité, celui de créer des oeuvres et des objets dont on jouit plutôt que des produits quon consomme, est mobile, contradictoire, complexe et héritière, et quelle tient à la riche ambiguïté de sens des langues naturelles. En ce qui nous concerne plus spécifiquement, il ma été facile de démontrer que la langue française a constitué tout au long de notre histoire lossature et la chair de notre identité culturelle et le seul rempart invincible contre sa déperdition, quelle a toujours fondé notre exigence dautonomie et quelle demeure la voie royale qui nous permettra de prendre le tournant décisif de la révolution technologique en transformant en force culturelle de développement de notre société ses prodigieuses réalisations, plutôt que de nous soumettre au risque dune assimilation irréversible. Mais elle ne pourra jouer ce rôle de barrière à lenvahissement du modèle dominant de la culture que tentent dimposer quelques grandes firmes transnationales quà la condition sine qua non que le peuple québécois relève enfin le défi de lindépendance nationale. Puisque de laccession du Québec à lindépendance nationale dépend désormais non seulement sa vitalité, mais sa viabilité même. Cest ce quen dernier lieu jai soutenu en montrant limportance capitale du pouvoir dexercer une pleine et exclusive juridiction en matière de communication. Puisquen effet dans le contexte actuel de développement des sociétés, les relations entre culture et communications et entre communications et tous les types de pouvoir sont devenues inextricables. Or, seule lindépendance nationale peut nous conférer ce pouvoir dune manière incontestable et irréversible. Néanmoins, toute fondamentale quelle savère pour favoriser lavenir de la langue française au Québec, lindépendance nationale nest pas une condition suffisante. Elle ne constitue que le support indispensable à lélaboration et à la mise en oeuvre dun projet de société original. Lavenir de la langue française au Québec repose entièrement sur notre détermination à nous approprier les progrès de la révolution technologique en les enracinant dans nos traditions historiques, nos valeurs culturelles, nos besoins sociaux et nos moyens économiques spécifiques, plutôt que de déployer de perpétuels, coûteux et vains efforts de rattrapage. Jai donc montré limportance primordiale pour nous dopter pour la création plutôt que pour limitation. Pour nous, mais aussi pour les autres. Parce que laffirmation de chaque différence est une victoire sur la tendance uniformisante de la civilisation actuelle. Parce que la variété et le particularisme des cultures sont les conditions normales et permanentes de lexistence de lhumanité.
Société atomisée et culture programmée Les guerres sont devenues actuellement des guerres de communication pour des territoires du subconscient. Hans Jürgen Syberberg On peut lire dans Le Courrier de lUnesco du mois de mars 1983, consacré à linformatique et aux communications, quaux états-Unis, déjà près de la moitié de la population active travaille directement ou indirectement à la production, au traitement, à lemmagasinage et à la distribution dinformations. On peut également y apprendre que 75 pour cent du marché international de linformatique et des télécommunications est contrôlé par quelques 80 firmes transnationales qui proviennent toutes des pays hautement industrialisés et technologisés et largement dominés par les états-Unis. Enfin, et cest ce que ce bulletin de lUnesco révèle de plus instructif pour une meilleure compréhension de la logique actuelle des rapports sociaux de domination, ces firmes fabriquent non seulement les matériels et les logiciels, mais également le contenu des messages diffusés à travers le monde entier. Ce quil faut bien saisir, en effet, cest que la révolution technologique, tout en ne faisant pas disparaître le capital et le travail comme forces productives importantes, les a toutefois remplacés par les sciences et les techniques comme moteur principal du développement économique et de lorganisation sociale. Ce qui a pour conséquences profondes de modifier la nature des rapports sociaux et les moyens dassurer leur efficacité et leur cohésion. Dans les sociétés capitalistes nées de la révolution industrielle et basées sur la division du travail et sur lappropriation privée des moyens de production, cest le Droit et lidéologie juridique quil sécrète qui a pour tâche de rendre efficaces, dans chaque Etat national et entre eux, les rapports sociaux de production. Non seulement le Droit impose, par la contrainte des divers appareils de létat, des lois qui subordonnent lordre public à la propriété privée, mais il sanctionne lillusion de légalité des rapports en laissant croire à chaque citoyen quil est un sujet de droit égal à tout autre parce quil est propriétaire (de quelque chose) en puissance. Quand elle fonctionne bien, cette idéologie juridique permet laccumulation sans heurts du capital dans les mains de quelques-uns. Quand elle narrive pas à occulter linégalité réelle des rapports sociaux, surgissent des conflits que les lois en vigueur sont impuissantes à régler et qui dégénèrent en luttes ouvertes de toutes sortes dont lissue dépend alors du rapport réel des forces en présence. Ce qui, au cours des cent dernières années, a rendu possibles, à lintérieur du système, quelques grandes victoires des organisations ouvrières, telles que la reconnaissance du droit des travailleurs à se syndiquer, des mouvements féministes et du droit des femmes à voter, du mouvement de décolonisation et du droit des peuples à sautodéterminer, etc. Chaque victoire arrachée de haute lutte se transforme alors en droit acquis, bientôt sanctionné par une nouvelle loi. Ainsi se rétablit pour un temps donné le consensus social que postule la démocratie capitaliste. Dans les sociétés décisionnelles de moins en moins fondées sur la propriété privée des moyens de production, mais sur leur contrôle exercé conjointement par les gestionnaires de létat, du marché et du savoir, cest désormais, grâce à limplantation généralisée des technologies de linformation et des communications, un contrôle social strict et permanent de chaque individu qui assure la cohésion sociale. Nous assistons ainsi à la mise en place de structures