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Mercredi, 29 novembre 2000 21:46
VIVE LE PARLER ONOMATOPIEN? Imprimer

Vive le parler onomatopien?

- Lettre ouverte à Pierre Monette -

Jean-Luc Gouin
Lac-Beauport

à la mémoire de mémère Agnès

Aux quatre coins de la Planète, tous statuts sociaux et économiques confondus, l'adolescent francophone type de 14 ans (de Suisse, du Luxembourg, de Belgique, du continent africain, de la France ainsi que ses DOM et ses TOM), s'exprime plus aisément et plus clairement que le Québécois moyen de 20 ans - l'universitaire inclus. Le plus souvent, ce dernier est incapable d'écrire 20 lignes sans faire au moins autant de fautes de langue - de l'orthographie aux solécismes et impropriétés de toutes natures, en passant par un phrasé approximatif. Nous possédons un lexique extrêmement limité, une syntaxe déglinguée jusqu'à l'inintelligible (on ne comprend pas l'interlocuteur: on le devine) lorsque la phrase dépasse trois mots (sujet, verbe et complément, souvent dans le désordre) et, enfin, nous avons une élocution qui s'apparente au discours d'un homme à demi-ivre qui a la bouche pleine mais certainement pas de mots. Nous atteignons le fond du puits lorsque la SRC en est au point où elle offre des émissions entières à des individus possédant une langue que je qualifierais de hasardeuse. Non! pas encore: On atteint les véritables bas-fonds lorsque l'on constate que de nombreux compatriotes dont le français n'est pas la langue maternelle parlent
notre - propre - langue mieux que nous
! ça c'est tragique. Et on s'étonne ensuite qu'ils n'embarquent pas dans notre pays-à-bâtir...

Devant ce résultat collectif pitoyable, témoin d'une révolution tranquille largement avortée, du moins sur ce plan, M. Pierre Monette répond comme suit (DEVOIR du 16 nov.) à la critique de son récent texte (Pour en finir avec les intégristes de la culture) rédigée le 5 novembre par Mme de Villers dans les pages du même quotidien: «Le devoir de bien parler restreint le droit de parole. La correction linguistique, comme la rectitude politique, relèvent d'une même entreprise d'épuration idéologique au profit du patronat.»

La langue étant l'instrument de la pensée, celle-ci ne volera jamais plus haut que celle-là. Tout comme vous vraisemblablement, je me considère être un homme de gauche. Lorsque j'entends un Gouvernement «souverainiste» plus disposé à s'ouvrir (les veines?) à «l'autre» langue qu'à promouvoir la nôtre, terriblement fragile (dans son statut comme dans sa qualité), et lorsque je ne l'entends plus promouvoir un pays à 0,6% du réel, j'avoue que je suis même imprégné par des velléités d'extrême-gauche. Mais il reste, M. Pierre, que je ne puis associer la gauche - car tel est le paramètre binaire et structurant (gauche / droite) de votre argumentation - au: N'importe quoi.

Le devoir de bien parler ne restreint pas le droit de parole. Affirmer cela - pardonnez mes termes crus, bien que vous sachiez vous-même les utiliser avec aisance -, c'est de l'ineptie. Le langage bien maîtrisé construit la pensée et guide l'action. Or une pensée chétive donne naissance à un savoir mou et déficient, à des compétences approximatives ainsi qu'à des actes faibles et incohérents. Sans compter l'incapacité de véritablement communiquer sainement avec ses proches, lieu-matrice des relations sociales qui se poursuivront à l'école, au travail, partout, en toute occasion et pour la vie.

Mon propos ne distille aucune condescendance: ce serait, et de façon fort maladroite, s'en prendre aux victimes plutôt qu'aux causes. Je suis moi-même fils d'un ouvrier et d'une mère, intelligente il est vrai, mais sans instruction; rejeton de la polyvalente par surcroît, ce qui n'arrange rien. Et si aujourd'hui ma maîtrise de la langue, quoique jamais complètement acquise, n'est pas trop mauvaise, c'est «hélas!» par choix et par effort personnel: à vingt ans, au baccalauréat, je disais encore «sink» pour désigner un évier - convaincu que c'était français... Les milliards de $$$ du système d'éducation du Québec n'ont pas contribué beaucoup à viser l'excellence (qui n'est d'ailleurs aucunement antinomique à l'accès pour tous). C'est le désir d'avoir une pensée claire et articulée qui m'incita à procéder de la sorte face à l'instrument fondamental de la communication. Déjà enfant, j'avais l'intuition que si je ne prenais pas cette voie, ce serait mes poings, mes bras et mes cris (des sons à ne pas confondre avec les mots) qui exprimeraient ma volonté de communiquer. Si nous savions mieux parler, ce n'est pas le «patronat» qui s'en porterait mieux mais toute la collectivité. Nous serions capables de mieux échanger avec nos conjoints et nos propres enfants, ce qui signifie en outre moins de violence conjugale et de pédophilie; nous serions aptes à exprimer posément et clairement nos exigences et nos revendications face aux institutions et aux pouvoirs, ce qui impliquerait moins de destruction gratuite contre tout et rien, dans la rue ou ailleurs. Et ça, monsieur, ça n'a rien à voir avec une société axée sur la «droite». C'est au contraire un pays qui marche la tête haute vers l'intelligence, de intellegere, de même famille que LIEN (ligare) qui renvoie à «prendre avec», ou COMPRENDRE - le verbe-outil ultime de la tolérance et même de l'amour, lexie devenue aussi tabou que nation au royaume de... la rectitude politique. Dans un univers de télécommunication, M. Pierre, nous sommes un peuple d'ores et déjà mort si nous sommes incapables de communiquer, tout simplement. Communiquer, non pas onomatopéiser. Qui ne payse rien.

J'ajouterai entre parenthèses, ce qui au demeurant pourrait faire l'objet d'un autre débat, que si nous vivions dans un Québec un peu moins commis (et soumis) au bilinguisme larvé, qui sape et démobilise puissamment la volonté nationale, nous aurions sans doute plus de prédispositions à respecter, enrichir et aimer - perpétuelle assiégée - notre propre langue. D'ailleurs, assiégée par NOUS aussi bien que par eux, qui sont «tous» comme dit le poète. Statut politique de la langue et qualité de celle-ci ne sont pas des dimensions exclusives. Un excellent français accessible à tous sans partage ne signifie pas de facto la «perdurance» d'une nation française en Amérique. En revanche, notre langue «actuelle», et c'est ma thèse fondamentale, nous mène droit au gouffre. à tous égards: politique, social, culturel et économique. Une langue alanguie comme celle que nous nous (com)plaisons à entretenir est le plus terrible fossoyeur de notre être collectif. Plus destructeur encore que tous les Jean Chrétien, les Diane Francis et les Richler du ROC réunis. Car le jour où nous troquerons les phonèmes pour de véritables mots, nous apprendrons à dire OUI à nous-mêmes. à l'instar de Miron.

Quant à la corrélation «correction linguistique = rectitude politique», un de ces quatre vous rougirez d'avoir écrit pareil slogan publicitaire. Et sur-le-champ, je lui oppose la suivante: correction linguistique = pouvoir politique. Une langue solide et structurée partagée par le plus grand nombre reste l'arme absolue, et merveilleuse, d'une saine et forte démocratie - prémices d'un pays fier, noble et respecté.

M. Monette, vous pensez comme nous parlons.

Ce n'est pas étonnant. C'est seulement dramatique.

Jean-Luc Gouin
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N.B. Paru dans Le Devoir du 28 novembre 1996

 

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