| Mercredi, 29 novembre 2000 21:46 | ... À LA FIGURE DU « MAUDIT FRANÇÂ » |
|
|
Texte publié dans lhebdo Courrier international du 23 mars 1999 ... à LA FIGURE DU « MAUDIT FRANçâ »"Arguments" (Sainte-Foy) Pendant deux siècles, les Québécois ont le sentiment d'avoir été abandonné par la mère patrie. Et à l'heure d'une éventuelle indépendance, il n'attendent pas grand chose de la France, explique l'historien Yvan Lamonde. Quels sont les événements marquants qui ont façonné le rapport des Québécois à la France ? La première date significative est la conquête militaire du Canada par l'Angleterre et, plus spécifiquement, la cession du pays par la France, à l'Angleterre [en 1763]. La cession était un choix politique que fit la France, au profit d'autres avantages. La deuxième date importante est 1793. Il s'agit moins de la Révolution française que de la Terreur. C'est cette image de la France révolutionnaire, républicaine et sanguinaire qui sera exploitée ici par deux acteurs importants : l'autorité politique coloniale britannique et le clergé. Cet événement marque et fonde la tradition contre-révolutionnaire au Québec. Cette longue tradition, commencée en 1793, crée l'image de deux France, l'une d'Ancien Régime et acceptable, l'autre républicaine et dangereuse. Une troisième date repère est 1855, avec la venue de la frégate française la Capricieuse. Celle-ci symbolisait le retour officiel de la France au Canada. En remontant le Saint-Laurent, la Capricieuse marque le rétablissement des relations officielles entre le Canada et la France. Enfin, plus près de nous, durant le XXe siècle, on peut identifier trois autres événements majeurs. Il s'agit évidemment des deux crises de conscription, 1917 d'abord, 1942 ensuite. Enfin, le mot du général de Gaulle, en 1967, "Vive le Québec libre". Cette déclaration du président de la République tente, deux siècles plus tard, de faire oublier la politique de Louis XV. De quelle façon, en 1793, la Terreur accentue-t-elle le sentiment anti-Français qui s'était déjà affirmé avec la Conquête ? Elle fait d'abord naître une tradition contre-révolutionnaire. Mais, ensuite, elle attise deux sentiments à l'égard de la France : d'un côté, un sentiment d'abandon et de nostalgie; de l'autre, un sentiment de ressentiment. Il y a dans notre conscience historique des signes multiples de la persistance de ce sentiment d'abandon. On a d'ailleurs de la difficulté à en parler. Il y a ici beaucoup de refoulé. Ce qui nous empêche d'admettre que nous avons encore le sentiment d'avoir été abandonnés. Pour ce qui est du ressentiment, la formulation la plus connue est le " maudit Françâ ", datant, à ma connaissance, des Demi-civilisés, ce roman de Jean-Charles Harvey publié en 1934. Que désigne-t-on exactement par cette expression ? Et pourquoi maudit-on les Français ? Il y a évidemment là un signe de ressentiment, qui indique bien le clivage social existant dans la culture nationale québécoise. Ce clivage veut dire que les classes populaires regardent le continent, vers le sud, l'Amérique ; les élites, elles, regardent au-delà de l'Atlantique, elles se tournent vers l'Europe, la France. Ce clivage indique quel est le rapport des milieux populaires à la France. Ceux-ci n'ont pas eu les moyens, culturels ou économiques, pour traverser en France et faire un pèlerinage à Paris. Pour eux, la France représente quelque chose d'étranger. Dans cette expression, "maudit Françâ ", il y a un sentiment d'abandon, à la fois une différence dans le regard. Cette différence est souvent soulignée par les Français. Ceux-ci peuvent donc être maudits parce qu'ils font la leçon à des Québécois. Ceux qui ont jadis abandonné le Québec se placeraient, à nouveau, dans une attitude presque colonialiste. Propos recueillis par Stéphane Kelly |
Faites un don ou devenez membre d'Impératif français
Pour faire un don rapidement
| 18.05.2012 à 20h00 - Stéphane-Albert Boulais |
| 28.05.2012 à 19h30 - GUY PERREAULT |