propres à lexercice dune démocratie de plus en plus restreinte dans laquelle lultime pouvoir de décision appartient aux gestionnaires du savoir, cest-à-dire à ceux qui maîtrisent les sciences et les techniques de manière à contribuer à un développement toujours plus poussé et plus rapide de linformatique et des télécommunications, puisque ce sont ces technologies qui permettent de prévoir les situations, dune part, et, dautre part, de conditionner les mentalités et les comportements. Cest en effet devenu vérité de La Palice que les élus du peuple norientent plus les politiques qui gouvernent les sociétés nationales. Les dirigeants politiques ne servent plus que décrans publics sur lesquels sont projetées les seules situations problématiques dont les solutions techniques ont déjà été pensées par les véritables «décideurs», en fonction dobjectifs définis au sein des conseils dadministration des grandes entreprises trans-nationales. Il arrive même que des problèmes soient créés de toutes pièces et présentés aux populations comme inévitables afin que puissent être appliquées des solutions qui favorisent la réalisation des objectifs poursuivis par ces entreprises. Dans ce système, les conflits qui subsistent entre travailleurs et patrons, entre secteurs privés et secteurs publics, entre intérêts nationaux et intérêts internationaux trouvent de plus en plus rarement leurs solutions au terme daffrontements ou de négociations entre les parties directement impliquées. Le plus souvent, ils se règlent plutôt par concertation transversale entre les gestionnaires de létat, du marché et du savoir, et leurs solutions visent toujours à adapter le fonctionnement des sociétés nationales aux besoins prioritaires du nouvel ordre économique mondial. Doù lactuelle diffusion dans le monde entier, par les puissances qui contrôlent les télécommunications, dune prolifération de discours contre linterventionnisme de létat dans léconomie nationale, contre la politique et pour la promotion des «révolutions» individuelles. La critique négative du rôle des états et la valorisation de lefficacité de lentreprise privée, loin davoir pour objectif de rétablir le pouvoir capitaliste classique et la reprise des économies nationales, ne visent, au contraire, quà lever les obstacles à la performativité internationale des industries «oligopolistiques». De même, et leur faisant pendant, les discours contre la politique dissimulent lintention de détruire les réseaux traditionnels de solidarité sociale (partis politiques, organisations syndicales, mouvements populaires, mouvements coopératifs, etc.) qui, dans la défense de leurs intérêts collectifs, entravent limplantation rapide du nouveau système qui exige latomisation des groupes et des individus. Cest même là que réside tout le sens des discours qui promeuvent la libération personnelle contre les idéaux des mouvements sociaux, principalement des mouvements de libération ou daffirmation nationale, puisque la nation demeure la plus puissante force dintégration de toutes les formes et de toutes les fonctions de la vie sociale. Ces discours favorisent au contraire lexpression des intérêts particuliers et leur multiplication. Puisquil sagit en effet dopposer les individus jusquà amener chacun à considérer tout autre comme un ennemi potentiel sur le marché de plus en plus restreint du travail et, même, dans certains pays, dans lappropriation dun espace vital. Liée à la transformation du mode de production opérée par la révolution technologique, particulièrement dans les domaines de linformatique et des communications, lefficacité du nouvel ordre économique repose donc entièrement sur latomisation de la société et sur linstauration à léchelle mondiale dune nouvelle civilisation basée sur une uniformisation générale des modes de vie, des savoirs et des savoir-faire. Ce qui explique le rôle prépondérant que, dans leur stratégie, les gestionnaires accordent à la production culturelle. Il sagit pour eux, par le biais dune programmation et dune diffusion massive des mêmes informations et des mêmes messages, de provoquer, partout et en même temps, les mêmes besoins, dinculquer les mêmes goûts, de développer les mêmes compétences, de répandre les mêmes idées et de promouvoir les mêmes valeurs. Il sagit de détruire le potentiel productif de chaque société qui tient à loriginalité de sa culture, à sa manière spécifique dattribuer utilité et signification aux objets. Mais puisque la rentabilité du nouvel ordre économique dépend essentiellement de ses possibilités dexpansion mondiale, il sagit dès lors de pulvériser toutes les différences culturelles afin de transformer les sociétés en consommatrices passives de tout ce qui dérive des innovations technologiques produites par les firmes transnationales. La culture se voit ainsi investie par la nouvelle classe des gestionnaires de deux fonctions primordiales: une fonction économique qui consiste à établir de vastes marchés porteurs des nouvelles technologies, et une fonction politique qui vise à implanter de nouvelles méthodes de contrôle social par la substitution des normes de linformation à celles de la connaissance qui opère une modification substantielle des modes de communication. Cest en effet devenu une autre vérité de La Palice que la civilisation actuelle, basée sur un déploiement sans précédent des moyens de communication les plus divers et les plus puissants, se caractérise par labsence de communication quelle engendre. Et cest voulu, cest pensé, cest organisé, cest programmé. Basée sur la production et la transmission dune multitude dinformations disparates qui actualisent constamment tous les faits et tous les événements sans établir de rapports conséquents entre eux, sans les inscrire dans une temporalité qui en ferait comprendre la genèse et la destination, qui, autrement dit, leur donnerait sens, la culture technologique, par la diffusion dun savoir extrêmement dispersé, vise systématiquement léclatement de toutes les structures dune communication qui serait créatrice de lien social et didentité pour les remplacer par une structure datomes interchangeables et anonymes. Plus productive quimaginative, cette culture vise à remplacer la création par ladaptation. Elle ne peut donc