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Mercredi, 29 novembre 2000 21:46
LA FRAGILITÉ DES MINORITÉS LINGUISTIQUES Imprimer

éditorial, Franc-Contact, avril 1997

La fragilité des minorités linguistiques

par Roméo Paquette

On assiste depuis quelques années à un phénomène accéléré de nivellement des cultures. Le processus n’est pas neuf en soi, mais, dans la foulée du triomphe des états-Unis contre leur seul rival dans la course à la suprématie mondiale, l’URSS, c’est la langue et la culture étatsuniennes qui établissent les règles du jeu, particulièrement à l’âge des autoroutes électroniques. Le Canada, si l’on excepte quelques zones d’intérêt particulier ayant surtout trait au commerce, s’appuie sur son voisin du sud pour assurer à la langue anglaise une hégémonie dans tous les domaines.

Ici et là, des poches de résistance s’expriment. Entre autres : le Québec, qui veut donner au français une valeur de langue nationale, malgré toutes les stratégies anglophones d’arrière-garde pour reprendre le terrain perdu. Les Acadiens du Nouveau-Brunswick qui, après avoir atteint un niveau d’épanouissement communautaire admirable et prometteur d’avenir, doivent se défendre contre le morcellement appréhendé par le biais des circonscriptions électorales et le peu d’intérêt que manifestent leurs congénères anglophones pour respecter le statut d’égalité garanti par la Loi 88. Les hispanophones des états-Unis, qui devront à plus ou moins court terme faire face à des lois ressemblant à celles qui ont été promulguées par le Manitoba à la fin du siècle dernier pour empêcher le développement d’une francophonie canadienne hors-Québec. Les Franco-Ontarois qui, après avoir gagné d’arrache-pied une certaine reconnaissance politique, se voient maintenant menacés de dispersion par le fusionnement de leurs institutions communautaires à des structures publiques sur lesquelles ils n’ont aucun contrôle; l’Hôpital Monfort n’étant qu’un cas type.

Après avoir connu phases de l’aliénation qui frappe les minorités francophones, aux états-Unis et au Canada en particulier, j’en perçois une troisième qui sera encore plus difficile à contrer que les deux premières. Celles-ci méritent un bref rappel pour clarifier mon propos.

Phase 1 : 1867 à 1950

La première comprend, d’une part, les efforts qui ont marqué l’histoire, particulièrement après 1867, pour établir des communautés et des institutions francophones viables à l’ouest du Québec, et qui ont connu leur apogée vers les années 1950, pour ensuite décliner après l’arrivée de la télévision et de tous les autres phénomènes d’urbanisation globale qui ont fait éclater les communautés homogènes encore trop faibles pour résister ; et, d’autre part, l’opposition systématique des « héritiers de Lord Durham », de l’Ontario à la Colombie-Britannique, contre toute revendication de droits politiques ou sociaux qui auraient permis l’épanouissement d’une langue ou d’une culture françaises ailleurs qu’au Québec, au Canada. Les Acadiens des provinces de l’Atlantique ont subi le même traitement. Au cours de cette première phase du processus d’aliénation, les Canadiens français et les Acadiens vivant à l’extérieur du Québec se sont repliés sur les paroisses et les diocèses identifiés à leur survie pour organiser leur vie collective, fonder des écoles et autres institutions d’enseignement, des coopératives et même des stations de radio, grâce à l’établissement de rapports associatifs, dont ceux qui ont été entretenus avec le Québec grâce au Conseil de la vie française en Amérique, appuyé par la Fraternité française d’Amérique, regroupant les divers mouvements patriotiques, et comptant même sur la générosité des paroisses et des écoles du Québec.

Cette solidarité entre francophones d’Amérique, a rendu possible l’édification d’un actif institutionnel remarquable et un niveau d’autonomie communautaire qui n’a cessé de décliner depuis une trentaine d’années. Tout cela, malgré le fait qu’avant la fin des années 1960, aucune de ces communautés francophones ne jouissait d’une reconnaissance politique quelconque, ni au fédéral ni au provincial. Malheureusement, comme on en fait allusion plus haut, l’invasion des foyers par une télévision d’inspiration purement anglo-américaine durant près de deux décennies, la mise en branle de la société de consommation, la contestation à sens unique des valeurs traditionnelles, l’absence de tout sens critique, enfin, un environnement révolutionnaire dont on subissait les effets sans y contribuer, commencèrent, au cours des années 1950, à ébranler un patrimoine construit durant près d’un siècle. C’est à partir de ce moment que de nombreuses paroisses et institutions, à l’ouest des Grands-Lacs et en Nouvelle-Angleterre, ont été graduellement cédées à la société dominante et anglicisées. Les parents, incapables de lutter contre la pénétration des foyers par un instrument aussi envahissant que la télévision, d’expression anglaise seulement, ont cessé d’être la courroie de transmission de la culture et de la langue dont ils détenaient l’héritage.

