| Mercredi, 29 novembre 2000 21:46 | LE DESTIN DES IMMIGRÉS |
|
« LE DESTIN DES IMMIGRANTS »
Dans «Le Destin des immigrés» paru aux éditions du Seuil en 1994, Emmanuel Todd, analyse le rapport établi par quelques sociétés occidentales avec les immigrants établis sur leur territoire. Plutôt quune synthèse de ce livre très documenté, je préfère vous présenter quelques réflexions qui pourraient nous être utiles pour planifier nos stratégies dintégration des immigrants. Une des thèses centrales de cet ouvrage est que le modèle de
relations familiales, et tout spécialement le mode de transmission de lhéritage,
façonne la perception des autres hommes. Les familles dont chaque enfant reçoit la même
part dhéritage préparent à une vision universaliste de lhomme basée sur
une équivalence fondamentale, alors que dans les sociétés où les règles de succession
privilégient lun ou lautre enfant, les individus considèrent les
différences comme essentielles et sont hostiles aux idées déquivalence des
individus et de fusion des peuples. «En système égalitaire règne la certitude métaphysique a priori de léquivalence des hommes, hypothèse indépassable dune essence commune et universelle. Chacun est semblable à tous, présupposé qui peut finalement engendrer une inquiétude symétrique, quoique moins intense, de celle qui hante les pays différentialistes. En système non-égalitaire, chacun a peur dêtre isolé parce que différent de tous; en système égalitaire, chacun craint dêtre inexistant parce que dissous dans une masse indifférenciée. [...]la certitude a priori dune essence commune permet lacceptation de mille différences perçues comme secondaires..»(Todd, 1994, 248) On a tendance à confondre démocratie et universalisme. Or dans plusieurs démocraties, un égalitarisme interne repose sur lexclusion et exploitation dun autre groupe: ce fût le cas à Athènes où les esclaves navaient pas la citoyenneté, cest le cas des états-Unis où «La différence noire avait permis doublier les différences entre classes sociales, elle autorise par la suite leffacement des différences familiales, et religieuses portées par les immigrés blancs. Bref, la ségrégation des Noirs permet lassimilation des Blancs.»(Todd, 1994,89) Les sociétés principalement étudiées sont les états-Unis,
lAngleterre, lAllemagne et la France à laquelle lauteur est
particulièrement attaché. De nombreuses autres sociétés sont brièvement analysée et
nous y trouvons notamment ces lignes qui nous concernent directement: La différence fait peur et il est nécessaire davoir un cadre qui rassure les milieux populaires. Lexpression «milieux populaires» soppose ici à hauts fonctionnaires, élites politiques, journalistiques ou intellectuelles. Cette distinction permet dinsister sur la distance entre les discours et la multitude de comportements des gens qui accueillent ou qui rejettent le nouvel arrivant. Lorsque les politiciens ne prennent pas en considération ce qui se vit dans la réalité quotidienne, il y a risque démergence de mouvements de refus de limmigration, comme on le voit avec le Front National en France. Faute de sécuriser la population en affirmant ses idéaux, les politiciens finissent par se soumettre à ses peurs. «Chaque homme aspire avant tout à être reconnu comme homme par les hommes qui lentourent»(Todd, 1994, 319). Limmigrant cherche à sintégrer et, en général, il sait que la connaissance de la langue du pays ou il sétablit est nécessaire et quil doit respecter les lois et coutumes de ce pays. évidemment il faut que la langue officielle apparaisse aux yeux de limmigrant comme loutil privilégié dintégration, car sa préoccupation initiale est de maîtriser la langue daccès au travail, aux services et à la vie commune. Nous en retiendrons que le caractère français du Québec doit simposer dans les faits comme un élément dintégration. Lambiguïté du statut de la langue - sans parler des vexations dont sont lobjet ceux qui la parlent - est un élément qui joue en faveur de la langue perçue comme gagnant du terrain. Avant de choisir à qui sallier, celui qui arrive pour recommencer sa vie cherche à savoir qui décidera demain. Lattitude de la société daccueil détermine lassimilation ou la ségrégation des immigrants. Les sociétés intolérantes à la différence ethnique nacceptent pas lintégration de leurs immigrants et les forcent à vivre en groupes séparés. La réponse de certains groupe est la formation dune carapace protectrice. Ils survalorisent tout ce qui les distingue et ce qui resserre leurs liens. Parfois lintolérance religieuse leur apparaît comme une réponse à linsulte du rejet. Dautres fois ces groupes