Le français : une langue pour la science
Une table ronde associée à l'Assemblée générale de l'AUF
Québec, 19 mai 2001
Argumentaire complet
par Charles Xavier Durand
(Université de technologie de Belfort-Montbéliard)
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Cette monographie a été conçue pour servir d'arme intellectuelle à tous ceux qui défendent le droit des peuples à travailler, imaginer, créer et communiquer dans leur langue, plus particulièrement en science et en technologie. Il ne s'agit pas d'un "essai" au sens traditionnel du terme mais d'une démonstration qui prononce un verdict sans appel à l'encontre de ceux qui nous disent que nous devons utiliser et promouvoir une langue prétendument internationale qui nous permettrait de communiquer instantanément avec le reste de la planète dans l'hypothèse où - on oublie fréquemment de le préciser - cela est non seulement souhaitable mais possible.
Au delà des limites imposées par nos moyens matériels et financiers, nous devons réaliser que seules nos idées seront vraiment mobilisatrices si elles sont fortes et sous-tendues par des raisonnements indémontables eux-mêmes étayés par des faits indiscutables et entraînant ainsi des conclusions irréfutables. Cette monographie ne comporte pas de recommandations particulières ou une liste de mesures à prendre car, dès que nous prendrons conscience de l'ampleur des dégâts accomplis par l'absence de politique linguistique dans les sciences et les techniques en francophonie mais aussi dans beaucoup de pays industrialisés non anglophones, les attitudes changeront. Le laisser-faire qui règne actuellement évoluera vite vers une reconquête des langues telles que le français des champs d'expression dont elles avaient progressivement reculé au cours des quarante dernières années sous la pression anglophone d'une part, mais aussi, trop souvent, avec le concours complice de très nombreuses élites non anglophones et qui, au nom d'idéologies telles que la "mondialisation", ont évincé leurs propres langues des champs les plus avancés de l'activité humaine. Mais nul n'agit contre ses intérêts quand ces derniers sont clairement identifiés. Cette monographie a justement l'ambition de les mettre en lumière.
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Sommaire
Remarques préliminaires
Quelles sont les caractéristiques souhaitables d'une langue scientifique et technique ?
Le problème
La situation actuelle du français dans les sciences et les techniques
La langue comme outil de conception, de réflexion et de communication
De l'importance du langage dans la créativité scientifique
La dualité implicite des qualificatifs
L'imprécision de l'anglais
Les effets pervers de l'adoption d'une langue scientifique dite " internationale "
1) L'absurdité des choix faits par les commissions scientifiques internationales fonctionnant en anglais
2) Le révisionnisme scientifique
3) Une représentation du monde déformée
4) Une information scientifique tronquée
5) Népotisme ethnique
6) Mainmise sur l'édition scientifique
7) Pillage et marginalisation de la recherche non anglo-saxonne
8) Des conséquences désastreuses pour la Francophonie
9) La mise en place des monopoles du savoir
10) Mimétisme compulsif
11) Le paradoxe de l'usage de l'anglais comme facteur d'occultation des activités de recherche industrielle dans les pays non anglophones
12) Monopole sur le marché international de la formation
Les tendances actuelles
L'usage de l'anglais sur Internet
Comment pouvons-nous augmenter l'efficacité des communications internationales ?
En conclusion
Références
Citations pertinentes
Remarques préliminaires :
Les éléments d'intervention qui suivent s'appliquent à toutes les langues pouvant être utilisées à des fins scientifiques, ce qui est le cas pour toutes les langues structurées. On peut toutefois distinguer celles dans lesquelles les connaissances scientifiques sont diffusées oralement et celles qui ont consigné cette connaissance sous la forme de documents écrits. Etant donné qu'ils passent généralement par plusieurs étapes destinées à valider l'information scientifique et technique, les documents écrits représentent, dans leur ensemble, une base de connaissances beaucoup plus fiable que dans la tradition purement orale. Les éléments de réflexion qui suivent s'appliquent plus particulièrement aux langues qui consignent systématiquement sous forme écrite les connaissances scientifiques et techniques développées par leurs locuteurs.
A notre époque comme aux précédentes, la force d'une langue est qualitativement et quantitativement mesurable dans les bibliothèques et les banques de données qu'elle a permis d'alimenter en ouvrages artistiques, techniques et scientifiques dont la connaissance permet des réalisations précises. Une langue qu'on n'écrit pas, ou qui n'a pas servi de véhicule de transcription à la connaissance et à sa propagation fait plus difficilement fleurir la culture qu'elle sous-tend. Toute langue qui ne permet pas l'exécution de projets précis et qui ne sert pas au développement voit son utilité réduite.
Dans la plupart des pays industrialisés, les soi-disant "élites" se font les relais efficaces d'une propagande visant à instaurer une langue unique et dont la force s'appuie sur des prétendus impératifs de communication et des nécessités commerciales à l'échelle planétaire. Cette politique ne se traduit jamais par des mesures ou des prises de position officielles, mais elle est délibérément pratiquée au plus haut niveau des instances étatiques et internationales. Toutefois, un examen approfondi révèle que la dérive vers une langue unique ne relève nullement du pragmatisme mais seulement d'une idéologie implantée artificiellement par un conditionnement profond des esprits. Il n'est pas difficile de la discréditer. Le pire serait de laisser les questions linguistiques entre les seules mains des experts qui, jusqu'à présent, ont doucement refroidi des questions brûlantes entre leurs mains adroites, loin des polémiques de presse et des discours tapageurs de séances publiques où les abus actuels, tant en matière de langue scientifique que de langue de travail, pourraient être dévoilés, recensés (1), débattus et bien évidemment corrigés.
