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Jeudi, 20 décembre 2001 21:24
DES LANGUES EUROPÉENNES Imprimer

Bruxelles, le 12 octobre 2000 Rev. 4

DES LANGUES EUROPéENNES

«L’unilinguisme porte en son sein le cancer de la « pensée unique », c’est-à-dire de la pensée morte.»

La question linguistique est une question d’une très grande importance pour l’avenir de l’Europe, au-delà de celui des institutions européennes, et il me semble que, à l’heure actuelle, cette question n’a pas été approfondie, ni même débattue, au niveau des instances responsables. Il y a une dérive vers l’anglais et si des décisions ont été prises, à un niveau que ce soit, il s’agit de décisions occultes et partisanes prises en l’absence et à l’insu des parties intéressées. Or, compte tenu de l’importance de cette question, toute décision devrait être prise en connaissance de cause et avec la participation et le consensus explicites de toutes les parties intéressées.

Il va de soi que les débats entre fonctionnaires, quoi que parties intéressées, mais pas les seules, ne peuvent qu’apporter des éléments de réflexion. Dans cette optique, je voudrais relever deux questions importantes qui se posent, parmi d’autres, lorsque l’on soulève le problème des langues de travail des institutions européennes: la question culturelle et la question démocratique.

1. La question culturelle

Une langue est toujours et, avant tout, l’expression d’une culture, peut-être même l’expression la plus complète d’une culture.

En général, l’on considère que, à l’intérieur des institutions européennes, il existe « grosso modo » deux grands blocs, ceux qui se réclament de la culture latine et ceux qui se réclament de la culture anglo-saxonne.

Il y a dans cet axiome une très grande lacune où l’on oublie beaucoup de choses et notamment la culture germanique, laquelle, ne fut ce que dans sa « forma mentis », s’apparente davantage à la culture latine qu’à celle anglo-saxonne et qui est, en tout cas, une culture à soi : fertile, rayonnante, humaniste, berceau de la culture mitteleuropéenne. Cette culture, que les issues des deux guerres mondiales ont sacrifiée et occultée, en tout sens, la rendant responsable, par le biais d’un jugement sommaire, de certains dérapages politiques, est toujours vivante et féconde, enracinée dans un vaste tissu rural et urbain d’une richesse et d’un foisonnement extraordinaires.

Il serait une erreur historique impardonnable de priver l’Europe de sa dimension mitteleuropéenne en la reléguant au deuxième rang. L’adhésion de certains pays de l’Europe centrale, par ailleurs, ne peut que donner un nouvel essor à cette culture et la destiner à jouer un rôle de plus en plus important.

Il va sans dire que l’Europe a besoin, aussi et avant tout, de sa dimension gréco-latine qui a été et reste le placenta de la civilisation occidentale.

Les institutions européennes, dans la mise en oeuvre effective de la démocratie et de l’état de droit, ne peuvent pas se passer de la rationalité, de la logique et de la rigueur de la pensée gréco-latine, laquelle ne peut pas trouver sa vraie expression et sauvegarder ses valeurs par le biais d’un instrument aussi imparfait qui peut l’être une langue appartenant à une autre forme de pensée.

Il nous incombe dès lors de veiller à éviter l’appauvrissement de la pensée dans les sables mouvants du pragmatisme de la culture anglophone. Il nous incombe aussi de veiller à ne pas glisser, par le biais d’une langue qui véhicule sa culture, dans la pensée unique de la globalisation.

L’Europe, dans sa dimension culturelle et linguistique, si elle veut se donner une vraie chance ne peut pas se construire à l’image d’autres puissances, dans d’autres régions du monde, dont le grand atout et le secret du succès sont l’absence d’effort ethico-culturel et le nivellement vers le bas. L’Europe doit prendre en compte « sa » réalité et accorder de l’espace aux multiples cultures qui en constituent la richesse et l’« unicité ».

Or, prendre en compte cette richesse et cette « unicité » signifie que l’Europe ne peut pas fonctionner sur la base d’une seule langue véhiculaire, dans le cas d’espèce l’anglais, sous peine d’un aplatissement suicidaire et inacceptable.

Mais l’Europe, pour ce faire, ne peut rester inactive, elle doit réfléchir, décider, planifier, agir.