pas saccommoder de lunité entre lexpérience et la conscience, entre le savoir et laction qui caractérise la connaissance. Car cest la connaissance qui, seule, met en circulation des énoncés qui produisent du sens et qui motivent laction en ce quils correspondent toujours aux traditions propres à une culture, cest-à-dire à un mode spécifique de communication qui permet la participation active, inventive et intégrée des individus à divers modes collectifs de vie socioculturelle. Il ne peut, en effet, y avoir de communication possible si ce qui est dit ne lest pas à partir dun déjà dit. Toute information qui nest pas inscrite dans une structure de pensée forgée par une appartenance culturelle et linguistique déterminée ne pénètre pas la conscience et ne permet pas à celui qui la reçoit détablir une relation entre ses éléments constitutifs et le phénomène auquel elle se rapporte. Elle ne peut, par conséquent, donner lieu à aucun acte communicationnel. Une accumulation de telles informations suscite au contraire un profond sentiment dimpuissance. Or, cest exactement le but poursuivi par la culture des gestionnaires. Basée sur des codes informatiques, elle vise la limitation de laction sociale et son contrôle en la réduisant à des éléments formalisables et programmables pouvant être traités par lordinateur. Absolument incapable de créer et dassumer les règles dune communication sensée, elle élimine tout le jeu des interrelations et fait passer tous les échanges par les médiations techniques de ses machines à produire, à empaqueter, à traiter et à distribuer des informations. Société informatisée et culture programmée vont de pair. Elles constituent le dispositif matériel et idéologique de manipulation qui, par le biais de lemprise technologique, huile les rouages du nouvel ordre économique et impose, comme allant de soi, les actuels rapports sociaux de domination. Pour imposer sa domination, la nouvelle classe des gestionnaires sappuie en effet sur la fascination quexerce depuis toujours sur lesprit humain le savoir scientifique. Aujourdhui quil connaît des développements prodigieux et, surtout, quil donne lieu à des applications techniques qui envahissent tous les domaines de la vie, du plus quotidien au plus spectaculaire, il est devenu le point de référence ultime qui confère leur légitimité à toutes les entreprises. Il divise le monde entre ceux qui le détiennent et ceux qui y aspirent, soumettant entièrement les seconds aux premiers. Lidéologie scientiste a ainsi remplacé lidéologie juridique dans linstitution des actuels rapports sociaux de domination, mais sans quelle ait même besoin de les justifier, tant apparaît objective la nature du pouvoir scientifique, et progressistes ses réalisations technologiques. Ainsi peut sétendre sur la totalité du réel lhégémonie des technologies de la communication et de linformation. Cette emprise conduit à un renforcement sans précédent du pouvoir de domination des quelques pays hautement industrialisés, où et doù opèrent les firmes transnationales qui détiennent le monopole de ces technologies et, par conséquent, à une aggravation de la dépendance des pays moyennement ou peu développés qui, souvent, ne sont même pas en mesure dabsorber et de maîtriser les choix technologiques qui leur sont imposés en fonction des intérêts des firmes productrices. Je décrirai quelques-uns des problèmes pratiques dordre politique, économique et social que soulève ce déséquilibre grandissant quand janalyserai les conséquences particulières sur lévolution de la société québécoise dun développement des moyens de communication et des systèmes dinformation sur une base internationale. Auparavant, je veux insister sur les risques dérosion des patrimoines culturels auxquels sont soumises toutes les sociétés et sur les risques de mutation anthropologique quencourent tous les individus au moment où sefface lusage des langues naturelles devant lutilisation des codes informatiques dans la production et la reproduction de toutes les connaissances.
Codes informatiques et langues naturelles Le langage nest jamais quen tant que langue dun peuple [...]. Il est un universel, quelque chose qui est en soi reconnu, qui résonne de la même façon dans la conscience de tous; toute conscience qui parle devient immédiatement une autre conscience dans le langage. De même au niveau du contenu, ce nest quau sein dun peuple que le langage devient langage véritable, cest-à-dire lexpression de ce que chacun pense. Hegel La fonction du langage implique la pensée, parce quelle implique la compréhension des significations associées à leurs supports matériels dans une langue donnée. [...] il est impossible de penser et dagir daprès les modes daction conditionnés par cette pensée si, à lissue de léducation donnée à une époque requise de la vie dans une société humaine, on ne nous a pas appris à nous servir dune langue; la pensée consiste donc toujours à penser dans une certaine langue. Adam Schaff Entre toutes les mythologies que fait naître la civilisation technologique, même dans les publics cultivés, la plus répandue et la moins fondée est que les systèmes de signes à loeuvre dans la démarche informatique sont des langages, alors quils ne sont que des codes. Or, si nous ny prenons pas garde, cette erreur épistémologique peut savérer bientôt source dune profonde mutation des aptitudes de lêtre humain à connaître, en ce quelle occulte lunité organique de la pensée et du langage et la fonction créatrice de celui-ci dans les processus de la connaissance. Lattribution du statut de langage à ces systèmes de signes «désémantisés» que sont les codes informatiques tend en effet à faire oublier que le langage est la faculté de lêtre humain de symboliser, cest-à-dire détablir des rapports de signification entre toutes les existences, entre elles et lui-même. Les hommes et les femmes, en effet, ne sont pas dans le monde des existences parmi dautres existences, ils sont présents au monde parce que pouvant le dire, ils le pensent; pouvant le penser, ils lagissent; pouvant le penser et lagir, ils le connaissent. Et si le langage remplit cette fonction créatrice, cest parce quil est la forme particulière de cette matière première quest le corps sensible. Cest parce que