Quelles sont les caractéristiques souhaitables d'une langue scientifique et technique ?
Elle doit permettre de communiquer toute information de nature scientifique et technique quel que soit le domaine d'étude, c'est-à-dire de décrire de manière précise, concise et complète un phénomène, une observation, une entité vivante ou inerte, un appareil et son fonctionnement, un concept, une théorie ou un raisonnement et d'en justifier l'existence. D'un point de vue purement linguistique, cela signifie que la langue possède le vocabulaire nécessaire et suffisant, une syntaxe précise et que chaque stéréotype de phrase ne peut être utilisé que dans une seule et même acception pour tous.
Toutefois, la science et les techniques évoluant, les scientifiques et les ingénieurs ont fréquemment besoin de nouveaux termes et de nouvelles désignations. Une langue scientifique et technique doit leur fournir les ressources pour construire les mots nouveaux et leur assurer un maximum de transparence. C'est-à-dire que les mots nouveaux, idéalement, doivent pouvoir être associés immédiatement et naturellement aux sens ou aux nouveaux concepts qu'ils représentent et, ainsi, en assurer facilement la diffusion aussi bien que la vulgarisation. La conséquence immédiate de cette observation est qu'il est toujours préférable de forger un mot nouveau à partir des ressources de la langue que de l'emprunter d'une autre sans adaptation puisque le mot étranger ne pourra jamais être spontanément compréhensible.
Il est extrêmement surprenant d'entendre, de la bouche de prétendus spécialistes de néologie et de terminologie française, que l'anglais forme plus facilement que le français des nouveaux mots pour désigner les objets des nouvelles techniques de communication et d'information, par exemple. En effet, surtout dans ce domaine, l'anglais a fréquemment recours à des sigles et des acronymes qui, sur le plan linguistique, ne sont que des béquilles, des mécanismes maladroits de création de nouveaux mots. La prolifération de ces acronymes et sigles et leurs champs sémantiques sont tels que même les spécialistes des disciplines concernées doivent souvent avoir recours à des dictionnaires spécialisés. De plus, même dans la terminologie n'impliquant pas des acronymes ou des sigles, les nouveaux mots et désignations anglo-américaines sont souvent incompréhensibles par le non spécialiste. Pour le non informaticien, par exemple, des termes tels que " middleware " ou " data mining " ne veulent strictement rien dire et même la proportion d'informaticiens les comprenant est loin d'atteindre une majorité.
En méditant sur ces exemples, quand on constate qu'un membre éminent de la Commission générale de terminologie de la langue française déclare sans ambages que l'anglais est plus " flexible " que le français en néologie et terminologie scientifique, on est en droit de se poser quelques questions. Quand l'on remarque que, de surcroît, ce membre éminent vient d'être récemment élu à l'Académie française, on est également en droit de douter de la légitimité de l'ensemble d'un système qui est censé guider l'évolution de notre langue dans un sens favorable. De telles aberrations ne peuvent que miner, aux yeux du grand public, l'oeuvre qu'il est censé accomplir et remettre en doute l'utilité de travailler dans notre langue.
Le problème
Dans un territoire français d'outre-mer, une enseignante d'un collège remarque que certains de ses élèves, lorsqu'ils rentrent dans sa classe, mettent des montures de lunettes sans verres. Intriguée par ce comportement, elle finit par se rendre compte que les élèves en question pensent paraître ainsi plus intellectuels, puisque une majorité d'intellectuels porte des lunettes.
Un représentant de commerce de langue française se rend dans un pays où l'usage du français est généralisé en tant que langue seconde pour y traiter une affaire. Lorsqu'il rencontre ses interlocuteurs, ces derniers lui souhaitent la bienvenue en français et cette langue demeure la seule utilisée jusqu'à ce qu'ils en viennent à discuter de la transaction qui justifie la présence de ce représentant de commerce étranger. Brusquement, ces hommes d'affaires basculent alors à l'anglais. Deux minutes après, intrigué, notre représentant pose la question de savoir pourquoi ses interlocuteurs ne veulent plus parler français. On lui répond alors que, l'anglais étant la langue des affaires, il faut parler anglais lorsque on " parle affaires ".
On est tenté de sourire à la naïveté de ces comportements. Pourtant, ils ne caractérisent en rien les représentants des pays en voie de développement ou de zones périphériques bénéficiant d'une aide économique substantielle. Récemment, le président français d'un congrès de microscopie électronique ibéro-français réunissant exclusivement des Portugais, des Français et des Espagnols a imposé l'usage de l'anglais à tous les participants dont chacun connaissait au moins deux des trois langues nationales ainsi représentées. Le président, un universitaire " réputé " de la faculté des sciences de Rennes, a déclaré qu'il avait choisi l'anglais parce qu'il est " la langue scientifique internationale " et que l'on ne pouvait s'en passer dans le cadre d'un congrès digne de ce nom, interdisant ainsi tout échange naturel et spontané entre les chercheurs qui étaient présents à ce rassemblement.
Ainsi donc, le comportement du président français du congrès ibéro-français de microscopie électronique, précédemment cité, est fondamentalement le même que celui de l'écolier, qui considère que porter des montures de lunettes le rend plus apte à étudier, ou que celui des hommes d'affaires qui parlent anglais parce que c'est " la langue des affaires ". Nous voyons que l'anglais, souvent, n'est pas choisi pour des raisons utilitaires mais pour sa " dimension mythique ", dont parle Henri Gobard dans son livre intitulé : " L'aliénation linguistique ", déjà fort ancien mais on-ne-peut-plus actuel de par son contenu.
