| Mercredi, 29 novembre 2000 21:46 | FEMME JUSQU'AU BOUT DES MOTS.... |
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Voici un article à votre disposition. Il est d'abord paru dans le journal "Le Ligueur", hebdomadaire des familles en BELGIQUE FRANCOPHONE. FEMME JUSQUAU BOUT DES MOTS.... Une voiture fonce à tombeau ouvert. Laccident est inévitable. Le père meurt. Le fils est gravement blessé. Il est transporté à l'hôpital. Le chirurgien de garde déclare : "Je ne puis l'opérer : c'est mon fils !" Si vous racontez cette histoire, vos amis et amies se lanceront dans les propositions les plus saugrenues pour expliquer cette dernière phrase. La réponse est pourtant simple : le chirurgien nest autre quune chirurgienne, la mère de lenfant. Cette anecdote nous ouvre les yeux : nous sommes tellement habitués à ne rencontrer que des hommes dans certaines professions, que nous imaginons mal des femmes dans le costume dun président-directeur-général, dun général, dun cascadeur, dun... barman. De même, un homme qui veut être sage-femme, ce nest pas courant et linstituteur maternel a parfois du mal à se faire admettre dans son école auprès des parents. Les choses évoluent... Pourtant, me direz-vous, les choses ont changé ces vingt dernières années : de nombreuses femmes ont accédé à des postes prestigieux, des politiciens réclament la parité des sexes dans leur parti, Madame Unetelle fait la nique à Monsieur Untel pour être en tête de liste (et elle y arrive), etc. Certes, tout évolue. Au point que la Communauté française a adopté le 21 juin 1993 un décret décrivant la féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre et quune brochure comportant mille-cinq-cents noms masculins avec leurs correspondants féminins a été éditée sur ce sujet (1). La France renâcle Les débats récents en France concernant la manière dappeler les ministres féminins montrent que la question nest pas close. LAcadémie française sest opposée à la décision du gouvernement français dadopter aussi le féminin pour les hautes fonctions de létat. La circulaire du Premier ministre du 6 mars 1998 (Jour de la Femme !) ne faisait pourtant que rappeler qu « il y a plus de dix ans, le 11 mars 1986, [son] prédécesseur, Laurent Fabius, adressait aux membres du Gouvernement une circulaire prescrivant la féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre dans les textes réglementaires et dans tous les documents officiels émanant des administrations et établissements publics de l'état. Cette circulaire n'a jamais été abrogée mais elle n'a guère été appliquée jusqu'à ce que les femmes appartenant à l'actuel Gouvernement décident de revendiquer pour leur compte la féminisation du titre de ministre. Elles ont ainsi engagé un mouvement qu'il faut poursuivre afin que la féminisation des appellations professionnelles entre irrévocablement dans nos murs. » Revenant légèrement en arrière, le Secrétaire perpétuel Maurice Druon est même allé jusquà dire : « Daccord avec « Madame la Ministre » dans le langage oral mais pas à lécrit. » ! Sur une station de radio française, Jean Dutourd a même affirmé : « Dire Madame la Ministre, cest comme si on disait Monsieur la boulangère. » ! Ne frôlons-nous pas le ridicule ? (2) Heureusement, la plupart des femmes politiques (pas toutes hélas) nhésitent plus à se faire appeler « Madame léchevine », « Madame la Ministre ». Rien nest neutre ! La féminisation des noms de métier, de grade et de fonction est une des occasions qui nous permet de prendre conscience que le langage nest pas neutre, que la fameuse règle grammaticale « le masculin lemporte sur le féminin » est plus lourde de sens que nous ne le pensons. Pourtant, le passé nous avait montré lexemple avec des féminins utilisés pour de hautes fonctions comme prieure, diaconesse ou même... papesse) tout comme pour des métiers plus courants : la tisserande nétait pas lépouse du tisserand mais bien louvrière qui tissait. Certes, lon peut comprendre que la générale, la colonelle ou lambassadrice naient jamais désigné