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90 % DES LANGUES EN VOIE DE DISPARITION Version imprimable Suggérer par courriel
30-11-2000

90 % DES LANGUES EN VOIE DE DISPARITION

PAULINE CYR
L'Express de Toronto
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«D'ici deux ou trois générations, 90% des langues du monde auront disparu», affirme Danielle Cyr, professeure de linguistique à l'Université York (aucun lien de parenté avec l'auteure de cette chronique). Cette affirmation alarmante a de quoi étonner au premier abord, et pourtant, quand on y pense un peu, elle semble plausible. Tout le monde sait que l'anglais se propage à une vitesse incroyable, mais personne, apparemment, n'a pensé au prix qu'il faudra payer tôt ou tard.

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Quelles sont les langues qui vont disparaître? ai-je demandé à la linguiste. «Il serait plus simple de dire lesquelles vont rester! a-t-elle répliqué. Les langues officielles et bien implantées en Europe et en Asie vont survivre, c'est-à-dire l'anglais, l'espagnol, le français, le russe, le chinois, l'arabe et, en Afrique, le swahili, le wolof, et en Inde, l'indi et l'ourdou.»

Si le français survit tant bien que mal en Amérique, grâce aux luttes des Québécois et des Canadiens français, il est heureusement bien établi sur le plan mondial, et ce sur tous les continents. Il n'est donc pas menacé, bien que le rayonnement de la culture francophone dans le monde décline lentement depuis quelques décennies.

Le berbère

«Toutes les langues qui ne sont pas reconnues comme officielles, surtout si elles ne sont pas enseignées, sont fortement menacées. Prenons le berbère, par exemple. Au Maghreb, près de 13 millions de gens le parlent couramment, ce qui est énorme, mais cette langue n'est pas reconnue officiellement et n'est enseignée que dans quelques universités.

C'est donc une langue orale, sans littérature. Une langue sans avenir et sans intérêt aux yeux des jeunes. Les parents envoient leurs enfants à des écoles de langue arabe, française ou en anglaise pour leur assurer un avenir prometteur. Résultat: dans deux ou trois générations, la langue berbère aura complètement disparu.»

Les langues amérindiennes

Le même sort est réservé aux langues amérindiennes. Prenons les Micmacs, une tribu dispersée en Gaspésie, au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-écosse. Il n'y a chez eux que les anciens qui parlent encore la langue des ancêtres. Les jeunes ne sont pas intéressés à l'apprendre, car ils la considèrent comme une langue «de pauvre», une langue de perdants.

«C'est une erreur, car ils risquent de traîner toute leur vie un problème d'identité, avec tout ce que ça peut comporter de problèmes psychologiques. Il est toujours préférable de bien apprendre la langue ancestrale d'abord, c'est le meilleur moyen de bien asseoir son identité et de mieux réussir par la suite l'apprentissage des autres langues. Il faut éviter de se priver de ses racines et de sa culture: c'est la base sur laquelle on peut bâtir son identité et la confiance en soi.»

La langue des riches

Il existe une croyance populaire selon laquelle si on apprend l'anglais comme langue maternelle, la langue des «riches», alors on augmente ses chances de s'enrichir.

«C'est une illusion, proteste Danielle Cyr. Si le Québec devenait une province anglophone, il deviendrait une copie conforme de Terre-Neuve, la province la plus pauvre du Canada.»

«C'est une erreur de croire qu'on peut gagner sur le plan économique en perdant une langue. Des enfants micmacs ont été envoyés dans une école d'immersion francophone au Nouveau-Brunswick. Ils ont appris l'anglais comme langue maternelle, puis le français. Ils ne se sont pas du tout enrichis par la suite. Ils sont devenus des Indiens privés de leur héritage culturel, des exilés qui sont pourtant chez eux et qui se sentent rejetés par les membres de leur communauté.»

«Par contre, il y a plusieurs Amérindiens qui sont allés loin dans la vie, comme Roméo Saganache, du Conseil des cris de la Baie James, qui a appris le cri, puis le français et l'anglais. Grâce à son investissement culturel dans sa communauté, il a pu faire avancer les choses, améliorer sa situation sociale et économique et celle de sa tribu.»

Le reposoir de
l'imaginaire collectif

Lorsque Dieu a constaté que les êtres humains se montraient orgueilleux et arrogants en projetant de construire la tour de Babel, une tour si haute qu'elle permettrait de régner sur le monde entier, il leur a donné plusieurs langues pour leur compliquer la tâche et pour favoriser la diversité linguistique.

«Il faut considérer la diversité linguistique comme une grande richesse, car les langues préservent l'imagination humaine, pense Mme Cyr. Elles favorisent l'ouverture d'esprit et l'acceptation de la différence.»

Malheureusement, le monde dans lequel nous vivons se dirige vers la disparition des langues au profit de l'anglais, c'est donc dire l'uniformisation, l'homogénéisation, l'inflexibilité et l'étroitesse d'esprit. «Si des extraterrestres venaient sur terre, qui seraient les plus aptes à établir un dialogue avec eux? Les papous? Les Croates? Les Micmacs? Si un jour il n'y a que des anglophones sur terre, l'humanité aura perdu ce qu'elle a de plus beau: sa diversité, son imagination, son âme.