2. La question démocratique

Les institutions européennes poursuivent des objectifs qui tendent à l’intégration dans des domaines les plus vastes et diversifiées, souvent très techniques, et produisent des réglementations qui ont un impact sur la vie des citoyens, parfois, ces réglementations sont directement applicables au sein du système législatif et réglementaire national. Compte tenu de ces caractéristiques, uniques, au niveau des organisations internationales existantes, les membres fondateurs, dans le but de placer tous les citoyens sur un plan d’égalité, face aux institutions et à la réglementation qu’elles produisent, aux opportunités qu’elles créent, avaient décidé que toutes les langues de la Communauté avaient le rang de langues officielles et de langues de travail.

Ensuite, pour des questions internes de caractère pratique, la Commission Européenne a décidé de réduire à trois les langues de travail : Allemand, Français, Anglais, sans toucher pour autant au statut de « langue officielle » des autres langues.

Déjà cette limitation de l’usage des langues, à l’intérieur des services, constitue une entorse, en terme de démocratie et de droit de l’homme car elle a comme résultat de mettre en pratique une discrimination "de facto" vis-à-vis de certains pays et de certains ressortissants, en en plaçant, d’office, d’autres dans une position privilégiée.

Il restait, néanmoins, sauve la notion de culture, et en tout état de cause le droit des Etats membres et de leurs ressortissants de communiquer avec la Commission et les autres institutions européennes dans leur langue nationale. A l’intérieur des institutions, les fonctionnaires moins privilégiés pouvaient se reconnaître dans l’une ou l’autre culture, y trouver leur point de repère et s’adapter à une forme d’expression où, indépendamment de la langue et des mots utilisés, la « forma mentis » et le contexte culturel dans lequel ils se reconnaissaient restaient valables.

Une langue, en fait, n’est pas uniquement constituée de mots que mais aussi du contexte d’où elle tire ses origines, des valeurs et des formes de pensée, du chemin qu’elle a parcouru, en somme de son histoire et des valeurs qui lui en sont restées.

A l’heure actuelle, tout cela devient difficile, la culture anglo-américaine et ses ressortissants, ses lobbies, ses structures, se comportent en guise d’ethnies supérieures et considèrent avoir le privilège, unique, de parler celle qui est de droit « la » langue planétaire.

Il y a, là, un équivoque fondamentale car, en effet, nous ne nous plaçons pas au niveau mondial mais au niveau européen, au niveau où un certain nombre de pays de l'Europe travaillent ensemble dans un but d'intégration. Dans ce contexte, les langues de niveau mondial n'ont pas leur place, aucun "droit de cité" particulier. Au niveau européen il faut privilégier les langues qui marquent notre spécificité, il faut les imposer à nos interlocuteurs et à nos partenaires afin de les induire à jouer sur notre terrain et mettre fin à la contrainte qui est imposée à nos gouvernants de jouer tous les matchs à l'extérieur.

La sauvegarde de cette spécificité est quelque chose que l'on doit aux citoyens européens, sous peine de placer dans le berceau de l'Europe réunifiée le germe de la discorde et du conflit. Il ne faut jamais oublier que les populations sont capables de s'entre-tuer pour leur culture. Les exemples, sous nos yeux sont multiples et multiformes, ils n’ont pas besoin d’être rappelés.

En dépit de cela, la langue et la culture anglo-américaine disposent de fans et de promoteurs puissants, lesquels ne se gênent nullement de disposer de l’un ou de l’autre instrument de travail et/ou de communication pour faire du nettoyage éthnico/linguistique

Les anglophones, en général, connaissent une seule langue qu’ils imposent aux autres, lesquels doivent se débattre, non seulement à capter une pensée qui ne correspond pas à leur « forma mentis » mais à traduire, en plus, leur propre pensée par le biais d’une langue qui n’en n'est pas l’instrument adéquat. En tant que fonctionnaire, il m’est arrivé, souvent, que lors d’une réunion, l’anglophone de service déclare que non seulement il ne parle pas le français, l’espagnol, ect...mais qu’il ne peut même pas les « comprendre ».