nous sommes indissociablement chair et langage que nous pouvons connaître, cest-à-dire transformer toutes les existences et la nôtre en occasions et en objets de sensations et de perceptions créatrices de représentations et de pensée. Le corps sensible est la potentialité de la pensée, le langage son effectivité. Cette indissociabilité de la chair et du langage est en effet lorigine du penser, et la pensée est le mode dactualisation du connaître qui est le mode humain dêtre. Nous connaissons parce que nous jouissons de la possibilité, en les nommant, de prêter forme aux choses que nous sentons et percevons, dexpérimenter notre capacité de les placer en face de nous pensant. Doù le caractère inéluctablement objectif et subjectif de la connaissance. La connaissance implique nécessairement une entre un objet et un sujet, et cest le langage qui rend possible cette mise en présence parce que la connaissance implique également une activité communicationnelle intersubjective entre des individus sociaux déterminés par lusage commun des symboles linguistiques et culturels, propres à la société dans laquelle ils évoluent. Les représentations qui organisent notre univers de pensée montrent en effet que le langage est un produit social et, comme le soutenait déjà Sapir, le système linguistique défini dans lequel les individus sont élevés et pensent depuis lenfance déterminent leur vision du monde. Ainsi, nous sommes les produits dun langage que nous avons toujours déjà inventé en tant que sujets intégrés dans un système cohérent de socialités, grâce aux médiations symboliques dune langue maternelle. Le langage tel quactualisé dans une langue naturelle est un système de règles sémantiques qui permet au sujet socialisé dappliquer correctement lensemble des critères dévaluation des phénomènes, processus et facteurs propres à sa culture et, par là, de donner du sens à ses paroles et à ses actes. Cest même cette puissance polysémique des langues naturelles qui confère au langage sa puissance heuristique et, par conséquent, son pouvoir créateur. Cest parce que le sujet de la connaissance est un sujet social forgé par son appartenance linguistique et culturelle que les multiples à loeuvre dans une société senracinent dans sa mémoire sensible, y jetant les bases de toutes futures créations, y engendrant son pouvoir de produire des outils et des oeuvres dart, des théories et diverses méthodes instrumentales, y compris les codes informatiques, aptes à lui faire saisir et transformer le monde. Les codes informatiques, il ne faudrait en effet pas loublier, sont une création du langage en ce quils sont, à linstar de toutes les autres manifestations de lesprit humain, le résultat de lusage des symboles linguistiques, cest-à-dire quils apparaissent dans un réseau dinteractions qui dépendent dune activité sociale, donc, dune activité dordre communicationnel effectuée dans le cadre dune culture donnée, en loccurrence dune culture scientifique et technicienne. Toutefois, si les codes informatiques nont pu être élaborés que dans les conditions de la communication linguistique, ils ne sauraient, eux, donner lieu à aucune nouvelle règle de cette communication puisquils ne fonctionnent que comme signes inaptes à la création symbolique. Doù lincommensurabilité des langues naturelles et des codes informatiques et le danger de les présenter comme étant de nature identique. Cest même parce quelle tend à remplacer les langues naturelles par des codes informatiques que la culture des gestionnaires abolit toute possibilité de communication. En substituant les médiations techniques de la machinerie technologique aux médiations symboliques des relations intersubjectives de lactivité communicationnelle, elle réduit à zéro le degré de sociabilité et modifie substantiellement les processus cognitifs. La culture des gestionnaires se caractérise en effet par une désobjectivation et une désubjectivation de la connaissance. Sous un amoncellement dinformations disparates, elle isole les divers aspects de la réalité et les présente comme en étant la totalité. Elle dépouille ainsi lintelligence humaine de ses objets de pensée. Dans la démarche informatique, en effet, la compréhension dun problème à étudier ne vient pas dune analyse théorique et dun raisonnement déductif exclusifs à lesprit humain, mais dun recours à la puissance de calcul de lordinateur qui peut étudier un nombre considérable, quoique fini, de configurations en un temps très bref. Or, justement parce quil tire toute sa fonctionnalité de sa rapidité à explorer le plus grand nombre de voies possibles, on lui soumet des programmes munis de règles très simples destinées à choisir les solutions les plus conformes à un objectif précis et limité, déterminé en vue dune efficacité immédiate sans considération de la multidimensionnalité de tout phénomène, particulièrement de ses aspects sociaux. Le fonctionnement de lordinateur détermine ce caractère exclusivement instrumental de la démarche informatique puisquil ne peut traiter un problème quaprès quil ait été réduit à un ensemble de signes susceptibles dêtre inscrits dans les systèmes de bitisation et de binarisation que sont les codes informatiques. Cest ainsi que toute réalité se voit dépouillée de son objectivité pour être réduite aux conséquences du choix dun système. également caractéristique de la démarche informatique et plus conséquente encore que cette déréalisation de lobjet, est la déperdition du pouvoir créateur du sujet, non seulement de lutilisateur dun programme déjà fabriqué, mais même de son concepteur. Programmer un ordinateur est une opération qui contraint le sujet à passer de lactivité sémantique, propre à lacte langagier, à une activité purement syntaxique, cest-à-dire à exclure le sens. Le sens est en effet le grand absent de la démarche informatique. Ce que reconnaît dailleurs le rapport Nora et Minc sur linformatisation de la société, publié en 1977, en France, lorsque les auteurs affirment, non sans une certaine ironie, que: «lefficacité du langage informatique est acquise au prix dune perte de contenu plus sensible aux intellectuels quaux gestionnaires.» Le moins que lon puisse dire, en effet, cest que les gestionnaires ne sont pas des accoucheurs de sens. Et