| Mercredi, 29 novembre 2000 21:46 | LE FRANÇAIS QUE J'AIME |
|
|
LE FRANçAIS QUE JAIME
Odile Tremblay On minvite à disserter ici sur le français que jaime et à lheure de prendre la parole, jai envie surtout de balbutier quelques doutes et de balancer à la ronde un paquet dinquiétudes. Chaque fois que jécris sur la langue surgit le même écran de brouillard qui me force à sortir ma corne de brume, à pousser un signal dalarme en ne sachant pas trop qui dans ma société lentendra. Le français que jaime est un français plus épanoui, plus exigeant que celui quon parle au Québec. Cest un français en devenir plutôt quun acquis. Aussi ai-je davantage de questions que de réponses à partager avec vous, de voeux pieux que de belles déclarations ronflantes. Mon rapport avec la langue est individuel et collectif. Jai grandi dans une famille qui aimait la lecture. Ce fut une chance dont japprécie à chaque instant la portée puisque mon métier puise au goût des mots qui faisait le miel des grands écrivains que je dévorais dans mon enfance, sans savoir alors quils moffraient un trésor. Mais je vis dans une société guère très exigeante face à sa langue et comme tous mes compatriotes, je participe au grand laxisme, au grand relâchement qui nous baigne. Jécris mieux que je ne parle, entrant au moment de pondre un texte en contact avec un bagage littéraire enfermé dans sa case écrite. Quand je mexprime verbalement, jai tendance par réflexe à me mettre au diapason collectif, pour communiquer sans problèmes en somme. Une paresse qui participe à la grande schizophrénie langagière qui nous caractérise et dont je ne mabstrais pas. En France, je parle mieux quici, pas tant pour bien paraître, que parce que mes interlocuteurs stimulent chez moi en employant le mot juste, le besoin den faire autant. Je majuste constamment, sautant à cloche pied entre les niveaux de langage. Et si jétais plus conséquente avec moi-même, je viserais certainement lexcellence tout le temps. Au Québec, on est trop souvent tirés vers le bas et je crois quon a tous beaucoup de mal à mettre le cap ailleurs. Lécrit apparaît souvent ici comme le seul refuge des amoureux de la langue, mais il y a tant de relâchement là aussi, dans les journaux entre autre où la qualité du français semble si fréquemment un point de détail. Jai cherché lorigine des à-peu-près, des carences de notre langue dans lhistoire du Québec, en remontant le cours du passé jusquà la Conquête quand les élites françaises ont déserté le navire en emportant avec eux le français savant. Jai regardé en pensée notre peuple dagriculteurs, de forgerons, de tous ces petits métiers dédaignés par les conquérants, se battre pour conserver leur langue, en la truffant danglicismes, mais en se battant tout de même. Jai trouvé quil y avait une beauté dans cet acharnement-là, mais que ma langue était devenue mal en point à force davoir suffoqué trop longtemps en vase clos, sans nourriture extérieure, sans littérature aussi. Lord Durham avait raison sur ce point-là: on navait pas de littérature savante ici, juste des légendes, des chansons venues de la mère patrie qui parlaient de croisades, de rois, de princesses et de rossignols, de toutes ces réalités étrangères véhiculées par la mémoire, mêlées aux chasses-galeries de nos pays nordiques, aux contes de bois, de drave et dIndiens. Mais il avait tort de croire que notre langue se mourait pour autant. On sy cramponnait, têtus comme des paysans peuvent lêtre, avec nos berceaux et nos clochers, nos sacres, nos turluttes et nos expressions boiteuses. Cest un cliché de dire que le français parlé au Québec est un miracle de survivance. Mais les clichés sont souvent des clichés parce quils sont vrais. Des fois, jessaie de nous voir de lextérieur et je suis attendrie, épatée, choquée tout à la fois par le rapport damour haine que lon entretient avec ce français-là. On y tient tellement et on veut si peu lenrichir. Je me dis quon se réconciliera avec notre langue le jour où lon aura fait la paix avec notre histoire en une sorte de psychanalyse collective. Pourquoi des gens dont le niveau déducation sest tellement élevé