que les épouses des messieurs qui exerçaient les métiers correspondants puisquà une époque pas si lointaine, il était impensable quune dame sengage dans larmée ou la diplomatie. Plus étonnant, au XIXe siècle, létudiante désignait la maîtresse de létudiant. Depuis quelle a acquis le droit duser ses fonds de jupe sur les sièges de luniversité, létudiante a le sens que nous lui attribuons aujourdhui. Madame le Directeur reçoit Madame la Directrice Le gros problème, cest que les adversaires de cette féminisation contestent le plus souvent celle du nom des hautes fonctions. Ils ne sont jamais attaqués à institutrice, vendeuse ou épicière. Sils se moquent de cuisinière, ce nest que parce que ce mot peut évoquer dans notre esprit un fourneau de cuisine (alors que le premier sens est apparu au XIIe siècle et le second au XIXe). Sils acceptent directrice, ce sera seulement pour une directrice décole mais la dame responsable dun service au Ministère (de la féminisation ?) aura droit, elle, au titre de « Madame le Directeur ». Car, dans leur esprit, il sagit là dune fonction qui peut être remplie par une personne, quels que soient son sexe ou son appartenance politique. Ils rappellent que le masculin joue le rôle du neutre en français, genre dont notre langue, contrairement à dautres, est dépourvue, comme litalien, lespagnol et le portugais. Ils affirment que lemploi du neutre assurera la continuité. Ainsi un ministre entrant en fonction et remplaçant une ministre à loccasion de nouvelles élections pourrait arguer du fait que telle circulaire antérieure est signée de « la ministre » pour ne pas lappliquer au cours de la nouvelle législature. Sommes-nous en plein délire ? Il faut dire que lusage ne suit guère dans les entreprises et que dans les annuaires professionnels, les femmes continuent à se présenter comme directeur-général, conseiller, consultant ou associé, fières probablement davoir accédé à un poste jusque là réservé aux hommes ! Où le féminisme va-t-il se nicher ? Le gendarme sest marié(e) en robe blanche Si lon ne fait aucune concession à la féminisation, lon aboutit facilement à des quiproquos. Rappelons-nous lhistoire de madame Prieur, capitaine dans larmée française mais dautre part agent secret compromis dans laffaire du Rainbow Warrior et pour ce fait, assignée à résidence sur un atoll polynésien. En 1988, elle fut rapatriée parce quelle allait devenir maman. Le communiqué officiel annonçait « Le capitaine Prieur est enceinte », ce qui mit les journaux dans lembarras pour la rédaction de leurs titres. Question de société ou de grammaire ? En France, la Commission de terminologie et de néologie, consultée par le Gouvernement, a remis un rapport mi-figue, mi-raisin, admettant les formes féminines dans certaines conditions (au bas dun texte officiel, dans le courrier) mais les rejetant dans le corps des textes administratifs où elle continue à considérer le masculin comme étant neutre. Cette légère concession a provoqué le commentaire suivant de la part de lAcadémie française : « Par un souci de courtoisie, la Commission a admis que, "s'agissant des appellations utilisées dans la vie courante (entretiens, correspondances et relations personnelles) concernant les fonctions et les grades, rien ne s'oppose, à la demande expresse des individus, à ce qu'elles soient mises en accord avec le sexe de ceux qui les portent et soient féminisées ou maintenues au masculin générique selon les cas." Ce qui signifie poliment qu'il est loisible aux femmes ministres, femmes présidents, femmes directeurs d'administration générale, comme à tout un chacun, de commettre des fautes de français et d'en faire commettre à leur entourage. Mais dans le privé seulement. » Cest dire si grammaire et conception du monde font bon ménage ! Une longue histoire Dès 1935 pourtant, lAcadémie admet dans son Dictionnaire des noms comme postière, artisane, exploratrice, éditrice, aviatrice, bucheronne, électrice, candidate ou même pharmacienne et plus tard, dans les éditions ultérieures, apparaîtront