pour cause. Pour exercer en exclusivité tout le pouvoir de décision, ils doivent faire en sorte que tout existe dans la pure indifférence. Abolir les contradictions, aplanir les oppositions, banaliser les particularismes, faire quon ne fasse pas. Tel est le nécessaire objectif de la société décisionnelle, et linstauration actuelle dun empire des signes est lexpression et leffet de sa réalisation. En réduisant la communication à un simple échange dinformations, cest-à-dire à un simple échange de signes, comme moyen efficace mais frustre dorganisation sociale, la société décisionnelle préside à une raréfaction du sens à laquelle correspond une impuissance des individus et des communautés à laction. Prise dans la structure dominante dun ordre inclusif et dune culture sociale basés sur la manipulation de codes et de machines informatiques, devenus médiateurs de tous les échanges, laction perd en effet sa nécessité. à quelles fins sociales et culturelles les sujets sociaux se mobiliseraient-ils quand ils perçoivent bien que, dépouillées de tout but autre que performatif, leurs actions ne peuvent exercer aucune emprise directe sur la réalité tant matérielle quintellectuelle. Ayant perdu leur réalité propre, elles nexistent plus elles-mêmes que comme signe à produire des informations. Puisque aujourdhui, plutôt que de résoudre des problèmes, on met au point des programmes qui les résoudront, plutôt que dapprendre les connaissances elles-mêmes, on apprend la manière dy accéder. Or, comme nous lapprend depuis toujours lhistoire des civilisations et, maintenant, la psychologie et la neurophysiologie, lapprentissage est la condition même de toute création. Ce nest quune longue pratique dun art, dun métier, dune science qui donne naissance aux oeuvres, aux choses, aux théories. Cest une illusion de penser que la facilité de lordinateur favorisera le développement intellectuel de ses utilisateurs en leur donnant accès à une somme considérable de savoirs à manipuler plutôt quà maîtriser. Apprendre, cest, au contraire, se soumettre à des contraintes dont la première consiste précisément à développer notre mémoire comme support de compréhension du monde. Cest à partir de lexpérience acquise et accumulée grâce à notre mémoire individuelle et collective que nous pouvons trier, ordonner, interpréter les informations pour les transformer en connaissances. Que sera lintelligence humaine privée de mémoire? Or, lusage de lordinateur par des individus qui ne possèdent pas une vaste et profonde culture générale, implique la perte de la mémoire. Non seulement parce quil rend inutiles les efforts de mémorisation, mais aussi parce quil nous fait entrer en des rapports qui ne sont plus que de pure rationalité avec le monde environnant (nature, culture). Il risque ainsi démousser complètement notre sensibilité qui est le fondement de la mémoire. Nous encourons dautant plus gravement ce risque de mutation anthropologique que latteinte portée à la fonction sociale du langage entraîne la déperdition des patrimoines culturels. La profonde complexité des relations qui existent dans chaque société entre société, culture et langue a depuis toujours déterminé les différentes pratiques sociales des peuples et des nations, fournissant à limagination collective les solutions appropriées aux problèmes à affronter. Cest ainsi que dans lhistoire, un même niveau de développement technique nentraîne pas nécessairement une uniformisation des modes de vie et dorganisation sociale, ni ne donne lieu au même type de systèmes politique, moral et philosophique. Lexistence dun fond commun à toutes les sociétés également développées na jusquà maintenant jamais empêché lémergence de toutes sortes de productions particulières. La spécificité des rapports entre société, culture et langue, propre à chaque peuple, à chaque nation, favorisait des choix différents dans une combinatoire dont les règles pouvaient être communes, mais non les réalisations. Or, cest depuis toujours la fonction sociale du langage qui rend possible cette activité créatrice des individus et des peuples, puisque la propriété du langage tel quil sactualise dans les langues naturelles est de permettre lexpression des variations les plus fines de la correspondance infiniment complexe entre la pensée et le monde nommé variations qui naissent du désir du locuteur de modeler le message selon ses intentions, selon sa vision du monde. Créativité et richesse polysémique des langues naturelles vont de pair. En remplaçant les langues naturelles par des codes informatiques comme intermédiaire entre lintelligence humaine et le monde à connaître, les gestionnaires des sociétés contemporaines voués à la défense des intérêts des grandes firmes transnationales visent un affaiblissement général de ce pouvoir créateur des sociétés. Selon Le Courrier de lUnesco, on observe déjà dans tous les pays qui importent la révolution technologique une perte de confiance dans les valeurs esthétiques et intellectuelles propres à chaque pays, face aux formes dexpression qui proviennent des pays dominants. Par exemple, dans un pays comme lItalie qui possède une tradition culturelle dune richesse remarquable, la culture-évasion fondée sur linaction et le refus du réel exerce déjà une emprise redoutable. Le cinéaste italien, Ettore Scola confiait récemment au journal Le Monde que dans son pays 80 pour cent des programmes télévisés proviennent des états-Unis. Les enfants italiens, ajoutait-il, en le déplorant vivement, ne connaissent plus lhistoire de lItalie, ni celle de lEurope. Et pourtant le rôle croissant de la science et de la technologie dans le fonctionnement des sociétés pourrait constituer un moyen extraordinaire de développement économique, social et culturel sil devenait un élément organique de la culture nationale de chaque peuple. Nous allons maintenant voir comment la société québécoise peut résoudre à son avantage les problèmes que pose la révolution technologique et quelle contribution elle peut apporter à lévolution de lhumanité aux prises avec les mêmes problèmes. «Je me souviens.» Sans conscience de son identité, il nest pas de création possible, ni pour un individu, ni pour un peuple. Sans création, il nest pas de vie humaine. Tenir à sa