| Mercredi, 29 novembre 2000 21:46 | VIVRE OU SURVIVRE EN FRANÇAIS |
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Vivre ou survivre en françaisJacques Gauthier, Plusieurs journalistes ont repris cette nouvelle dans les différents médias. Voici le détail de cet incident qui a vite pris des allures de débat national sur la langue. Je revenais du Salon du livre de Montréal où javais été invité par mes éditeurs pour faire la promotion de mes deux plus récents ouvrages, un recueil de poésie et un essai sur sainte Thérèse de Lisieux. Il y avait une file de passagers au terminus de la rue Berri pour le trajet Montréal-Ottawa. Comme il neigeait et que je tenais en plus de ma valise, un sac de livres dans chaque main, je mis mon billet entre les dents. Le chauffeur le refusa en me baragouinant quelques phrases en anglais. Je demande à lautre chauffeur qui ramassait les valises ce quil a dit. Je pense quil a peur que vous le mordiez? Croyant que cétait une blague, je réplique: Do you speak French? Il répond dun sans équivoque: Im Canadian. Le ton monte: Ottawa, its bilingual. Il me lance de nouveau: Im Canadian. Je lui dis en français: Nous sommes à Montréal ici et jexige que vous me parliez en français. La dispute bifurque en querelle linguistique. Ses propos me semblent assez grossiers. Je mets fin à la discussion en allant masseoir dans lautocar. Méprisé dans ma langue et ma culture Après quelques minutes, un employé francophone de Voyageur entre dans lautocar et me demande de sortir. Jai beau lui répéter que jai seulement exigé quon me serve en français, tel que le stipule larticle 5 de la Charte de la langue française, il nentend pas mes objections, me menaçant sans arrêt quil va appeler la police. Des passagers réagissent à cette situation complètement loufoque. Un deuxième employé, une femme, arrive et me demande plus poliment de quitter lautocar. On me répète que je retarde tout le monde et que le chauffeur a le plein pouvoir dans son autobus. Il peut accepter et refuser qui il veut. Lemployée mannonce quun deuxième autobus partira aussi à Ottawa et que je peux déposer une plainte. Je sors pour ne pas pénaliser les autres passagers. Je me sens bafoué dans mon identité, colonisé dans mon propre pays, méprisé dans ma culture. Je ne suis pas respecté dans cette langue belle qui me permet décrire, de vivre, de survivre, dentrer en relation avec les autres. Javais écrit dans mon dernier recueil de poèmes, Ce jour qui me précède (Noroît): Je suis la vigie dun pays perdu, à laffût du moindre souffle. Jobserve au loin la folle monture dun cavalier vaincu. En poésie, les mots nous précèdent souvent. Je suis ce guetteur du pays perdu, ce vaincu qui na que ses mots pour se défendre devant loppresseur. Je pense aux ancêtres, (en ce 23 novembre, cest la fête des Patriotes à Saint-Denis). Je me souviens de tous ces Menaud qui ont lutté pour que je parle français, jentends du creux de moi lalouette en colère de Félix Leclerc, je revois mon ami Gaston Miron, criant dans les rues de Montréal sa vie agonique: Je parle avec les mots noueux de nos endurances. Pendant le trajet vers Ottawa, jécris ce qui marrive, pour survivre à la blessure de ne pas avoir été reconnu et respecté chez moi, pour transcender ce sentiment daliénation. Jentends dans le noir ces voix persécutées de mon pays incertain qui ont donné et qui donnent encore le sang de leur langage pour que plus jamais nous ne courbions léchine devant létranger, que nous gardions la fierté de nos racines culturelles, que nous rejetions la honte et le mépris des autres, malgré leur Loi des mesures de guerre ou leur arrogance hypocrite. Je pense aussi à Jésus, à Gandhi, à Martin Luther King, à Mgr Oscar Roméro... Arrivé à Ottawa, je dépose une plainte officielle à Voyageur Colonial où je parle de harcèlement, dabus de pouvoir, de discrimination. Japprendrai par la suite que la plainte sest égarée. Mon épouse mencourage à me battre pour nos quatre enfants. Je contacte le journal LeDroit. Mercredi matin, je fais la une de ce quotidien; larticle paraît en même temps dans dautres quotidiens, via la Presse Canadienne. Le but est atteint. Je suis assailli par les journalistes à ma résidence de Gatineau. Je dépose une plainte à lOffice de la langue française et à la Commission des droits de la personne du Québec. La plainte est irrecevable au Commissariat aux langues officielles à Ottawa puisque Voyageur ne relève pas des services gouvernementaux. Les excuses de Voyageur Pendant ce temps, Voyageur donne sa version, sans me consulter. Japprends sur les ondes de Radio-Canada, que jaurais eu un comportement agressif et que le chauffeur craignait pour la sécurité des passagers. Ce qui est totalement faux. Me voilà doublement humilié. La résistance sorganise, des passagers sidentifient. Jexige des excuses publiques de la part de Voyageur. Jeudi, je les reçois de Badru Khawja, président de Voyageur, qui sexcuse aussi de leurs premières réactions au sujet de cet incident. Un communiqué parvient le lendemain aux médias. Après une enquête interne, Voyageur offre ses excuses et informe que tous leurs chauffeurs seront désormais bilingues. à la radio, jentends que jai obtenu gain de cause. Pourtant, je ne ressens pas cela comme une victoire, même si jai apporté ma pierre à la défense du français et de ma culture. Il reste tant à faire. Pour que notre langue soit vivante et exprime vraiment notre identité, il faut croire en sa beauté, donc la parler partout, surtout dans une région frontalière comme la mienne. Utopie! Je veux vivre debout, libre et digne, dans ce pays bizarre qui tolère de moins en moins la différence, surtout depuis le dernier référendum. Je nai que faire de ces grandes déclarations damour fusionnel qui ne mènent quà la confusion et de tous ces plans B ou tactiques qui nous marginalisent et nous divisent. La vie nest pas un match où dominent lattitude partisane aveugle et lintolérance crasse. à moins que je sois trop naïf! Il ny aura pas de victoire, tant quun francophone ne sera pas servi dans sa langue au Québec, tant quil y aura des partitionnistes qui en viendront aux coups avec des ultra-nationalistes, tant que le respect mutuel ne sera pas assez profond pour laisser lautre assumer sa différence dans la vérité de ses choix, tant que la peur nous empêchera dêtre nous-mêmes. Cette victoire ne sobtient pas seulement le temps dun référendum, quel quil soit. Elle est loeuvre de toute une vie de vigilance, découte et de persévérance, une vie en mouvement, à limage de notre culture. Tel est notre destin de francophones en Amérique! Tel et notre rêve à reprendre tous les matins! Nous vaincrons, parce que nous aurons lutté jusquau bout pour la justice et la liberté, pour la vitalité du peuple fondateur que nous formons et qui ne veut pas disparaître, même sil est minoritaire. Il nen tient quà nous, quà nous seuls, de vivre ou de survivre en français, dans lespérance têtue de notre devenir. Des violons pendent aux armoiries glacées des ancêtres. Il ne faut quun coup darchet pour quun peuple se dégèle et annonce la débâcle, sa métamorphose dans lavenir. (Ce jour qui me précède).
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| 28.05.2012 à 19h30 - GUY PERREAULT |