perdent toute culture propre: celle-ci ne leur offre plus aucun modèle de réussite sociale, et laccès à celle de la société détablissement leur est refusée au nom de leur différence. «Lidentité noire qui se constitue [en Angleterre] na pas une logique propre, comme les identités sikh ou pakistanaise, mais se définit entièrement par la négation de certains aspects de la culture anglaise dominante, à laquelle les Antillais appartiennent mais dont ils sont rejetés. La marihuana, lalcool, le non-respect de la loi en général, fournissent aux jeunes chômeurs dorigine antillaise les éléments centraux dune contre-culture - mieux: dune anticulture.» (Todd, 1994, 157) ... «En réalité la souffrance et le comportement suicidaire des populations noires ne font quadministrer la preuve ultime de leur non-différence, de leur banale humanité. Un groupe progressant culturellement mais acceptant sans anxiété léternité de son enfermement aurait été, lui, très étrange, non humain.»(Todd, 1994, 110) Les sociétés qui fonctionnent en utilisant une communauté comme bouc émissaire peuvent aller jusquà acculturer un groupe pour le faire correspondre à limage négative qui répond à leur besoin de diabolisation de lautre. La marginalisation de ces groupes ethniques alimente des tensions sociales dautant plus insolubles que lélimination du groupe cible reporterait sur dautres la haine de la différence. Cest en proposant aux groupes minoritaires de devenir des hommes libres et égaux quune société développe un potentiel de séduction. L«idéal révolutionnaire atteint par cette proposition le coeur de lhomme: elle éteint langoisse de la différence et de la solitude»(Todd, 1994, 319) La société hôte fait progresser les choses en affirmant clairement quelle attend des immigrants quils sintègrent dans la société. Cette affirmation est possible dans une société dont les citoyens sont fiers de leurs acquis et confiants dans leur capacité daccueillir les nouveaux arrivants. En leur assurant que leurs enfants seront des citoyens à part entière, les citoyens rassurent les nouveaux arrivants, même si cet engagement cause un choc à ceux qui craignent de perdre leur culture. Personne ne compte créer un groupe qui restera à lécart, génération après génération. Lapparence tolérante des discours qui cachent les règles du jeu reportent les problèmes à des moments de crise auxquels personne ne sest préparé. Le droit à la différence désoriente la deuxième génération. «En retardant ladhésion aux valeurs de la société française dadolescents coupés de leurs valeurs dorigine, elle a été un facteur danomie.»(Todd, 1994, 457-459) Il est vrai que le temps est nécessaire pour se connaître et sapprivoiser. Mais il faut que ce temps soit vécu, que les contacts soient possibles, que pas à pas la rencontre se produise. La culture immigrée maintient sa ségrégation tant quelle est «protégée» par le rejet de la population majoritaire. Quand les individus de la société daccueil établissent des ponts avec les individus de la société enclavée, les barrières se diluent et les résistances se désintègrent. Ces interrelations sétablissent naturellement dans les sociétés où la différence entre les individus apparaît moins importante que leurs ressemblances. Une société pluraliste, ayant un fond commun, tire de sa diversité le respect de chacun. Les sociétés intolérantes à la différence ont toujours un groupe qui sert de cible à leur hétérophobie. Outre une réflexion sur limmigration, ce livre de 470 pages nous propose une analyse décapante du «multiculturalisme» des états-Unis et une réflexion sur les rapports entre majorité et minorité, assimilation et ségrégation. Il ne suffit cependant pas de se distinguer des erreurs des autres pour réussir, et lon regrettera que lauteur insiste peu sur les apports de limmigration aux sociétés qui y recourent, ainsi que sur le vécu identitaire de ceux qui sassimilent. Les pays occidentaux ne peuvent plus se passer de limmigration et la progression de lécart économique entre le monde industrialisé et le tiers-monde stimule lexode des habitants de ces derniers. Mais, comment gérer ces brassages de complémentarités pour quils ne se limitent pas à des mouvements démographiques, acceptés pour des calculs politiques et économiques? <:>:<:>:<:>:<:>:<:><:>:<:>:<:>:<:>:<:><:>:<:>:<:>:<:>:<:><:>:<:>:<:>:<:>:<:><:>:<:>: Georges Galand Centre de communication transculturelle 574, boul. Wilfrid Lavigne |
Faites un don ou devenez membre d'Impératif français
Pour faire un don rapidement
| 25.02.2012 à 18h00 - SOIRÉE HOMMAGE À JACQUES LACOURSIÈRE |
| 25.02.2012 à 20h00 - CONCERT BRASSENS |