différence, cest tenir à son existence et lassurer. La différence et lopposition entre les cultures, soutient Claude Lévi-Strauss dans Le regard éloigné, loin de manifester quelque relent de racisme que ce soit, exprime au contraire les conditions essentielles et constantes de lautodéveloppement de lhumanité. Sans la volonté farouche de tous les peuples de la terre de ne pas laisser contaminer leur culture par une autre, lhumanité nexisterait pas, va jusquà affirmer le savant ethnologue: «Que chaque peuple ait tenu à ses racines et ait pris conscience de leur prix a été la manière spécifique à chacun dassurer son existence et la survie de lhumanité.» Il ne peut exister de société qui ait refusé systématiquement de voir les dangers qui la menaçaient sans prendre les mesures de protection nécessaires. Une société qui en arriverait à une telle démission serait déjà trop malade pour survivre. Il faut être aliénés comme le sont certains politiciens et éditorialistes du Québec, pour détecter du racisme ou, même, de la xénophobie dans les mesures, telle que la loi 101, édictée par lAssemblée nationale du Québec, non pour tenter dasservir quelquautre culture, mais pour seulement laisser sépanouir la culture québécoise. Il sagit en fait de la plus banale des exigences. Entre toutes les politiques adoptées par les diverses instances dirigeantes de la société québécoise depuis 1760, à la suite des luttes menées par des fractions plus ou moins importantes du peuple pour affirmer notre identité, jai choisi à dessein lexemple de la loi 101. Non parce quil faut examiner ici les conditions davenir de la langue française au Québec, mais, beaucoup plus fondamentalement, parce que la langue française constitue dans notre histoire lélément primordial de la vitalité de notre culture et de la viabilité de notre société. La langue française a été de façon permanente le seul lieu inattaquable de notre identité culturelle parce que cest le seul domaine de notre vie nationale où la majorité des Québécois na jamais accepté quun pouvoir étranger porte atteinte à notre droit inaliénable de la parler. Nous avons toujours vécu comme une oppression toutes les menaces directes ou sournoises qui la mettaient en péril. Alors quau contraire, nous subissons sans révolte, au moins depuis 1867, la domination politique, économique et sociale qui sexerce sur nous. Cest là la manifestation de notre aliénation nationale. Léchec du référendum a en effet révélé quune majorité de Québécois a complètement perdu le sens de notre identité nationale dans son unité et son indivisibilité, quune majorité de Québécois accepte le fractionnement de notre être et de nos pouvoirs et lintériorise comme un phénomène normal. Jai montré dans une analyse des causes de cet échec, publiée dans LImpasse, que notre aliénation réside dans notre impuissance à nous expérimenter comme peuple maître de sa vie nationale, non pas tant parce que nous navons jamais été à lorigine des régimes constitutionnels et des systèmes sociaux dans lesquels nous survivons depuis la Conquête, mais parce que nous avons toujours consenti à légitimer ces régimes et ces systèmes réalisés selon les modèles dune culture étrangère, en vue des besoins dune société étrangère, la culture et la société canadiennes-anglaises. Cest parce que nous nous soumettons de plein gré à une volonté extérieure que la domination qui sexerce sur nous ne fonctionne pas comme oppression. Car autrement nous nous révolterions. Loppression en effet est intolérable et elle entraîne toujours la subversion qui empêche la domination non pas de se produire, ni de sexercer parfois longtemps, mais dopérer légitimement. Le peuple québécois nest pas un peuple opprimé, cest un peuple aliéné. Il est devenu si étranger à lui-même quil ne reconnaît même plus les figures de son asservissement. Sauf, précisément, au chapitre de la langue où il na jamais cessé de se défendre contre tout danger dassimilation. Par conséquent, toute tentative légale ou toute situation de fait qui a pour effet de diminuer nos droits en cette matière fonctionne comme oppression et nous amène à élargir nos revendications, à radicaliser nos luttes, à renforcer nos mesures de protection. Cest ce qui sest passé avec les lois 63, 22 et 101. Dans nos perpétuels va-et-vient entre la résignation et la volonté daffirmation, cest la langue française qui nous a enracinés dans une culture qui, toute fragmentée quelle soit, nous confère une identité spécifique. Et cest parce que nous sommes conscients quune langue coupée de laction, cest-à-dire dont lusage ne sétendrait pas à tous les domaines de lactivité sociale, nous condamnerait à des pratiques de plus en plus aliénantes et, peu à peu, à une perte totale de notre identité que nous avons forcé nos gouvernements à légiférer pour étendre lusage de la langue française aux sphères dactivité devenues soudainement plus importantes. Cest lévolution socio-économique extrêmement rapide qua connue la société québécoise dans les deux dernières décennies qui a rendu nécessaires les lois 63, 22 et 101. Sans la loi 101 qui universalise lusage de la langue française, nous étions à très court terme condamnés à ne plus la parler que «dans nos campagnes et dans nos églises». Ainsi lapplication rigoureuse de la loi 101 et, même, son renforcement par quelques nouvelles règles plus exigeantes, constituent la condition la plus immédiate à remplir pour assurer au moins le proche avenir dun usage normal, en tant que langue nationale du peuple québécois, de la langue française au Québec, et, de cette manière, protéger une fois encore le fondement de notre culture qui seule peut garantir notre existence qui est elle-même, de toute évidence, la condition sine qua non de lavenir de la langue française en terre dAmérique. Car, au Québec, comme partout ailleurs au monde et depuis toujours, société, langue et culture sont des réalités consubstantielles. Il suffit de comprendre ce fait élémentaire pour voir demblée que, bien quil demeure manifestement nécessaire de lappliquer sévèrement, la loi 101 constitue une mesure de protection spéciale qui ne peut indéfiniment, à elle seule, garantir lavenir de la langue française au Québec. Encore faut-il que la culture et la société québécoises