| Mercredi, 29 novembre 2000 21:46 | AMÉNAGEMENT LINGUISTIQUE EN LITUANIE |
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Aménagement linguistique en LituanieJonas Zilinskas
Tout au long de son histoire, le peuple lituanien et sa langue ont traversé des périodes de décadence et de grandeur. Flirtant avec la mer Baltique, en équilibre instable depuis le Moyen âge entre lexistence et le néant, tantôt disparaissant pendant des siècles entiers de la carte politique, tantôt réapparaissant, la Lituanie reste toujours une énigme pour le monde et pour elle-même. Son originalité, surtout sa langue et ses moeurs, ont attiré lattention du monde du XIXe siècle après la publication par August Schleicher de la première grammaire scientifique du lituanien (Handbuch der Litauischen Sprache: Litauische Grammatik, 1856). à la même époque, la période la plus douloureuse dans lhistoire du peuple lituanien commence: en 1864, sur le territoire lituanien gouverné par la Russie, tout texte écrit en lituanien est prohibé, la langue maternelle est interdite dans les institutions détat, dans les écoles et même à léglise. Cette période a duré pendant 40 ans, jusquen 1904. Une autre partie du territoire ethnographique lituanien appartenait à létat de Prusse et a subi une forte germanisation. Après la proclamation de lindépendance en 1918, les conditions favorables à lépanouissement de la Lituanie se sont développées. Après 22 ans dindépendance, la Lituanie, malheureusement, a subi loccupation soviétique. Si on ne connaissait pas la réalité, on pourrait croire que les années doccupation soviétique se sont avérées avantageuses pour le développement de la langue lituanienne. Pendant cette période, la publication des livres, des revues et des journaux en lituanien ne diminuait pas, on standardisait le lituanien des affaires. Bien quun grand nombre de philologues aient émigré de Lituanie vers lOuest, on poursuivait les recherches scientifiques concernant la langue lituanienne. LInstitut de langue et de littérature lituaniennes de lAcadémie des Sciences publiait des oeuvres importantes, lUniversité de Vilnius était également un centre important de recherches linguistiques appliquées aux langues baltes. On pouvait étudier la langue et la littérature lituaniennes non seulement à la capitale, mais aussi à Kaunas, Siauliai, Klaipeda. La Société de la langue lituanienne a été reconstituée et a repris ses activités. Son objectif était la normalisation pratique de la langue lituanienne et elle incitait la société à sintéresser à sa langue maternelle.
Normalisation de la langue Cette situtation «florissante» nétait quapparente puisquen réalité la langue lituanienne était peu à peu remplacée par le russe dans plusieurs domaines (transport, communication, armée, marine, etc.). Souvent, dans les institutions elle nétait quune langue de communication orale, la grande partie de la documentation technique et de la correspondance étant rédigée en russe. Même les collectifs essentiellement lituaniens étaient obligés de parler russe pendant leurs réunions. Dans les écoles aussi, le nombre dheures consacrées au lituanien diminuait, on commençait à enseigner le russe même dans les jardins denfants. La télévision et la radio réservaient de plus en plus de temps aux émissions en russe. La soutenance des thèses de doctorat ainsi que leurs rédactions étaient toujours faites en russe (même dans le domaine de la langue et la littérature lituaniennes. Les formulaires de la plupart des institutions (hôtels, hôpitaux, postes, établissements denseignement, factures des impôts, etc.) étaient imprimés en russe. Cette politique qui a duré pendant 50 ans a porté préjudice à la génération montante pour laquelle le sentiment de la langue était dénaturé. La plupart des jeunes conçoivent le lituanien seulement comme un moyen de communication. Ils perdent les valeurs dorientation à travers lesquelles la langue aide à comprendre le monde environnant, à éclairer nos relations et les relations de nos ancêtres avec beaucoup de phénomènes. Cest aussi par lintermédiaire de sa langue que la nation réalise et impose son originalité. Une partie de la société lituanienne était toujours préoccupée par ce problème. Cet intérêt sest manifesté surtout pendant la période du mouvement populaire «Sajudis», formé en 1988. En 1989, la Société de la langue lituanienne avec la collaboration déminentes personnalités de la culture du pays a élaboré le projet de la protection de la langue lituanienne et le gouvernement a adopté un décret à ce sujet. Lannée 1990 en Lituanie a été proclamée Année de la langue lituanienne. Une vague de fêtes organisées pour soutenir la protection du lituanien a envahi le pays. Pendant toutes ces manifestations, on réclamait timidement les mêmes droits pour le lituanien que pour le russe et, peu à peu, on finit par affirmer que lexistence et le développement naturels de la langue ne seraient possibles que dans une Lituanie devenue indépendante.