La situation actuelle du français dans les sciences et les techniques
La discipline est une par-delà les frontières et une seule langue d'échange et de communication peut paraître, a priori, un vecteur de collaboration et de saine compétition, alors que le cloisonnement par la langue, comme par les visas, semble être une source d'isolement, d'ignorance et de répétitions inutiles. Les scientifiques de langue française, comme ceux d'autres langues doivent adapter leur conduite en matière de publication et de communication, seul moyen pour leur science de rester dans la course. Est-il plus important que le chercheur francophone publie en français des merveilles ignorées de tous, ou qu'il publie en anglais, et soit couronné par un prix Nobel ?
Ce raisonnement a d'autant plus d'impact qu'il est simple. Mais savoir-faire et savoir-dire vont de pair, comme nous allons le voir. Aussi, le rôle de la langue dans la science ne peut aucunement se limiter à la " communication " de " résultats ". Toute indépendance par rapport au langage est donc un leurre et cette courte monographie se propose de le prouver.
En science, on peut distinguer trois types de communications : La communication informelle au niveau des chercheurs dans leurs laboratoires et qui donne naissance à la communication institutionnelle, à partir de laquelle se développe à son tour la communication publique. Ces trois registres de la communication ne sont pas indépendants et ne constituent que des moments d'un processus social complexe. Il faut y ajouter une boucle en retour qui enracine la communication informelle dans la communication publique. Effectivement, c'est bien hors du laboratoire, dans l'enseignement et la vulgarisation, que se forment d'abord les connaissances et les compétences des chercheurs, et donc leurs modes de discours et d'échange.
La situation du français dans les sciences ne résulte pas du hasard ni même de la croyance erronée que l'anglais est " la langue de la science ", mais d'une évolution dont la voie a été tracée par les francophones et par les anglophones il y a déjà longtemps. Dans le collectif d'auteurs récemment publié et intitulé : " Tu parles !? Le français dans tous ses états ", Dominique Noguez écrit :
" Dès juin 1943, les ministres de l'Instruction des gouvernements alliés établis à Londres n'eurent rien de plus pressé que d'examiner (selon l'Agence Reuters elle-même) un plan destiné à faire de l'anglais la langue universelle comme médium dans les contacts internationaux et comme un moyen d'assurer une meilleure entente entre les peuples... Dès le 31 janvier 1952, le délégué de la République d'Haïti à l'ONU remarque, devant l'Assemblée générale de cette organisation qui siège alors à Paris, que des ouvrages très importants de cette organisation sont édités en langue anglaise à l'exclusion de la langue française... En pleine capitale de la France, les programmes des séances sont affichés uniquement en anglais... "
Dans le domaine des sciences et des techniques, on est bien obligé de constater l'existence d'un dispositif analogue. Il faut dénoncer l'hypocrisie qui consiste à présenter le recul du français comme langue scientifique et technique comme une fatalité de l'Histoire alors qu'il ne s'agit, au contraire, que de la conséquence d'une volonté qui se manifeste au plus haut niveau et qui s'applique par l'intermédiaire d'innombrables mesures non écrites, mais non moins efficaces.
Notons au passage qu'une politique identique pour la promotion du russe fut appliquée jadis dans les anciennes républiques annexées à l'Union soviétique et, dans une moindre mesure, à ses satellites. Le socio-linguiste Louis-Jean Calvet [1] notait dans ce processus des étapes très semblables à ce que l'on voit aujourd'hui en Europe occidentale avec l'anglais. Une absence de politique linguistique dans les républiques non russophones entraînait des emprunts lexicaux massifs à la langue russe, plus particulièrement dans les domaines scientifiques et techniques. Ainsi, très vite, les langues locales furent confinées dans les fonctions grégaires et le russe fut réservé aux fonctions véhiculaires, officielles, scientifiques. En 1975, on proposa, lors d'une conférence tenue à Tachkent, d'enseigner le russe partout dès le jardin d'enfants puis, en 1979, lors d'une nouvelle conférence à Tachkent, sous le titre " Langue russe, langue d'amitié et de coopération des peuples de l'Union soviétique ", on suggéra d'obliger les étudiants à rédiger leurs mémoires en russe. Il s'ensuivit des manifestations à Tbilissi (Géorgie), Tallin (Estonie), et des troubles dans les autres républiques baltes, des pétitions d'intellectuels géorgiens, etc. Certains locuteurs prirent conscience que leur langue se fondait lentement dans le russe. Il y eut donc un phénomène d'assimilation accélérée des langues de l'URSS par le russe qui ne doit rien au matérialisme dialectique et tout aux rapports de force et à la politique linguistique de la Russie vis-à-vis de ses satellites. Il est évident qu'un processus analogue est à l'oeuvre dans les pays d'Europe continentale et cela laisse d'ailleurs à penser que la construction de l'Union européenne favorise la transformation du vieux continent en satellite de l'Amérique étasunienne. En Union soviétique, les emprunts en masse au russe devaient réduire les différences entre les langues au profit du russe. Jadis appliquée en URSS et aujourd'hui en Europe continentale, cette forme d'impérialisme linguistique passe naturellement par différentes voies, jouant à la fois sur la politique scolaire et universitaire, la planification linguistique et les médias...
