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Mercredi, 29 novembre 2000 21:46
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L’EMBARRASSANT PANACHE DES QUéBéCOIS

(Cet article a été rédigé avant la visite du Premier ministre québécois en France.)

éditorial de Jean Daniel
Nouvel Observateur
25 septembre 1997

Tandis que partout notre langue recule devant l’anglais, 7 millions de Québécois, qui jadis ne représentaient qu’une ancienne France, ont décidé de concilier la pratique du français avec la modernité.

Les référendums en écosse et au pays de Galles ont pour objectif inavoué et légitime d’éviter un nouveau problème irlandais au Royaume-Uni. Tout comme l’audacieuse auronomie catalane a servi à délégitimer les excès des aspirations basques. Je pourrais allonger la liste des convulsions microethniques ou macroculturelles en terminant par les tragédies kurde, bosniaque ou palestinienne. Bref, depuis la chute du mur de Berlin, les empires reculent, les nations avancent, et ce débat de notre fin de siècle n’est nulle part vécu avec autant de passion qu’au Québec. Un état pour deux nations? Une nation pour deux peuples? Air connu au Proche-Orient. Le miracle ici est qu’il est vécu dans la non-violence. Si les Québécois ont tort, c’est sans agressivité. S’ils ont raison, c’est dans la bonne humeur.

Je me suis senti à l’aise parmi eux. Personne ne m’a demandé ici de renier le Canada anglais ni de devenir membre d’honneur du Parti québécois, moins encore de parler joual. On ne m’a même pas demandé de préférer le francophone Michel Tremblay à l’anglophone Mordecai Richler, deux grands romanciers dont aucun n’est tendre pour la province de l’autre. Il y a sans doute mille situations conflictuelles qui réclament une lente exploration. Mais si je veux parler dès aujourd’hui de ce séjour et de ce que j’y ai appris, c’est parce que le Premier ministre québécois, M. Bouchard, arrive à Paris cette semaine, pour un «voyage de travail», accompagné de M. Simard, ministre des Relations extérieures, et de Louise Beaudoin, très connue des Français pour avoir été longtemps déléguée générale du Québec à Paris et qui est aujourd’hui ministre de la Culture.

Ils seront reçus à l’élysée et, je l’espère, à Matignon. Je souhaite qu’ils soient accueillis comme ils savent accueillir: sans protocole, sans rites formels, mais avec cette cordialité joviale, cette simplicité démocratique et directe, cette disponibilité curieuse de l’autre qui font le secret de leur hospitalité. Il ne manque pas chez nous de hauts responsables pour les connaître et les aimer. Mais il me semble que l’on commet encore à leur égard deux erreurs. L’une consiste à dire que ce sont des Français «truculents» par leur accent et embarassants par leur fidélité. L’autre revient à dire que le Québec n’est jamais peuplé que de 7 millions d’Américains qui parlent le français. Il est vrai qu’ils ont recréé un français riche, nouveau, comme l’Algérien Yacine Kateb ou le Martiniquais Patrick Chamoiseau l’ont fait chacun à sa manière. C’est un français à eux, qui leur appartient presque plus qu’à nous et qui enivre le nôtre: euphorique jusqu’à l’ivresse. Mais les Québécois sont des citoyens de grands espaces (leur pays est trois fois plus grand que la France), dont la vie est rythmée de rudes saisons: ils ont l’opiniâtreté des anciens trappeurs. Ce ne sont pas des Français.

Sont-ce pour autant des Américains? Certes non! Le verre d’eau glacée que l’on sert dès l’arrivée dans les restaurants aux lumières tamisées, le café-tisane, le goût pour le base-ball et le football américain, la manie de couper un film de télévision par cinq ou six flashs de pub, la priorité donnée aux infos du continent américain, tout cela et bien d’autres choses, y compris l’esprit factuel et le bongarçonnisme, pourraient donner parfois le change. Mais le fait est que cette américanisation de surface ne résiste pas à une familiarité avec la vie et les moeurs québécoises.

On aime ici la bonne chère, les chansons du terroir, les veillées dans les cafés littéraires. On consomme moins de «chiens chauds » (hot dogs) et de «téléromans» (soap operas) qu’à Paris, et on y va plus rarement dans des «couettes et cafés» (bed and breakfast). On parle de tous les vins, et le catholicisme, pour n’être plus pratiqué, imprègne les souvenirs d’enfance et l’inconscient des collectivités. Les Québécois sont plus qu’une communauté: ils sont un peuple. Mais ils ne sont pas encore une nation. Ceux qui veulent en former une, de nation, sont minoritaires de très peu: 49,5 %. Ils m’ont souvent irrité avec leur patriotisme linguistique obsessionnel et surtout exclusif. Mais on sait combien de valeurs fondamentales peut véhiculer une langue, et c’est une chance pour nous que ce soit le français.

