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Mercredi, 29 novembre 2000 21:46
CANADIAN FRENCH ENCYCLOPAEDIA Imprimer

Cette lettre fut publiée dans «Le Devoir» et le «Fil des événements» (Univ. Laval) des 4 et 7 janvier 1999 respectivement.

Canadian French Encyclopaedia.

Une France qui file à l'anglaise


à/a: - Universalis/Paris (101317.2510@compuserve.com)
- Consulat de France à Québec ( ConsulFr@Consulat-France-Qc.org )

«Ah! ne puis-je savoir si j'aime, ou si je hais?»
Racine, Hermione in Andromaque, V, 1

Je me suis offert dans les années quatre-vingts la fameuse Encyclopédie Universalis, véritable fleuron de la culture d'expression française. Depuis lors, je me suis procuré d'autres productions de la même maison (un Grand Atlas de l'astronomie, par exemple), ainsi que l'Universalia annuel qui constitue la mise à jour constante du grand Oeuvre.

Or depuis le dernier printemps, un léger litige m'oppose au représentant d'Universalis au pays: on me réclame constamment des sommes pour un ouvrage que j'ai, par courrier recommandé, retourné à l'expéditeur. J'ai multiplié les contacts par voies et postale et téléphonique - toujours sans pouvoir faire entendre raison. Mais ce qui par-dessus tout s'avère profondément invraisemblable en cette affaire, pour moi qui au reste ai versé à cette entreprise plusieurs milliers de dollars depuis une quinzaine d'années, c'est qu'il n'a jamais - jamais! - été possible d'échanger avec un agent qui s'exprimât en français: «English or Spanish, Sir. Nobody here speaks French... »

That is le plusss méyeur péyi du mond' - bilingual of course (mandarin et anglais à Vancouver, par exemple) -, comme le savent très bien les têtes de Turc favorites des Chapleau et autres Garnotte.

Universalis conçoit et vend un produit français pour une clientèle maîtrisant, forcément, cette langue. Elle s'en remet toutefois au bureau Encyclopaedia Britannica de Toronto pour ce qui regarde l'ensemble de sa gestion - et notamment la vente et le service auprès d'un lectorat, on l'aura deviné, essentiellement québécois. Universalis a donc décidé non seulement d'établir sa tête de pont dans un coin de 'country' où la langue française se révèle d'abord et surtout un objet de dénigrement (une pure vue de l'esprit dans le meilleur des cas), mais elle estime au surplus qu'il n'est pas utile d'offrir un service à sa clientèle dans la langue même des ouvrages qu'elle lui vend...

Rappel digressif. On se souviendra, il y a quelques années, que la firme automobile «Renault» a tenté de s'implanter au Canada. Elle avait choisi l'Ontario, et ce en dépit du fait que leur grand marché en Amérique (et de loin) était d'abord québécois, en dépit également du pont d'or que leur offrait 'notre' Gouvernement afin de faciliter leur intégration au pays de Maria Chapdelaine, en dépit aussi (faut-il le rappeler?) d'une langue commune... Mais la belle France cartésienne préféra tout de même engouffrer des millions et se fracturer la mâchoire au pays de (l'autre) Sheila. Véritable naufrage économique et, à vrai dire, politique non moins certainement. «Les vacances sont finies », fallait-il chanter cette fois. For sure.

Le cas 'Renault' et le cas 'Universalis' ne sont pas, ne sont plus des exceptions à la règle. Quand Universalis aura perdu sa clientèle nord-américaine parce qu'elle aura saisi, trop tard, qu'on n'offre pas un produit français à des Québécois en méprisant la langue et de ses propres livres et de ses lecteurs, elle n'aura d'autre choix, à l'instar de 'Renault', que de rentrer piteusement à la maison. At home. Il y a ceux qui grandissent dans l'adversité de leurs propres erreurs. Il y a ceux qui meurent de les réitérer indéfiniment.

Coda. Si je m'explique fort mal qu'une grande nation hier encore civilisatrice ait de la sorte introjecté si profondément, si rapidement aussi, ce qu'il faut bien nommer le réflexe du colonisé («Il faut être et faire anglo-américain!», et ce dans la fine culture aussi bien que dans les tristes émissions de variétés diffusées sans gêne et au vu de tous à TV5...), on doit bel et bien constater en revanche que la France actuelle semble se donner le mot - des plus hautes instances politiques au simple citoyen qui souvent désormais, par exemple, trouve 'barbare' d'utiliser les vocables "courriel", "toile" ou "nouvelles" plutôt que ceux de "email", "net", ou "news"... - pour courir désespérément à sa propre dégénérescence.

Est-ce pour cette France-là que Clovis, Jeanne D'Arc, François 1er, Richelieu, Mazarin, Louis XIV, Napoléon, Jean Moulin, Mendès France, Malraux et De Gaulle ont lutté avec acharnement, et souvent au péril de leur vie..?

«Fierté» est-il encore un mot français ?

ô Marianne ! Comme j'aimerais t'aimer de nouveau.

Ce 12 décembre 1998

Jean-Luc Gouin
Saturnie
@videotron.ca


 

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