sépanouissent pleinement en réussissant à concilier les exigences de la révolution technologique et de laffirmation de lidentité nationale du peuple québécois. Or, dans une civilisation où les micro-ordinateurs et les satellites de communication enserrent tous les aspects de la vie des sociétés, autant de celles qui sont les moins développées sur le plan économique et scientifique et qui se voient imposer leur modèle de développement, que de celles qui sont engagées dans une course de plus en plus effrénée à linnovation pour sassurer le contrôle des marchés nationaux et internationaux, il semble évident que seul un plein exercice de tous les pouvoirs nécessaires à lélaboration et à lapplication de politiques nationales en matière de communication et dinformation, est devenu le moyen vital pour le peuple québécois dorienter sa vie collective dans le sens dune affirmation de son identité, dans le sens de ses intérêts spécifiques. On aura beau dire et beau faire, nous ne relèverons pas à notre avantage le défi de la révolution technologique, pas plus que nous navons relevé celui de la révolution industrielle, sans dabord relever le défi majeur de lindépendance nationale. Puisque la souveraineté politique est la condition préalable à toute mise en oeuvre dun projet original de société. Et nous navons pas le choix. Ou nous refusons de nous laisser imposer les orientations du virage technologique prises par les puissances industrielles, financières, politiques et militaires qui nous dominent et nous condamnent à dincessantes politiques de rattrapage, pour créer notre propre modèle de développement, ou nous adoptons les objectifs, les moyens et les valeurs des sociétés canadienne et américaine et, telle la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf, nous risquons léclatement de notre identité et, par conséquent, à plus ou moins brève échéance, la disparition en tant que société nationale distincte. Aussi radicale quelle paraisse, cette perspective nest pourtant pas leffet de mon imagination apeurée. Il suffit de lire le numéro, plusieurs fois cité du Courrier de lUnesco pour prendre une conscience aiguë des dangers dassimilation irréversible que représente pour les sociétés dépendantes leur incapacité de contrôler les transformations technologiques, particulièrement dans les domaines de la communication et de linformation. Les nombreux exemples donnés, puisés dans ces domaines, montrent que lemprise technologique exercée par des entreprises étrangères, tant publiques que privées, sur une société nationale déjà dépendante sur le plan économique, politique ou culturel, ou sur tous ces plans à la fois, accentue sa dépendance de manière telle quelle entraîne infailliblement le déséquilibre de la structure sociale, le fractionnement de la culture commune et, par conséquent, la rapide inadéquation de ses formes particulières de régulation sociale dégradation qui contribue au déclin de la socialité dans la nation et à labsence dune communication sensée qui en arrive à miner lidentité et la cohésion du peuple. Dans Le Courrier de lUnesco, ces analyses sappliquent surtout aux pays du Tiers-Monde. Les auteurs ne manquent cependant pas de souligner que les problèmes soulevés concernent également, et souvent dune manière encore plus pernicieuse, les pays plus développés, mais tout aussi soumis à linfluence des produits culturels étrangers qui, via les satellites de communication et autres puissants moyens audiovisuels, véhiculent implicitement dans la fiction, les arts commerciaux et les messages publicitaires, et explicitement dans les informations, les documentaires, les programmes éducatifs, les logiciels pour lenseignement assisté par lordinateur (EOA), etc., des stéréotypes et des modèles, des normes et des valeurs coupés des réalités concrètement vécues qui dépouillent les individus et les groupes de leur identité et de leur pouvoir créateur. Même le gouvernement canadien est conscient de cette menace. Il prend dailleurs ce prétexte pour sapproprier en exclusivité toutes les juridictions en matière de communication et dinformation. Dans une entrevue accordée à la revue Forces et publiée dans son numéro 62, le ministre canadien des Communications, Francis Fox, déclare que lorsque le Canada lance un satellite de communication à 36 000 kilomètres de la terre, «il est essentiel quil y ait une autorité à lintérieur du pays qui ait compétence en la matière.» Et il prend bien soin de préciser quil importe peu de «savoir si ce que ce satellite distribue au pays est une question dintérêt purement provincial ou local.» Je ne pourrais que donner raison à M. Fox de vouloir défendre lidentité canadienne, au-delà des intérêts particuliers des populations provinciales, sil noubliait pas que le peuple québécois forme une nation distincte qui ne saurait être confondue avec aucune autre. Malheureusement, toute notre histoire témoigne de cet oubli permanent des gouvernements canadiens. Elle témoigne en outre que la promotion des intérêts canadiens sest toujours faite au détriment de la nation québécoise. Et cela savère encore plus vrai aujourdhui, au moment où le Parlement canadien centralise nécessairement tous les pouvoirs en matière de communication et dinformation puisque leurs développements constituent le système nerveux des sociétés contemporaines. Quil sagisse des politiques relatives au transport, aux échanges internationaux en matière déducation et de culture, à la radio-télédiffusion, au développement de la recherche scientifique, à laide à la création, le gouvernement fédéral ne cesse détendre sa toile daraignée sur toutes les institutions et les juridictions québécoises. Il nous impose ainsi des solutions qui, non seulement ne répondent pas à nos besoins réels, mais qui entravent la recherche de nos propres solutions et lexpression de nos propres conceptions du monde, détruisant peu à peu notre personnalité. Néanmoins, tant que nous sommes vivants, nous avons mieux à faire que de hurler à la mort. Nous possédons suffisamment de ressources matérielles et intellectuelles, nous dirigeons encore suffisamment dinstitutions politiques, économiques, sociales et culturelles et, surtout, en dehors de quelques cercles restreints dindividus et de groupes