banquière, et championne. Elle prétend se fonder sur lusage. Si ces mots ont été repris dans le Dictionnaire (remarquez la majuscule !), cest quils étaient employés dans la vie courante et dans la littérature. Mais lAcadémie soppose à certaines formes : enquêteuse est bon (bonne ?), dit-elle mais enquêtrice est mauvais. Auteure, professeure, docteure sont des « lubies » (bravo, les Québécois) ! Elle rejette cheffesse au nom des allusions érotiques que ce terme ne manquerait pas de provoquer et amatrice vu le calembour possible (bien que porté sur la chose, jai dû chercher). Jean-Jacques Rousseau lemployait déjà et Littré le trouvait pourtant « bon et utile ». Elle propose dajouter « femme » aux cas difficiles (lorsque le mot résiste à la féminisation), alors une femme-auteur, un écrivain-femme ou une femme-écrivain ? (3) Ou encore une femme homme-grenouille ou (mais là je mégare, je le reconnais) une homme femme-grenouille. Sincèrement, jy perds mon latin, si pas mon français ! Luf ou la poule ? Certains sinquiètent également de voir soudain le langage précéder en quelque sorte les usages sociaux. Ainsi, utiliser Madame la Conseillère en lieu et place de Madame le Conseiller va-t-il amener de plus en plus de femmes à ce poste dit prestigieux ? En dautres termes, modifier le langage va-t-il modifier la société ? Le langage ne doit-il pas se contenter de refléter les usages courants ? Une action volontariste sur la langue (que ce soit dans le domaine de lorthographe ou de la féminisation) est-elle de mise ? Autant de questions intéressantes mais qui risquent de laisser la langue dans létat où nous lavons trouvée. Ne doit-on pas faire confiance, comme le proposent les adversaires de la féminisation, au « génie de la langue » ? Personnellement, au risque de paraitre prétentieux, je préfère faire confiance à mon propre génie (et à celui de nombreux utilisateurs de la langue française). Donc, vous laurez compris, je suis persuadé que nous pouvons influencer lévolution du français. Quelles règles ? Pour féminiser, les règles ne manquent pas. Signalons dabord que beaucoup de mots supportent facilement la féminisation (une notaire, la peintre, que lon trouve déjà chez Jean de La Fontaine, la ministre, une comptable, la juge). Les mots terminés par une consonne se contentent en général de lajout dun « e » (une artisane, la magistrate, une présidente) parfois en doublant la consonne (une maçonne, une mécanicienne) ou en laccompagnant dun accent (une conseillère, la préfète). Les noms en -eur se féminisent en -euse ( une carreleuse, une camionneuse). Les noms en -teur font leur féminin en -trice ( une éducatrice, une rectrice) ou en -teuse (une rapporteuse). Les formes féminines en -eure (professeure, auteure) sont utilisées depuis longtemps au Québec mais ne semblent pas simplanter chez nous. Prieure et supérieure avaient pourtant montré la voie mais il est vrai que ce sont des adjectifs comparatifs passés dans la catégorie des noms. Mais pourquoi pas une professeur, une auteur comme une ardeur, la langueur, et tant dautres mots féminins en -eur ? Et ailleurs ? Bizarrement, ce sont les communautés francophones que je qualifierai d« extrêmes » (le Québec, la Suisse et la Belgique francophones) qui ont été les plus sensibles à cette question. Au Québec, la réflexion entamée en 1979 a abouti en 1982 à des recommandations demploi qui entérinaient souvent un usage déjà existant. En Suisse, bien entendu, ça dépend des cantons ! Celui de Genève et de Berne ont été les plus actifs. En France, malgré une circulaire de 1986, la question de la féminisation revient régulièrement sur le tapis : lannée 1998 na pas échappé à la règle. Henry LANDROIT (1) Mettre au féminin. Guide de féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre. Service de la langue française. Bd Léopold II, 44 - 1080 Bruxelles. (2) Oui. (3) Cela dépend probablement si elle est plus souvent devant son écritoire que dans la cuisine. (Le 28 mars 1999) |
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