Si l'on est convaincu du caractère " international " et par conséquent " supérieur " de l'anglais par rapport aux autres langues et en extrapolant les tendances actuelles, pourquoi un chercheur travaillant à Marseille devrait-il communiquer en français avec un collègue genevois, montréalais, sénégalais, bruxellois ou même bordelais alors que, tôt ou tard, ces gens là seront appelés à communiquer les résultats de leur recherche en anglais ? Si le monde scientifique francophone (comme les autres mondes non anglophones) est convaincu que le français suit ou doit suivre la voie du latin, pourquoi les scientifiques francophones n'envisageraient-ils pas, avec le reste de la société dont ils font partie, leur conversion à l'anglais ? Cela peut paraître absurde et rien n'est plus ridicule, ni de plus humiliant, en effet, que de voir des francophones parler en anglais à d'autres francophones comme c'est le cas lors des conférences organisées à Paris par la DG XIII de la Commission européenne, d'autant plus que tous les membres de la DG XIII, qui résident à Bruxelles, ville à forte majorité francophone, parlent tous français quelle que soit leur nationalité...
L'anglais n'est pas le vecteur " préféré " des scientifiques. Pasteur (dont la thèse fut rédigée en latin) ou les époux Curie n'ont jamais écrit un mot en anglais. Einstein rédigea sa théorie de la Relativité en allemand. Le mathématicien Poincaré ne s'exprimait qu'en français lors de ses conférences, qu'elles fussent en France, en Allemagne, en Suède, en Angleterre ou aux Etats-Unis. Le petit Maître de conférences qui débute sa carrière dans une université française ne préfère pas spontanément l'anglais au français comme langue de publication pour ses travaux, mais il sait que ses publications de langue anglaise seront davantage valorisées dans son parcours professionnel et qu'elles conditionneront à la fois ses promotions et ses augmentations de salaires. En France ou ailleurs, le chercheur ambitieux sait très bien, sauf exception, que la reconnaissance de ses talents se fera d'abord à l'échelle nationale avant de se faire à l'échelle internationale. Alors que l'on se plaint des insuffisances de la publication scientifique en langue française, le Maître de conférences débutant n'attend qu'un signal de la direction de son université pour rédiger son travail de recherche en français et soumettre ses articles à des revues de langue française, mais il sait très bien que pour briller aux yeux de ses supérieurs, son nom doit être dans les citation index américains, qui furent créés par Eugène Garfield de l'Institut de l'information scientifique aux Etats-Unis, fondé en 1958. Mais l'on n'a pas son nom dans les citation index américains de langue anglaise si l'on ne publie pas en anglais car les Américains ne référencent pas les articles correspondants. En France, comme dans le reste de l'Europe francophone, une simple circulaire ministérielle pourrait corriger cette situation et suffirait à créer une forte demande pour les revues scientifiques de langue française couvrant les travaux de recherche fondamentale ou appliquée. Sans aucun état d'âme, le chercheur débutant verrait dans une telle mesure une excellente occasion de recentrer ses efforts sur sa recherche plutôt que de passer une partie non négligeable de son temps à perfectionner ses talents littéraires dans la langue de Shakespeare.
De la même manière, il est particulièrement irritant d'entendre que les pays francophones doivent accroître leur présence sur la grande " toile " francophone. Il ne manque pas de sites Internet ni de pages réticulaires dans les pays francophones - surtout ceux du nord - mais, en publiant une forte proportion de leurs informations en anglais, ils contribuent ainsi de manière très active, à leur propre affaiblissement sur ce réseau mondial !
Si l'on se préoccupe aujourd'hui de rétablir le français dans ses prérogatives, ce n'est pas par amour de la langue française, c'est que l'on a fini par s'apercevoir que l'adoption presque généralisée de l'anglais comme langue de communication scientifique crée de sérieux problèmes au détriment des intérêts francophones. Petit à petit, il semble que l'on prenne enfin conscience que l'intérêt des pays francophones entre très sérieusement en conflit avec les prétendus bienfaits que l'on espérait tirer de l'usage d'une langue que beaucoup ont voulu faire passer pour " universelle " et que ces bienfaits, s'ils existent, sont quantitativement très inférieurs aux inconvénients associés à cet usage.
Nous verrons que plus la science des francophones s'exprime en anglais, plus elle passe inaperçue alors que l'usage de l'anglais a pour but, au contraire, de lui assurer une diffusion maximale. Dans la première moitié du XXe siècle, tous les résultats de la recherche française, par exemple, s'écrivaient en français et le monde entier les lisaient. En fait, on remarque que ce ne sont pas nos physiciens, nos biologistes, et nos chimistes, qui ont adopté l'espéranglais de la communication internationale pour faire connaître leurs travaux à l'étranger, qui y sont connus, mais plutôt nos philosophes et nos sociologues qui écrivent en français. Ce sont des gens comme Foulcault, Barthes, Deleuze, Bourdieu, Derrida, Althusser, Lacan, Kristeva, Baudrillard, Irigaray, Latour, Guattari et bien d'autres qui écrivent (ou écrivirent) en français et dont on voit les ouvrages traduits dans les librairies des grandes universités américaines ou ailleurs. L'auteur américain Graig Saper écrivait [2] :
" Barthes, avec d'autres Français tels que Lacan et Derrida, qui ont démarré les révolutions structuralistes et post-structuralistes dans le domaine des Humanités, a eu une influence énorme aux États-Unis. L'influence de ces intellectuels et de leurs théories auprès d'une audience de plus en plus large a attiré les critiques des conservateurs à tel point que des éléments chauvins s'y sont glissés, qui ont souligné le caractère ethnique et national des "contaminations étrangères" que subissaient ainsi les esprits américains. "
Egalement, l'histoire, la philosophie et la sociologie des sciences, de même que les études sur l'information et la communication scientifique et technique et l'édition de culture scientifique, qui connaissent en France des développements de tout premier ordre, sont fort appréciés à l'étranger, alors même que l'essentiel s'en exprime en français.