irrémédiablement voués à des intérêts particuliers, nous jouissons dun vouloir-vivre collectif suffisamment sain pour résister victorieusement à la vague dassujettissement qui, une fois de plus, à loccasion dune profonde modification des principes et des mécanismes de lorganisation sociale, déferle sur nous. Si nous en avons la lucidité et la volonté politique, nous pourrons même transformer en forces culturelles favorables à notre épanouissement, les nouvelles et multiples possibilités de développement humain et social que recèle la révolution technologique. à la condition expresse de la maîtriser et de la charger de sens. Car il ne sagit pas, bien entendu, de refuser les changements quimplique la révolution technologique. En cette époque de complet et irréversible bouleversement des rapports entre société, culture et langue quelle entraîne inévitablement, quon la subisse ou quon la domine, il sagit, au contraire, de la harnacher. Il sagit de mobiliser notre imagination pour concevoir un projet de société qui engagerait notre vision du Québec dans une vision du monde englobante de son infinie complexité, capable de connecter toutes ses dimensions aussi bien aux universaux quaux différences. Il sagit donc, avant tout, davoir le courage dopter pour la création plutôt que pour limitation. Globalement, cela signifie que la société québécoise ne saurait prendre le virage technologique en se soumettant aveuglément aux impératifs des gestionnaires de létat, du marché et du savoir, quils soient dici ou dailleurs, pas plus quà leurs objectifs strictement utilitaires ni à leur rythme dimplantation. Elle doit, au contraire, simposer ses propres limites de vitesse, quitte à paraître marquer le pas pendant quelques années, pour sorienter, dès le départ, dans des voies qui nous permettront den maîtriser, à terme, les effets sur notre organisation sociale et sur nos systèmes de valeurs. Il sagit, par exemple, dintroduire en même temps que les micro-ordinateurs dans les écoles de nouvelles formes dintégration sociale, en nous dotant dun système déducation qui alliera dune manière inséparable lenseignement des sciences et des techniques à un enseignement plus rigoureux que jamais de lhistoire nationale et mondiale, de la philosophie et des arts, en un mot, à une solide formation culturelle, qui alliera dune manière inséparable lenseignement des langages formels et des codes informatiques à un enseignement exigeant de la langue française et des autres langues internationales de la communication industrielle, scientifique et culturelle. En même temps quelle formera la main-doeuvre hautement spécialisée, susceptible daccomplir les tâches et de remplir les fonctions instrumentales nécessaires au fonctionnement efficace de notre société dans le monde contemporain, la société québécoise doit favoriser, à travers lécole et toutes ses institutions sociales et culturelles, léducation de sujets sociaux formés aux disciplines de lesprit les plus diverses, accessibles aujourdhui à lintelligence humaine, afin den faire des citoyens ouverts sur le monde et capables den intégrer toute la complexité, ce qui, à la limite, constitue le seul véritable antidote à latomisation sociale et à luniformisation culturelle qui conduisent à limpuissance et, finalement, à la dégénérescence. Comme en témoigne actuellement, partout au monde, la méconnaissance des jeunes de leur langue maternelle qui se manifeste par un vocabulaire qui se raréfie de plus en plus, une incapacité croissante de sexprimer par écrit, une impuissance patente à raisonner, une disparition quasi totale de la curiosité intellectuelle et une inaptitude chronique au débat. Il sagit donc, de toute urgence, de former des citoyens qui, grâce à la maîtrise dune bonne culture générale, pourront intégrer les intelligibilités partielles proposées par les savoirs spécialisés, des citoyens aptes à laction sociale et à la communication politique, capables de résister aux modèles imposés par les fabricateurs de consensus mentaux qui, à travers ordinateurs, satellites et autres puissants moyens de communication, envahissent tout le champ intellectuel et lespace public par une pensée exclusivement technicienne, asociale, apolitique qui tue la communication. Pour survivre et sépanouir, la société québécoise doit enraciner la révolution technologique dans la langue française et les symboles de sa culture, en favorisant la création intellectuelle tant scientifique que philosophique, tant technique quartistique. Car, cest dans lexpression multipliée à linfini de notre imaginaire collectif que réside lavenir de notre société, de notre culture et de notre langue qui ne saurait exister lune sans lautre. Puisquen effet, comme lécrit Michel Freitag: «La culture, cest la synthèse de toute lexpérience humaine dune société dans lintégration et lharmonisation de ses diverses expressions à travers les médiations dune langue commune.» Cette nécessaire affirmation de notre identité ne nous appartient néanmoins pas en propre. Elle sinscrit dans lexigence commune à tous les peuples et à toutes les nations, face à la menace dhomogénéisation de lactuelle civilisation mondiale, dune différenciation vitale des cultures. Affirmer notre identité ne saurait donc, daucune manière, signifier un quelconque repliement sur nous-mêmes. Au contraire, nous ne saurons remplir cette exigence quen nous ouvrant totalement au monde, quen développant des relations déchange et de réciprocité, non seulement avec la France et les autres pays de langue française, mais avec tous ceux avec lesquels nous nous reconnaîtrons des aspirations et des intérêts communs. Plus nous nous ouvrirons aux cultures étrangères et plus elles souvriront à la nôtre, plus nous enrichirons notre mutuel pouvoir de création. Cette exigence douverture au monde est désormais ce qui fonde laccession du peuple québécois à lindépendance nationale. Elle est même ce qui loblige. Vivre demain en français au Québec, cest nous donner aujourdhui un pays. Avant que les forces doubli qui sabattent maintenant sur notre société et sur lhumanité ne submergent entièrement notre jeunesse. (Ce texte nous a été communiqué par notre correspondant M. Pierre Biacchi) |
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