| Mercredi, 29 novembre 2000 21:46 | LE RUSSE PLUS UTILE QUE LE FRANÇAIS À TORONTO |
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Le russe plus utile que le français à TorontoGérald LeBlanc Il y a deux ans, quand j'avais dit à Radomir Grandic qu'il était un contestataire, il m'avait répondu : « Je ne fais que me tenir debout comme quand j'ai décroché les galons de mon uniforme pour ne pas suivre les directives de Tito.» Hier matin, ce sont les galons du bilinguisme que notre brave Yougoslave a dû arracher de son uniforme canadien, au bureau de l'aide sociale de Toronto. Ne pouvant trouver de travail au Québec, où ils étaient arrivés comme réfugiés à l'été 1996, Radomir et sa femme Snjezana sont partis pour Toronto en juillet dernier. Ils y suivent des cours d'anglais langue seconde pendant que leur fils Marko est premier de classe à l'école française. Convoqués hier au bureau de l'aide sociale, les Grandic ont eu la surprise de leur vie : ce n'est pas en français, mais en russe qu'ils y ont fini par se faire comprendre. Le préposé au dossier des Grandic, M. Kelly, a commencé par leur dire qu'il leur fallait un interprète. Radomir, qui ne pouvait payer les 100 $ requis pour un interprète, ne comprenait pas qu'on ne le serve pas en français, une des langues officielles du Canada qu'il maîtrise maintenant plutôt bien. Lui ayant fait comprendre qu'en Ontario ce n'était pas comme au Québec, on lui a demandé quelles langues il parlait. « Le serbo-croate, ma langue maternelle, le français, le russe et un peu d'allemand », a répondu Radomir. M. Kelly a alors déniché un collègue qui comprend le russe et c'est dans cette langue que s'est poursuivie la conversation par interprète interposé. - « Vous revenez avec un interprète serbo-croate ou l'on vous supprime l'aide sociale de février », lui a dit M. Kelly. - « C'est un ultimatum que je n'accepte pas et c'est illégal de refuser de me servir en français », a rétorqué l'étranger ne connaissant pas encore la vraie nature du bilinguisme canadien. J'ai essayé sans succès d'obtenir des précisions du bureau de Toronto Social Service, mais la directrice du Centre francophone de Toronto, Mme Liliane Kvarv, me dit qu'il n'y a rien à faire avec ces gens qui ne rappellent jamais. « Autrefois, on y disposait toujours d'un professionnel francophone, mais maintenant c'est très occasionnel, peut-être 5 % du temps. Ne relevant ni du fédéral ni du provincial, mais du municipal, ils se réfugient derrière la loi qui ne les oblige pas à nous servir en français. » Si les Grandic veulent continuer à recevoir de l'aide sociale, ils devront donc apprendre qu'à Toronto le merveilleux bilinguisme canadien n'est pas fait pour la vie courante. Ils pourront aussi se consoler en lisant l'éditorial du Toronto Star du 24 janvier 1996, six mois avant leur arrivée au Canada, qui départageait les bons des méchants dans la guerre des langues : « Contrairement au Québec, qui a fait du français la seule langue officielle, l'Ontario n'a aucune loi privilégiant l'anglais, aucune loi coercitive. L'Ontario mérite des félicitations et non des critiques à ce chapitre. » Ils pourront ajouter le témoignage de la journaliste Donna Laframboise, à qui le Globe and Mail consacrait une pleine page de lamentations sur le Québec français : « J'ai mis un certain temps à réaliser que le bilinguisme, un idéal digne d'aspiration dans le reste du Canada, était un terme méprisé au Québec. » Ils ne devront surtout pas oublier de chanter les louanges du merveilleux pays bilingue du petit gars de Shawinigan à mesure qu'ils apprendront que le bilinguisme canadien repose sur des raisons que la raison ne connaît pas. |
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