Ce qui finit vraiment par m’en imposer, c’est la continuité séculaire de la résistance linquistique de ces anciens immigrants colonisés par des Britanniques apatrides qui voulaient se libérer de la reine d’Angleterre. Dans ces chansons, Céline Dion exprime indirectement mais merveilleusement cette idée que l’on ne pourra avoir raison de cette singularité. Ils ne veulent annexer aucun territoire, gouverner aucune population. Ils sont démocrates. Ils sont pacifistes. Ils veulent être eux-mêmes. Et ils posent des problèmes à tout le monde. En attendant, ils chantent.

Les Québécois embarrassent tout le monde parce qu’ils ne sont plus les mêmes et on ne s’en est pas aperçu. En France, nous nous sommes bien rendu compte qu’ils avaient (en proportion, bien sûr!) plus d’excellents conteurs, romanciers, chanteurs, dramaturges, etc., que nous. Nous savons qu’ils ne sont plus ni grenouilles de bénitier, ni cléricaux, ni antiféministes, ni conservateurs, et qu’en un mot cette maudite Maria Chapdelaine est aussi peu leur ancêtre que ne le sont pour nous les personnages de Paul Féval ou des «Deux Orphelines». Tout cela appartient à la préhistoire, sans doute mais si je le rappelle, c’est que beaucoup des problèmes d’aujourd’hui ne peuvent être compris que si l’on en recherche l’origine dans un passé d’avant 1960 - d’avant ce que l’on appelle ici «la révolution tranquille».

Il est vrai que la résistance aux Anglais et aux Canadiens anglophones s’est faite au nom du catholicisme (contre les anglicans), au nom du français (contre les anglophones), au nom de l’agriculture (contre la révolution industrielle). Cette résistance aurait très bien pu être celle d’un Pétain antiallemend. Pour atténuer la connotation péjorative de cette comparaison, j’oserai rappeler qu’Israël, comme les états arabo-musulmans et comme l’église polonaise, a adopté comme valeurs de résistance et d’affirmation la religion, la langue, le territoire. Mais tout cela est archi-oublié, archi-terminé. Les Québécois, selon lord Durham, gouverneur britannique chargé de faire un fameux rapport au gouvernement de Sa Majesté, incarnaient parfaitement la France de l’Ancien Régime. Lord Durham le disait d’ailleurs avec de la sympathie, presque du respect, tout en leur refusant «une histoire, une littérature » - donc un avenir politique. C’était en 1839.

Qu’est-il donc arrivé de si nouveau à nos Québécois? Ils ont perdu leur catholicisme militant; ils ont laïcisé leur société; ils sont devenus en partie industriels et commerçants; ils font moins d’enfants; ils sont économiquement aussi développés que les Anglais; bref, les convergences entre les deux Canadas n’ont jamais été si grandes. Mais voilà, comme l’a noté Tocqueville, très cité dans les universités de ce pays, c’est au moment des plus grandes convergences que se réveillent les rivalités nationales.

Sur quoi portent-elles? Je vais essayer de faire simple. Le Canada a été fondé par deux peuples, celui du Québec et celui de l’Ontario, les Français et les Anglais. Ils auraient pu constituer un duopole. Ce ne fut pas le choix des dominateurs anglophones. Aujourd’hui, tout est mille fois plus difficile. 1) Il y a dix provinces et non plus seulement deux. 2) Il y a des patriotes québécois qui ne veulent pas se séparer de la Fédération canadienne (35 % et plus). 3) Sans les ressources québécoises, le Canada implose. 4) Les passions se sont d’autant plus exacerbées qu’elles déchirent des personnalités québécoises dont certaines occupent des postes essentiels dans le gouvernement fédéral. Rappelons que depuis une vingtaine d’années tous les Premiers ministres, à l’exception d’un seul, ont été des Québécois. D’un autre côté, certains cercles activistes anglophones se sont livrés à des campagnes déchaînées (répercutées aux états-Unis), allant jusqu’à accuser d’antisémitisme l’administration québécoise, ce qui est proprement scandaleux. 5) Enfin, la percée économique québécoise dans de nombreux pays latino-américains et africains suscite une furieuse réaction des milieux patronaux de l’Ontario, qui sont partisans, comme d’ailleurs le patronat québécois, du nouveau fédéralisme élargi que préconisent depuis Ottawa, contre les sécessionnistes, les héritiers du grand Pierre Trudeau.

La France ne veut pas prendre parti. Chirac ne lancerait sans doute pas un «Vive le Québec libre! », comme de Gaulle en 1967. Mais ce peuple existe, il est vivant, encore une fois il est démocrate et non-violent, il parle notre langue et veut continuer à le faire. Il y a mille façons concrètes et urgentes de l’aider sans accélérer le processus d’implosion supposé de l’ancien et glorieux Canada. Il faut les explorer. J’y reviendrai.


 

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