La langue comme outil de conception, de réflexion et de communication
Qu'il s'agisse de communication scientifique ou de tout autre domaine, il semble qu'il existe deux conceptions de base de la langue. La première, celle qui semble prévaloir à l'heure actuelle, considère que le langage est purement un code de communication et que, en tant que tel, il peut être intégralement transformé en un autre code par la traduction. Dans ce modèle, toute modification incontrôlée du code (violation des règles, vocabulaire mal utilisé ou introduction de mots appartenant à d'autres codes) entraîne une perte d'expressivité. A condition que ce code permette au locuteur de s'exprimer dans toutes les situations qu'il peut potentiellement imaginer, il n'existe pas qualitativement de différences sémantiques d'un code ou d'un langage par rapport à l'autre, quelle que soit la grammaire. Si je dis: " wôo pu pha tha " en chinois, qui se traduit mot à mot en français par " Moi pas craindre lui ", la forme française : " Je ne le crains pas " n'est pas différente sémantiquement de la forme chinoise dans la mesure où la même information est véhiculée. Chomsky, qui est actuellement plus célèbre pour ses prises de position politiques que pour ses travaux de linguistique, a émis la théorie dite de la " grammaire universelle ", que tout individu posséderait de manière innée et qui, selon Chomsky, expliquerait que tous les hommes sont tous en mesure d'apprendre la langue de leurs parents. Dans ce modèle, toutes les langues seraient équivalentes et ne conféreraient rien de particulier à leurs locuteurs par rapport aux autres. Ce concept est parfaitement cohérent avec l'attitude de ceux qui pilotent le phénomène de mondialisation. Il implique que l'instauration d'une seule et unique langue à l'échelle de la planète n'introduirait pas de différences sensibles, qualitativement et quantitativement, par rapport à la situation présente, en ce qui concerne l'information qui pourrait être ainsi produite, mais qu'elle entraînerait une fantastique économie de moyens. Pour ses partisans, l'instauration d'une langue unique serait une bénédiction à plus d'un titre car elle permettrait à tout le monde de se comprendre et ainsi d'aplanir les dissensions et les malentendus.
Au niveau européen, il existe de très fortes pressions pour faire la promotion d'une langue européenne unique, qui est généralement identifiée comme étant l'anglais. Aux États-Unis, le Conseil des relations extérieures (2) fut, dès sa création en 1921, un très chaud partisan de la mondialisation, très réceptif à l'instauration d'un gouvernement mondial et d'une langue internationale unique qui, par le plus grand des hasards, serait ... l'anglais ! Les langues nationales et régionales furent associées aux nationalismes considérés indésirables, dangereux, et archaïques.
Au-delà du caractère intime que les langues maternelles représentent pour leurs locuteurs, de nombreux ouvrages soutiennent que les langues sont équivalentes dans les pensées, les sciences et les arts auxquels elles peuvent donner naissance. Curieusement, certains membres des organisations francophones, qui ont pour raison sociale de faire la promotion de la langue française, semblent partager ce point de vue. M. Jean-Marie Klinkenberg, du Conseil international de la langue française, déclarait récemment lors d'un colloque que le français, au même titre que d'autres langues, n'apportait ni plus ni moins que l'anglais ou toute autre idiome considéré comme " véhiculaire ".
Cependant, trois remarques s'imposent. Tout d'abord, il est extrêmement curieux que les tenants de cette thèse des langues équivalentes ne se soient pas rangés parmi les promoteurs de l'espéranto, une langue qui a été spécialement conçue pour la communication internationale. Une langue internationale doit être simple, régulière et logique, mais encore riche et dotée de possibilités créatrices. Pour les tenants des " langues naturelles équivalentes et neutres ", il ne devrait exister aucun argument sérieux pour refuser une langue artificielle, synthétisée pour les besoins de la communication internationale et pour être maîtrisée très rapidement, d'autant plus qu'une langue nationale qui commence à être utilisée en dehors de ses frontières perd rapidement sa richesse et ne se compare que défavorablement à une langue artificielle (3). D'autre part, ces tenants encouragent dans une large mesure les emprunts étrangers, entraînant ainsi un mélange des idiomes qui aboutit nécessairement à une distorsion des significations. De plus, ce groupe se confond souvent avec celui des partisans des réformes orthographiques - en argumentant qu'elles simplifient l'apprentissage de la langue à la fois par les natifs et par les étrangers - tout en encourageant l'adoption et l'utilisation de mots étrangers dont l'orthographe n'est souvent pas du tout phonétique, comme c'est le cas pour les mots anglais... Ces attitudes sont totalement incohérentes avec les buts qui sont prétendument recherchés.
Une autre conception présente la langue comme étant plus qu'un code, mais une représentation particulière de la réalité. Par exemple, une traduction n'est jamais parfaite. L'effort de traduction consiste a choisir les structures et les mots qui reflètent au plus près le sens original. Cette autre conception implique que :
a) ce qui est dit ne peut jamais être complètement séparé de la manière dont c'est dit.
b) que le langage est formé par la culture et que l'expression de cette culture est le langage lui-même.
c) qu'il est impossible de distinguer la frontière entre la pensée et le codage de cette pensée par des mots.
d) que ce qui est exprimable dans une langue ne l'est pas forcément dans une autre, tout au moins pas de la même manière et
e) que les vues de chacun sont modelées et modulées par le langage.