Dans de tels cas, il ne reste rien d’autre à faire que de se mettre à l’anglais, en dépit du fait que l’anglophone est parfois le seul exemplaire de cette race privilégiée et que les autres sont tous des latins, lesquels pourraient, très avantageusement, pour tous, s’exprimer en français et/ou en espagnol, italien, et cetera. En général la sensation de contrainte est telle qu’elle frise l’intimidation et que personne n'ose dire qu'il ne veut et/ou qu'il ne peut parler anglais.

Un simple réflexe de justice et d’équité suggère qu’il est temps de mettre fin à ces pratiques peu démocratiques. Y en a marre que d’aucuns doivent toujours jouer les « petits nègres » qui ne savent pas bien s’exprimer, alors que d'autres prétendent s'exprimer, lire écrire et s’informer toujours et seulement, dans leur propre langue.

Il est encore plus inacceptable que les ressortissants des Etats membres lorsqu’ils s’adressent, à la Commission et aux autres institutions, pour avoir des informations, dans les domaines les plus techniques et diversifiés, doivent écrire en anglais et/ou doivent se contenter d’une réponse en anglais.

Il faut être conscients du fait que nous sommes en présence d’une nouvelle forme de colonisation. La colonisation linguistique et culturelle, par le biais de laquelle les anglo-américains planifient, consciemment ou inconsciemment, la disparition de toutes les autres cultures, des cultures les plus anciennes et fleurissantes, autant dire, le berceau de la civilisation occidentale.

Ceux qui sont responsables de cette dérive, par intérêt ou par négligence, doivent être conscients de la responsabilité qu’ils assument et du fait que l’unilinguisme porte en son sein le cancer de la « pensée unique », c’est-à-dire de la pensée morte.

Dans l'immédiat, une méthode pour parer, au moins en partie, à ce grave problème et rétablir un minimum de démocratie, au sein des institutions européennes, serait de mettre en place, dans un bût d’exemplarité, un certain nombre de dispositifs : 1) respecter la langue véhiculaire du Pays d’accueil, afin de s’y intégrer harmonieusement et non pas comme l’enclave d’une élite colonisatrice, 2) exiger que tous les nouveaux fonctionnaires puissent, sinon parler, au moins comprendre les trois langues de travail, qui ont été retenues jusqu’içi, afin que chaque fonctionnaire puisse avoir, dans la pratique, le choix de la langue de travail, dans le but de fournir des prestations de qualité, 3) améliorer, agrandir, valoriser les services linguistiques ( Traduction et Interprétariat ) au sein des institutions européennes, en faire de centres d’excellence, car, dans le processus d’intégration dans lequel nous sommes engagés, ils constituent des services d’intérêt publique, 4) établir un code de bonne conduite dans l’usage des langues officielles, au sein des institutions européennes, en l’absence duquel il y a le risque de poches d’abus et d’illégalité et de plongées dans l’arbitraire.

Personne, en tout cas, au sein des institutions et sur le terrain, dans les Etats Membres, ne devrait jamais être obligé de se former, de s’informer, de s’exprimer, par écrit et/ou oralement, dans une langue qui n’appartient pas à la culture dans laquelle il s’est formé et dans laquelle il se reconnaît. A défaut de quoi le processus d’intégration européenne serait porteur d’un déficit démocratique grave, générateur potentiel de conflits insolubles.

A court terme, le système linguistique doit être révisé, en élargissant le nombre de langues de travail, dans une optique de culture, de démocratie, de stratégie économique à dimension humaine. Dans ce cadre, il faudra se poser, entre autre, le problème de la précision et de l'efficacité des différentes langues pour penser l’Europe, pour traduire certains concepts ainsi que du rôle qu’elles jouent dans la structuration de la pensée.

Il va de soi qu’une telle issue ne va pas trouver son chemin toute seule, elle demande un effort conjoint de toutes les parties intéressées. Un effort pour donner un témoignage concret d’ouverture et de démocratie. L’effort nécessaire pour passer de l’unilatéralisme à la réciprocité et donner corps à une vraie Communauté de cultures et de valeurs, la seule possible et durable parce que démocratique et juste celle de l’ « unité dans la diversité ».

Anna Maria Campogrande

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(Le 19 décembre 2001)


 

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