| Mercredi, 29 novembre 2000 21:46 | LE FANTÔME DU GÉNÉRAL |
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LE FANTôME DU GéNéRALHubert Laroque
Il est bien vivant le fantôme du Général qui, trente ans après, revient hanter la mauvaise conscience des fédéralistes, et montrer dans une lumière cruelle l'anomalie de notre histoire, accrochée dans le sillon du verbalisme et de l'impuissance, comme un disque ayant atteint le dernier degré de l'usure. On aura posé les mêmes questions qu'il y a trente ans sans y apporter plus de réponses. Surtout celle, bien vaine, de savoir si le Général avait prémédité la célèbre phrase de <<Vive le Québec libre!>> Ce cri appartient à l'Histoire, et c'est à elle qu'il faut en demander la réponse, les intentions immédiates des actants étant infiniment secondaires. Le Général de Gaulle, qui était un homme de génie, ce que ne sont pas ses détracteurs, voyait les choses dans une perspective normale, et les questions canadiennes entrent dans des catégories générales bien connues. Le Général savait que les Québécois et les Canadiens français sont un peuple conquis en 1760 par l'Angleterre, et que leur statut politique, depuis lors, est d'ordre colonial. Or, depuis la fin de la guerre de 1939-1945, les empires coloniaux s'écroulaient, et les peuples vivant dans des régimes et des institutions étrangères, par un mouvement général et irrépressible, secouaient leur tutelle et accédaient à l'indépendance. Le Général de Gaulle a donc, par une extrapolation évidente, appliqué au Québec, et par-delà au Canada français, les lois de la normalité politique et historique en <<prophétisant>> que nous suivrions le mouvement de l'histoire. N'importe quel homme un peu cultivé et intellectuellement honnête aurait pu penser ce mot, mais le génie de de Gaulle a consisté dans le pouvoir de proférer: <<Vive le Québec libre!>>, au bon moment, et dans la mise en scène, et dans le retentissement spectaculaire qui, trente ans après, nous atteint encore de plein fouet. Si le mot a causé scandale, si, après trente ans, les fédéralistes se tordent encore d'indignation réelle ou feinte, ils devraient avoir l'honnêteté d'admettre que le Général a déchiré le voile du temple, et jeté sur leur beau Canada un soupçon auquel celui-ci peut difficilement se dérober. Le fédéralisme des Canadiens français, -les Anglos eux ne l'ont pas oublié- repose en effet sur une vision tronquée de l'histoire, sur l'oubli du fait capital de la Conquête de 1760. Ce fait, en apparence occulté, est passé intégralement dans la Constitution canadienne et dans les institutions fédérales où nous le respirons tous les jours au point qu'on ne le reconnaît plus. à un degré tel qu'aucun peuple colonial n'a connu une occupation semblable à celle des Québécois et des Canadiens français. Les colonisateurs du XIXième siècle n'ont jamais nié l'identité des peuples qu'ils tenaient en domination; le Gouvernement fédéral, et les provinces anglaises, ont toujours refusé de reconnaître l'existence même d'une nation québécoise ou canadienne française, ils en ont même récusé absolument la formulation indirecte et dégradée de <<société distincte>>. Le fédéralisme des Canadiens français est la forme politique de l'assimilation. Le fédéralisme n'est pas, en effet, une essence politique stable, c'est le passage transitoire d'une identité française à un je-ne-sais-quoi qui s'agite en rouge et qui parle anglais. S'y manifestent toujours une attraction d'esclave pour l'Anglais, et un mépris, voire une haine à peine voilée, pour tout ce qui est Français, pour tout ce qui rappelle ce que nous avons été, ce que nous pourrions devenir. Or l'irréfutable cri du Général de Gaulle, contre lequel on ne peut que grimacer, dit la vérité sur la condition du Québec dans le Canada, il nous restitue à notre destin biaisé, confisqué, en nous indiquant la voie de l'indépendance sans laquelle cette identité française, héritée de la France et acculturée à l'Amérique, est inexorablement condamnée à la disparition par assimilation. L'indépendance n'est donc pas une machine à faire saigner les bons Anglais, l'indépendance est l'exigence incontournable de notre survie, de notre existence même. Un peuple colonisé n'a pas de gouvernement ni de représentants qui expriment sa voix, sinon par bribes ou fragments dénaturés. Les politiciens collaborant au régime fédéral ne peuvent ni comprendre ni assumer l'aspiration d'un peuple, ils ne peuvent dire la parole du Québec. Et voilà pourquoi, les Québécois et les Canadiens français, enfermés dans la Constitution et les institutions d'un autre peuple, n'ont pas de voix propre, ils sont comme des muets face au monde qui ne les entend qu'à travers la distorsion, la trahison et le travestissement de la voix canadienne. Pire encore, ils ne peuvent, au dedans de ce qui devrait être leur pays, se dire eux-mêmes, parce que tous les lieux de parole politiques et médiatiques sont irradiés par le Gouvernement fédéral, et que le seul fait de prendre la parole dans un tel espace est un acte détourné de son sens et inscrit dans une dynamique de collaboration. Aussi fallait-il que Quelqu'un vint du dehors, devine notre parole empêchée, comprenne notre aspiration obscure, entende la circulation de la Nouvelle-France ininterrompue sous la carapace canadienne, et qu'il nous prête sa grande Voix. Le soir du 24 juillet 1967, du haut du balcon de l'Hôtel de Ville de Montréal, ce n'est pas de Gaulle qui a parlé, mais c'est l'instinct du peuple québécois qui s'est soulevé et qui a insufflé au Général sa propre parole que lui, le peuple québécois, muet et enfermé, ne pouvait dire. En vérité, <<Vive le Québec libre!>> est une parole québécoise, la plus vraie et la seule que nous ayons jamais prononcée. Cette Parole demeure suspendue dans un absolu immobile, aussi vraie et aussi urgente en 1997 qu'en 1967, et Elle juge autant le Canada de M. Chrétien que l'impuissance du Québec à La réaliser.
Hubert Larocque |
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