La simple observation nous montre que la langue s'accompagne d'une certaine codification gestuelle qui va de pair avec un certain comportement. Nous observons à la télévision japonaise ou allemande que, dans les débats par exemple, les gens s'interrompent beaucoup moins qu'à la télévision de langue française. Dans le cas du japonais, et dans une moindre mesure en allemand, le verbe étant à la fin de la phrase, il faut généralement en attendre la fin pour la comprendre. La différence de comportement n'est pas due à une différence de culture mais à une différence technique de nature linguistique.
Le langage est l'expression symbolique de la réalité mais cette réalité est-elle la même pour tous ? Si les langues étaient équivalentes, tout serait traduisible. Hors, nous savons qu'il est impossible, en général, de traduire les calembours, la plupart des plaisanteries et des jeux de mots. C'est également le cas pour les poésies et les paroles de chansons, comme on le constate dans la plupart des films étrangers. On sait aussi qu'un film est toujours meilleur dans sa version originale (à condition bien sûr de pouvoir la comprendre)...
Au-delà de ces observations que tout le monde peut faire, on remarque que les champs sémantiques des mots du dictionnaire ne se recouvrent que très partiellement d'une langue à l'autre. C'est pourquoi les dictionnaires bilingues donnent presque toujours plusieurs définitions d'un mot étranger. Bien sûr, une " table " ou un " couteau " aura, en général, un seul équivalent dans une autre langue. Toutefois, si l'on veut traduire le mot anglais " feeling " en français, il signifiera, selon le contexte, " sensation ", " pressentiment " ou " sentiment ". Le verbe " to achieve " signifiera " accomplir ", " réaliser ", " atteindre ". En fait, il suffit d'ouvrir n'importe quel dictionnaire bilingue pour s'en convaincre. Nul n'a donc besoin de faire de la linguistique de haut niveau pour se rendre compte qu'au seul niveau lexical, une langue correspond en fait à un DÉCOUPAGE MENTAL PARTICULIER de la réalité. Il est donc facile de voir là l'ébauche de sérieuses différences de perception. Toutefois, cela va beaucoup plus loin comme nous allons le voir. Le simple fait que la langue chinoise classique n'ait pas possédé de verbe "être" a eu pour résultat que la pensée philosophique chinoise a peu de relations avec la philosophie occidentale, qui s'est d'abord conçue de Platon à Heidegger, comme une spéculation sur l'Être. Sans aller jusqu'au hopi, qui n'utilise pas de temps, on peut par exemple constater que, dans une langue comme l'anglais, l'adjectif se place systématiquement avant le nom qu'il qualifie, entraînant ainsi une perception des apparences avant celle de la nature de l'objet décrit, ce qui n'est pas sans influer, bien entendu, sur le comportement et le système de valeurs des peuples anglophones...
Le champ sémantique des mots représentant des abstractions est très dépendant de la langue. Il y a très peu de concepts abstraits qui sont partagés exactement de la même manière par des cultures différentes. Le problème de trouver des équivalents n'est pas un problème de mots mais de structures conceptuelles différentes. Bien entendu, les champs sémantiques dépendent aussi des contextes. En traduction, lexique et syntaxe sont souvent insuffisants. Il suffit en fait d'examiner les erreurs d'interprétation successives apportées par les traductions pour réaliser l'ampleur des différences de perception que l'emploi de langues différentes entraîne. Par exemple, la Bible fut tout d'abord traduite en grec (ancien), puis en latin, puis en français. Cette Bible française retraduite en hébreu n'a plus du tout la même signification. Un autre exemple nous est offert par les articles de L'ONU qui ne devraient pas prêter à confusion que ce soit dans leurs versions officielles françaises ou anglaises. Or, selon que l'on prend l'une ou l'autre version, les interprétations sont souvent, hélas, très différentes. Cela arrange d'ailleurs très souvent les politiques menées par certains pays. Bien sûr, les traductions dépendent fortement des imprégnations culturelles de chaque traducteur. Il s'agit souvent d'interférences affectives et psychosociologiques mais, au-delà, d'une difficulté structurelle pour recouler une expression dans le nouveau moule fourni par une langue différente. La langue engendre donc bien des représentations mentales spécifiques.
Le langage est une traduction symbolique de la réalité mais la réalité, telle que nous la percevons, est, pour une large part, inconsciemment fondée sur nos habitudes linguistiques et, en particulier, sur une classification du monde sensible qui nous est suggérée par notre langue. Mieux encore, une réalité ne nous paraît vraiment réelle que si elle porte un nom. Enfin, substitut de l'action, le langage est lui-même une forme d'action. Les fonctions du langage ne se limitent pas - comme sont souvent tentés de le croire les linguistes naïfs - aux seules fonctions de la communication dans le sens étroit de ce terme.
C'est ainsi que le langage va bien au-delà du simple code de communication tel qu'on pourrait l'envisager dans le contexte informatique, par exemple. Le langage est à la fois un système référentiel et un système expressif dont aucun n'aurait pu atteindre son développement actuel sans l'action exercée par l'autre. Il est la parfaite traduction symbolique des données de l'expérience (humaine) en ce sens qu'il est porteur d'une infinité de nuances expressives reflétant des caractéristiques psychologiques universellement valables. Le langage joue donc un rôle important dans des situations n'ayant aucun rapport avec les problèmes de communication, comme la pensée individuelle qui n'est guère possible sous une forme soutenue sans ce dernier.
