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Mercredi, 29 novembre 2000 21:46
OÙ S'EN VA LA LANGUE FRANÇAISE AU QUÉBEC? Imprimer

Où s’en va la langue française au Québec?

Odile Tremblay
Journaliste

J’aurais voulu vous prédire des horizons lumineux pour la sauvegarde pure et dure de la langue française au Québec, dans notre bastion perdu sur son continent anglophone. J’aurais aimé tracer un tableau idyllique et rassurant, pour la bonne bouche, pour nous donner du coeur au ventre, pour qu’on puisse se dire qu’après tout, on a fait ce qu’on a pu en sauvant une langue malgré tous les Lord Durham de notre histoire qui prédisaient sa mort. On se bat pour la survie du fait français à trois pouces des états-Unis, soit, mais qui se préoccupe vraiment de la qualité du véhicule?

Quand je regarde autour de moi, je vois une société qui l’enseigne mal, ce français-là, je vois des hordes d’étudiants arriver à l’université sans avoir en bouche et en main l’outil fondamental de communication qu’est leur langue, avec des professeurs qui n’osent pénaliser les fautes d’orthographe ou de grammaire dans les travaux et les copies d’examen; comme si elles constituaient, cochez au choix, soit une faiblesse mineure, soit un cancer trop généralisé pour qu’on tente encore de l’opérer. Et je me dis que ces étudiants ont franchi tous les caps et tous les circuits du système d’éducation sans apprendre non pas à maîtriser la langue, (qui la maîtrisera jamais?) mais à l’aimer, à se montrer à tout le moins curieux de sa richesse. Ceux qui écrivent mal sont moins portés à lire, et le cercle vicieux s’enroule sur lui-même. La langue, mais qui s’en préoccupe tant que ça ici?

Quand j’écoute les lignes ouvertes ou les interviews éclairs des gens de la rue au téléjournal, la pauvreté de la langue parlée au Québec me saute aux oreilles, et le manque criant de vocabulaire pour traduire une émotion, pour structurer une pensée. Les mots ne sont pas, ou ne sont plus inscrits dans la banque d’une mémoire collective. Bien sûr, on a parfaitement le droit de revendiquer un accent et des régionalismes, mais comment justifier une telle absence d’intérêt collectif à ciseler notre outil de communication ? mais oui, il y a un problème de manque d’exigences linguistiques au Québec. Les immigrants le savent, les étrangers le savent, mais on n’a pas très envie nous-même de le regarder dans le blanc des yeux, ce problème-là.

Allez vous sentir humilié... Allez nourrir le sentiment anti Québec qui gronde dans les rangs d’à côté. Allez donner raison aux allophones qui refusent d’apprendre notre langue en prétextant qu’elle est trop mal parlée. Et flotte le malaise...

Alors on se débat, on argumente, on brandit notre spécificité comme un drapeau, on proteste que les choses s’améliorent après tout, mais quand, en Guadeloupe, j’entends les descendants d’esclaves sortis des champs de canne à sucre comme nous de notre terroir, s’exprimer dans un meilleur français que les Québécois, ça me trouble. Notre langue est trop pauvre, je le vois bien. Souverain ou pas, je me demande comment le Québec pourra s’affirmer sur la scène internationale sans améliorer la qualité du français qui s’y parle. Des correctifs, ça s’apporte, des solutions, ça se trouve. Mais aucun gouvernement ne s’est encore attelé sérieusement à la tâche. Et c’est là où le bat blesse. On mène un combat pour la défense de la langue sans se préoccuper de hausser son niveau. On demande à des organismes de prendre en charge la délicate question sans leur donner le soutien d’un vrai projet de société, sans inscrire leurs activités au chapitre des priorités.

Le Québec arrive de loin, je le sais. Il a longtemps survécu replié sur lui-même, coupé des sources de la francophonie, avec ses berceaux en guise de revanche, et une volonté têtue de se préserver. Historiquement, tout s’explique, et le combat pour la survivance et l’appauvrissement d’une langue privée d’aération, mais on a près de quarante années de révolution tranquille derrière la cravate. On a eu le temps de se draper dans l’étendard du joual, de glorifier nos racines, de se créer un sentiment de fierté nationale, d’avancer de trois pas, de reculer de quatre.

On a surtout eu le temps de se doter, et ce pour plusieurs mandats, d’un gouvernement nationaliste qui aurait dû à tout le moins enfoncer le clou de l’enseignement du français à l’école, tant la langue constitue le levier des aspirations souverainistes. Mais bien au contraire, les deux dernières décennies nous offraient le spectacle de générations sacrifiées, d’élèves cobayes apprenant à écrire au son, de programmes de littérature ayant délaissé l’enseignement des classiques au profit des seuls auteurs nationaux, de matières pratiques plus ou moins inutiles venues parasiter les heures de cours pour mieux faire perdre de vue l’essentiel des buts pédagogiques. De coups de barre en coups de barre, de correctifs en correctifs, vint la récente réforme Marois découvrant, après force pots cassés et maintes études onéreuses sur le sujet, que mieux valait en effet réapprendre aux enfants à lire et à écrire. Mais que de temps perdu!

La nécessité d’enrichir cette langue qui constitue notre patrimoine est évacuée en douce du discours officiel nationaliste et nos dirigeants ne sentent pas le besoin de fouetter leurs troupes avec elle. Comme si la question était accessoire, en somme, comme s’ils pouvaient la traiter en dessous de la jambe avec une telle désinvolture presque amusée. Quand la tête se désintéresse d’un problème, la base l’ignore aussi, s’en glorifie même. On assiste, on participe à des débats ponctuels sur la langue, mais sans qu’ils soient portés par un vent d’intérêt collectif, entre gens instruits, toutes portes closes.

Je ne sais pas où s’en va le Québec et sa langue, mais j’ai l’impression que le terrain est mû pour une réflexion de fond, et qu’il faut se réveiller en vitesse pour la faire. Tout nous y pousse: l’ancrage dans le village global et la francophonie, les réticences des immigrants devant le français parlé au Québec, une maturité de société aussi. Quarante ans de révolution tranquille, c’est le passage de l’enfance à l’âge adulte tissé de crises existentielles désormais derrière nous. Au bout du processus, le problème de la langue arrive en plein front à qui sait voir. Mais pourquoi ne pas y faire face en s’avouant en famille que le français du Québec est trop pauvre et que la seule façon de résister à la marée anglophone, avec ou sans le Canada, c’est de se jeter tous azimuts dans une bataille active pour améliorer son niveau?.

Le 21 mars 1998


 

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