Au Québec, durant la même période, la révolution des idées étant véhiculée en français, on assistait à la prise de conscience qui a déclenché la révolution tranquille et la détermination de résister au rouleau compresseur déjà en voie de noyer deux siècles d’évolution culturelle.

Phase 2 : 1960 à 1990

La deuxième phase a été celle de l’éclatement des communautés, dans leur ensemble, ce qui s’est révélé encore plus dramatique pour les communautés canadiennes-françaises minoritaires ; de la désintégration accélérée des institutions que celles-ci s’étaient données ; de la prise en charge par les gouvernements des activités qui relevaient auparavant d’initiatives locales. En cédant tous les services à des organismes d’état, on a en même temps créé un monstre bureaucratique, sans âme, qui tend à se perpétuer, à se consolider et à décourager, en même temps, les dynamismes nécessaires à la vie des communautés. C’est donc la société dans son ensemble qui a perdu son âme et dont la vulnérabilité s’accentue dans la mesure où elle s’atomise. L’exemple de l’éclatement de la famille est probant. Le sens des responsabilités, même de l’engagement personnel, sont difficiles à réconcilier avec la perte du sens social.

Que dire alors d’une notion telle que la préservation d’une langue, d’une culture, quand elles ne sont pas compatibles avec les communs dénominateurs auxquels les milieux sont soumis ? Les particularités ont vite fait de disparaître si elles ne sont pas identifiées à des modes et à des clichés entretenus par la loi de l’offre et de la demande.

C’est ainsi qu’au cours des années 1970 et 1980, on a vu tomber les adhésions aux sociétés patriotiques et aux associations vouées à la promotion de la vie communautaire francophone en milieux minoritaires. On aura vu naître l’implication de l’état fédéral et le financement d’un réseau de secrétariats couvrant toutes les provinces et les deux Territoires hors-Québec, dont la mission consiste à se substituer au sens communautaire de la base pour offrir aux individus et aux familles des services qui justifient l’intervention de l’état..

Si cette situation est dangereuse, en ce qui concerne les minorités francophones, elle l’est tout autant pour les Québécois francophones. L’éclatement des familles, la désertion des paroisses, la dénatalité, en plus du phénomène du suicide chez les jeunes, de la mono-parentalité, de l’indiscipline et du manque d’orientation des générations montantes, sont autant de phénomènes qui minent le dynamisme du progrès social et culturel. Si l’on ajoute à cette vulnérabilité celle de la faible masse critique francophone par rapport à la puissance écrasante du bloc anglo-américain, lequel s’enrichit constamment par l’intégration de tous les éléments migratoires, il y a des raisons de s’inquiéter pour l’avenir.

Phase 3 : 1990 à 2000 +.

Depuis l’échec de l’Accord du lac Meech, une nouvelle donne n’a de cesse à se préciser. La division, qui a toujours été latente, entre le Québec français et le Canada anglais dans son ensemble ne fait que s’accentuer. Il s’est même creusé un fossé qu’il faudrait combler le plus tôt possible entre les Canadiens français et les Acadiens des autres provinces. Les provinces, dans leur ensemble, reçoivent des messages contradictoires quant aux solutions qui pourraient aboutir à une constitution conforme aux aspirations des deux principales cultures du Canada.

Durant ce temps, depuis le référendum de 1995 surtout, on constate que le ton a monté et que même les anglophones du Québec, pourtant peu menacés dans leurs droits, profitent de la paranoïa du Canada anglais pour se prétendre victimes d’injustices et tenter de banaliser le sort fait aux francophones hors-Québec pour propager une caricature des vraies intentions du Québec.

Par ailleurs, nous assistons à un retour du balancier sur la scène politique. Le mouvement de rationalisation des dépenses et la lutte aux déficits budgétaires a contribué à mettre en place des gouvernements dits de droite qui sont en voie de compléter l’intégration des institutions francophones dans les structures publiques.

Conclusion

Comment tirer une conclusion pour l’avenir de la francophonie, aussi bien aux états-Unis qu’au Canada ? Y a-t-il une leçon à tirer des manifestations de solidarité des Franco-Ontarois devant la menace de disparition du seul hôpital francophone en Ontario ? Peut-on y voir le début d’une prise de conscience collective qui m’apparaissait en sérieuse défaillance depuis quelques années ? En tout cas, c’est dans la solidarité et la prise de conscience de leurs valeurs et de leur patrimoine que les minorités francophones, partout où elles connaissent une certaine homogénéité, pourront redécouvrir les stratégies qui ont animé leurs prédécesseurs.

Roméo Paquette

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