au cours des trente dernières années se soucient-ils si peu collectivement dacquérir un riche vocabulaire, de diversifier leurs expressions, de sexprimer en français correct? Serait-ce que lon boude encore la France de nous avoir abandonnés jadis, en refusant de consulter des dictionnaires auxquels nos ancêtres navaient pas accès? Serait-ce que ce réflexe de repli sur soi, qui nous a sauvé de lassimilation, persiste dans notre rapport avec la langue, en vieux mécanisme de défense, quand dans tous les autres domaines, le Québec ne craint nullement de souvrir au monde? On a trop mal à notre histoire pour lenseigner, alors que la seule façon de dépasser nos blocages serait de les comprendre. Cest fou de voir à quel point les peuples se comportent de la même façon que ces individus, empêtrés dans leurs traumatismes denfance sans pouvoir grandir, répétant des formules qui nont plus leur raison dêtre et se privant de dessert pour protester contre on ne sait quoi. Me voici donc ici à disserter sur le français que jaime, alors que le français que jaime est à réinventer. Disons que dans mes rêves, il a affronté ses fantômes, il se baigne dans le courant de la francophonie sans complexes, fier de ses expressions particulières, sans avoir peur de se perdre chaque fois quil met le nez dehors. Le français que jaime consulte des dictionnaires parce quil lui manque des mots et quil sait pourquoi. Il prend le virage de la langue comme il a pris le virage technologique, parce que le bon sens veut ça et quon nentre pas dans le XXIe siècle sans des bons outils. La semaine dernière, lécrivain Yves Beauchemin publiait dans la page Idées du Devoir une lettre volant au secours de la langue française menacée. Il brandissait le drapeau de la souveraineté pour contrer notre déclin démographique et le rejet par le Canada anglais de nos aspirations collectives. Je nai rien contre ce discours-là. On le sert et le ressert depuis tant dannées de toute façon. Il possède ses forces, ses faiblesses, sa logique. Mais je me dis quon en met beaucoup sur le dos dune indépendance appelée à nous délivrer du mal. Comme on en a mis beaucoup avant sur celui de la loi 101. Cest toujours la faute des Anglais, des émigrés si le français prend du plomb dans laile. Alors on dresse des barricades, on charge des politiques et des structures de protéger notre langue contre les ennemis extérieurs, quand le premier ennemi du français, cest nous qui le parlons collectivement si mal. Mais ce discours-là, qui le tient? Deux, trois voix discordantes que personne na trop envie dentendre. Mais jy joins la mienne. On a tellement peur ici de nommer nos faiblesses. On accuse tout le monde afin déviter de se remettre en cause. Si on se forçait pour mieux parler le français au Québec, peut-être que les immigrants y seraient moins hostiles, les Anglais aussi un coup parti. Ce discours-là de la déresponsabilité mapparaît stérile et paresseux. On tourne en rond avec lui. Une petite société comme la nôtre noyée dans sa mer anglophone se voit condamnée à lexcellence. Cest son premier rempart, avant toute loi, avant toute souveraineté. Vise-t-on lindépendance, quil faudrait de toute façon sy préparer en haussant nos exigences pour communiquer avec une francophonie qui narrive pas toujours à nous comprendre. La récente réforme de léducation vient pousser bien tardivement cette roue-là. Il lui reste à sinscrire dans un vrai projet de société, à se voir nourrie par une curiosité, un goût pour la langue, sa richesse, ses mystères. Mais les préoccupations collectives vont-elles dans ce sens-là? Non et je men désole. On traite le français au Québec comme un acquis menacé alors quil est devant nous, à découvrir et quil nous échappe encore. Le français que jaime repose en fait bien davantage sur une démarche que sur un réflexe de protection. (Allocution prononcée au déjeuner-causerie organisé par Impératif français le dimanche 14 mars 1999 à loccasion de la Semaine de la langue française et de la francophonie) |
Faites un don ou devenez membre d'Impératif français
Pour faire un don rapidement
| 28.05.2012 à 19h30 - GUY PERREAULT |