L'examen détaillé des composants d'une langue est très révélateur. Les langues diffèrent considérablement quant à la nature de leur vocabulaire, qui reflète l'environnement physique (plantes, animaux, etc.) et les conditions d'existence des peuples (activités agricoles, pêche, industries par exemple) qui les parlent. Des distinctions qui nous paraissent inévitables peuvent être totalement inconnues dans d'autres langues. Réciproquement, ces langues peuvent attacher une grande importance à des distinctions presque inintelligibles pour nous reflétant ainsi un type de culture totalement différent du nôtre.
Le cadre d'une langue donnée est un système complet de références quantitatives, ou encore l'équivalent d'un ensemble d'axes de coordonnées, comme en géométrie analytique, c'est-à-dire un système complet de références pour tous les points de l'espace correspondant. Cette analogie mathématique n'est pas le moins du monde fantaisiste, comme il semblerait à première vue. Passer d'une langue à une autre équivaut, sur le plan psychologique, à passer d'un système géométrique de référence à un autre [3]. Le monde des points géométriques est le même dans les deux systèmes de référence, mais la méthode formelle par laquelle on aborde l'élément d'expérience que l'on cherche à exprimer (ou le point donné de l'espace), est si différente qu'on éprouve un sentiment d'orientation totalement différent dans les deux langues. Le caractère achevé de la forme est indépendant de la richesse ou de la pauvreté du vocabulaire.
Si les référentiels qu'une autre langue nous offre sont différents de ceux de notre langue maternelle, elle permet de voir les choses de manière non seulement différente, mais peut-être aussi de voir des choses qui demeurent invisibles dans la nôtre. Il s'ensuit naturellement qu'une langue peut prédisposer naturellement son locuteur pour certains types de travaux. L'étude critique du langage peut certainement apporter au philosophe une aide des plus insolites et des plus inattendues. Ainsi d'innocentes catégories linguistiques peuvent revêtir l'aspect redoutable d'absolus cosmiques. Par conséquent, ne serait-ce que pour se protéger d'un certain verbalisme philosophique, le philosophe ferait bien d'examiner avec esprit critique les fondements et limites linguistiques de sa pensée. Il s'épargnerait alors la découverte humiliante que bon nombre d'idées nouvelles ou de conceptions philosophiques apparemment brillantes, ne sont guère que des mots bien connus réorganisés en structures satisfaisantes sur le plan de la forme... L'étude linguistique nous fait prendre conscience de la relativité de la forme de pensée et, en cela, elle accomplit une oeuvre d'affranchissement, car ce qui enchaîne la pensée et paralyse l'esprit est toujours l'adhésion obstinée aux absolus.
Le langage conditionne en réalité puissamment toute notre pensée sur les problèmes et les processus sociaux. Les hommes ne vivent pas seulement dans le monde objectif ni dans celui de l'activité sociale dans le sens ordinaire de cette expression, mais ils sont soumis, dans une large mesure, aux exigences de la langue particulière qui est devenue le moyen d'expression de leur société. Il est tout à fait inexact de croire que - pour l'essentiel - on entre en contact avec la réalité sans le secours du langage et que celui-ci n'est qu'un instrument, d'une importance somme toute secondaire, qui nous permet de résoudre des problèmes spécifiques de communication ou de réflexion. En fait, le " monde réel " est, pour une large part, inconsciemment fondé sur les habitudes linguistiques du groupe. Il n'existe pas deux langues suffisamment similaires pour que l'on puisse les considérer comme représentant la même réalité sociale. Les mondes dans lesquels vivent les différentes sociétés sont des mondes distincts et non pas seulement le même monde sous des étiquettes différentes.
Le mot n'est pas en rapport biunivoque avec l'objet. Les structures imaginaires, les relations susceptibles d'être établies entre les mots, suivant une syntaxe précise, atteindront une richesse considérable dont la conscience concrète (celle basée sur les images et que nous partageons avec les mammifères supérieurs) était incapable. Mais cela veut dire aussi que les automatismes qui peuvent résulter de ces associations langagières, dont fait partie le langage lui-même d'ailleurs, bien que structuré d'abord par la réaction du milieu, demeureront le plus souvent dans le domaine de l'inconscient. Depuis la naissance, dans le système nerveux humain vont ainsi s'établir des structures inconscientes, liées au langage, et l'inconscient est alors constitué par ces structures abstraites superposées. La conscience que l'on peut appeler présente, immédiate, ignore évidemment la dynamique ayant présidé à l'établissement de ces structures superposées. Par le langage, l'individu s'incorpore le monde social et s'y intègre.
Il est illusoire d'imaginer que l'adaptation des individus au réel puisse se faire sans l'usage fondamental du langage et que le langage n'est qu'un moyen de communication et de réflexion. Ce monde est rendu signifiant - ou non signifiant - par les structurations réalisées par l'apport - ou le manque - la richesse - ou la pauvreté - le caractère abstrait - ou concret - du langage.
Nous découvrons la nature selon les lignes établies par notre langue. Les catégories et les types que nous isolons dans le monde phénoménal ne s'y trouvent nullement... Bien au contraire, le monde se présente comme un flux kaléidoscopique d'impressions qui doivent être organisées par notre esprit, c'est à dire essentiellement par nos systèmes linguistiques. Si nous sommes en mesure de découper la nature, de l'organiser en concepts auxquels nous attribuons des significations, c'est en grande partie parce que nous avons donné notre accord à une organisation de ce type - accord qui constitue notre communauté de parole et qui est codifié dans les structures de notre langue. Il s'agit naturellement d'un accord implicite et non formulé, mais dont les termes sont absolument contraignants ; en fait, il nous est impossible de parler sans souscrire au mode d'organisation et de classification du donné que cet accord a décrété.