Une loi sur la langue Après le rétablissement de lindépendance de la Lituanie le 11 mars 1990, il fallut adopter une loi sur la langue lituanienne comme langue officielle lituanienne. La préparation de la loi nétait pas facile; ni la République lituanienne (1918-1940), ni a fortiori, lUnion Soviétique navaient de pareille loi. Lexpérience des autres pays ne pouvait pas servir dexemple, car rares sont les pays qui ont subi, comme la Lituanie, de pareils cataclysmes. Il fallait décider quels aspects et quels domaines de lemploi de la langue seraient concernés par cette loi. Son adoption était aussi compliquée. Beaucoup de minorités ethniques (polonais, russes, biélorusses et dautres) habitent actuellement en Lituanie. Leurs leaders exprimaient leur animosité à légard de cette loi qui, selon eux, allait enfreindre leurs droits. Ainsi, «la Loi de la République lituanienne sur la langue officielle» fut adoptée le 31 janvier 1995 (N 1-779). Cette loi ne réglemente que lemploi de la langue dans la vie publique du pays (dans des institutions, des établissements, des procès judiciaires, dans lenseignement, pendant des manifestations officielles). La Loi souligne quelle ne réglemente pas la langue de la communication courante des habitants de la Lituanie, ni la langue des manifestations organisées par les communautés religieuses ou ethniques. Elle oblige les institutions à employer seulement la langue lituanienne pour leur documentation officielle et pour leur correspondance. Cela ne concerne pas, bien sûr, la correspondance avec leur partenaires dans les pays à létranger. La loi garantit aussi le droit des citoyens lituaniens à accéder à linformation en langue officielle dans nimporte quelle institution. Cest pourquoi tous les employés sont obligés de connaître le lituanien. (Les auteurs de cet article se souviennent dune histoire pénible: en 1973, un étudiant ayant osé demander en lituanien du fromage blanc dans le restaurant universitaire a été exclu de luniversité pour avoir «offensé» la serveuse russe). Ainsi, en attribuant à la langue lituanienne le statut de langue officielle, on essayait déliminer la possibilité de revenir au bilinguisme. Une partie de cette Loi traite de lemploi régulier de la langue officielle. Ainsi, létat se préoccupe du prestige de la langue lituanienne et protège la norme linguistique du lituanien. Jusquà présent, on avait limpression que létat de la langue lituanienne dépendait des linguistes: ils recherchaient la norme linguistique et la codifient, ils préparaient des dictionnaires normatifs, des grammaires ainsi que dautres publications. Les rédacteurs spéciaux contrôlaient le bon emploi de la langue dans les livres, les revues, les journaux. Mais aucun rédacteur nest en mesure dadministrer la langue parlée. Dailleurs, on publiait aussi plusieurs articles analysant la langue des acteurs, des speakers de radio et de télévision, mais il restait énormément de professionnels qui parlaient en public et échappaient au contrôle des linguistes. Ni les politiciens, ni les savants, ni les spécialistes dadministration jusquà présent napprenaient les règles de la langue parlée. Sous linfluence du russe (et maintenant surtout de langlais), on perd le sens linguistique et il semble parfois que lon parle à moitié lituanien tant lon confond les moyens dexpression, les règles de construction de la phrase, lintonation du lituanien et des autres langues. Cest pourquoi larticle 21 de la Loi souligne que «la connaissance de la langue officielle correcte fait partie des critères de lattestation des employés détat, des enseignants, des spécialistes, des médias et des éditions quon applique conformément à leur qualification et leurs fonctions». Ce sont essentiellement les linguistes, les savants, les écrivains et les enseignants qui ont demandé dajouter cet article de la loi.
Devoir de vigilance Lexpérience amère de russification pendant les décennies nous oblige à être vigilants en ce qui concerne lenvahissement de la langue lituanienne par les anglicismes. Dans la musique des jeunes, cinéma, technique, sciences, business - partout enfin, les termes anglais se multiplient. évidemment, certains qui seront acceptés comme mots internationaux simplanteront dans la langue lituanienne, dautres seront rejetés surtout si lon trouve un terme lituanien satisfaisant. Et quand il est difficile den trouver un, la Société de la langue lituanienne organise un concours de recherches. La Commission de la langue lituanienne analyse et accepte ou rejète, justification à lappui, lemploi des termes nouveaux. Toutes ces précautions peuvent paraître étranges, inconvenables et même inadmissibles pour les spécialistes dune autre langue surtout si elle est largement répandue dans le monde entier. Il est vrai que quelques centaines de mots empruntés aux autres langues ne nuiront, peut être, pas trop à une langue utilisée par des dizaines de millions de personnes. Les petits pays ont une attitude différente envers les emprunts. Le mot de langue dorigine trop souvent remplacé par un mot demprunt risque de disparaître et par suite, nous assisterons à un appauvrissement de la langue. Les mots dune autre langue apportent leur intonation, la construction de la phrase propres à cette langue étrangère et même la mentalité du peuple qui les utilise. Chaque nation a sa propre conception du monde, elle crée ses propres formules de salutation et dadieu, dexcuse et de remerciement, de consolation et de compliments. Un exemple très simple: quand on frappe à la porte, en russe on répond «Voïdité!» (entrez!), en anglais «Come in!» et en lituanien «Prasom!» (je vous en prie!). Dans les formules pareilles, nous retrouvons souvent les restes de la mythologie du peuple qui nest pas encore suffisamment étudiée. En ouvrant la porte à une autre culture, nous ne nous rendons pas toujours compte que nous risquons de perdre bientôt la nôtre. Cest pourquoi «la loi sur la langue officielle» est accompagnée en Lituanie dun vaste programme demploi et de développement du lituanien pour la période de 1996-2005. Ce programme contient les moyens concrets du développement de la langue et de la linguistique lituaniennes, les publications non seulement pour lenseignement, la formation et les recherches, mais aussi la grammaire et les conseils linguistiques pour les spécialistes, la famille, etc. Cette loi et ce programme constituent pour létat lituanien la garantie de la protection de la langue lituanienne contre le bilinguisme. Les futures générations, éventuellement, concevront le monde autrement. * Maîtres de conférences à lInstitut pédagogique de Siauliai (Lituanie). LACTION NATIONALE |
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