De l'importance du langage dans la créativité scientifique
Depuis toujours, nous faisons des associations CONSCIENTES entre les mots et les désignations qu'ils représentent mais l'exploration des associations existantes entre PERCEPTIONS et MOTS nécessite une sensibilisation préalable, du fait même de leur caractère INCONSCIENT. On s'aperçoit ainsi que la science et la culture forment un tout indissociable. C'est l'usage de l'italien qui a créé la théologie poétique de Dante, c'est l'usage de l'allemand qui a créé l'existentialisme de Luther, c'est l'usage du néofrançais de la Renaissance qui a fondé le sentiment de la liberté chez Rabelais et Montaigne. Dante, Goethe, Chateaubriand appartiennent à toute l'Europe dans la mesure même où ils étaient éminemment italien, allemand et français. Ils n'auraient pas beaucoup servi l'Europe s'ils avaient été des apatrides et s'ils avaient pensé, écrit en quelque espéranto ou volapuk (4). Cela est bien connu. On a tendance cependant à ignorer qu'il existe des sciences française, japonaise, allemande ou britannique et elles ne sont pas les mêmes car modelées par une longue histoire et des images sonores différentes, malgré l'universalisme de la science ! La spéciation de la pensée, phénomène crucial pour l'innovation scientifique, se trouve, à l'heure actuelle, extrêmement réduite en raison même de la mondialisation de la pensée scientifique ou, plutôt, de son américanisation à travers la langue anglaise, ce qui empêche cette pensée, comme pourrait dire un Prigogine, de bifurquer vers des voies d'auto-organisation de plus en plus complexes, en s'éloignant de l'équilibre ambiant. Sans spéciation intellectuelle, il y a peu de chances d'avoir des idées originales et vraiment nouvelles. Opérant dans des environnements assez hermétiquement cloisonnés, les recherches actuelles dans le domaine militaire donnent une assez bonne idée de ce à quoi permet d'aboutir le phénomène de spéciation intellectuelle. Par exemple, les formes et même les fonctions des avions à usage militaire diffèrent sensiblement d'un pays à l'autre. Dans leur isolement, les ingénieurs russes travaillant pour le secteur militaire ont inventé l'ékranoplane, un avion surprenant à ailes rognées volant au ras des flots (grâce à l'exploitation d'un effet de surface) qui allie ainsi la capacité d'un navire à la vitesse d'un avion, tout en réduisant la consommation de carburant des deux tiers. Les Anglais, eux, inventaient l'avion libellule, comme le Harrier et les Français inventaient le Coléoptère et l'étonnant Trident, avion à statoréacteur, statoréacteur qui semble faire un retour en force dans les projets d'aéronefs futurs ! Aujourd'hui, le Japon, ouvert en principe mais farouchement particulariste, offre au monde des produits finis qui se comparent difficilement à ce que l'on peut trouver ailleurs. Même à l'ère de la mondialisation, il suffit d'examiner avec soin toute caméra, tout appareil photo numérique manufacturé au Japon pour reconnaître la marque de fabrique spécifique du peuple japonais sur de tels appareils. L'abondance des détails, la précision et la finesse d'assemblage, la qualité des matériaux utilisés et la fiabilité des mécanismes trouvent de nombreuses correspondances avec d'autres réalisations japonaises traditionnelles telles que les kimonos de soie, la peinture classique ou l'art culinaire de ce pays combiné à l'esthétique de la présentation des plats. En gestion des approvisionnements, les Japonais ont inventé la méthode Kanban, plus connue en Europe sous l'appellation du " juste à temps " ou du " flux tendu " et qui, encore aujourd'hui, ne peut être appliquée avec un succès total qu'au Japon [10]. Ces exemples très probants illustrent ce à quoi aboutit la spéciation intellectuelle issue des différences linguistiques.
Ainsi, les associations multimodales créatives dépendent des motifs sonores propres à chaque langue. Il est prouvé aujourd'hui que l'intelligence humaine fonctionne par associations et que la créativité résulte de nouvelles associations et de connexions inusitées. Par exemple, si l'on pense à l'image d'aiguilles de pin, dans une recherche, cette image rayonne, spontanément, à travers les motifs sonores " aiguille ", " pin ", " aiguilles de pin " vers des sentiers motifiels (pistes mentales faites de motifs) propres au français. La même image exoréelle rayonnera vers d'autres homologies motifielles dans une autre langue. Prenons encore un exemple comme le mot menthe. En français, ma pensée rayonnera vers des homologies comme "tante", "tente", etc. En prenant l'équivalent japonais, "hakka" ma pensée rayonnera vers d'autres homologies comme "kaka", "papa", "aaah" (5). En appliquant cela à la science et à la philosophie, on voit bien qu'on ne pense pas identiquement selon les langues. Des associations créatives existeront dans un dialecte et non pas dans un autre. Le linguiste Whorf a parfaitement décortiqué ce processus et l'a étayé de nombreux exemples [4].
La promotion de l'uniformisation réductrice est une tendance typique des générations qui ont connu les colonisations, les guerres de conquête et les nettoyages dits " ethniques ". On peut raisonnablement prévoir que des gens qui ne sont nullement culpabilisés et infériorisés de la sorte sauront retrouver dans la diversité des langues les germes de la spéciation intellectuelle, qui sont aussi les germes de la véritable créativité. C'est dans la diversité et dans la manière dont nos différences se combinent que la véritable richesse créative et la beauté peuvent apparaître y compris, bien sûr, dans les sciences et les techniques.
L'ensemble des langues humaines constitue donc un outil multiforme, multidimensionnel et polyfonctionnel pour appréhender la réalité. De la même manière que l'on espère faire des découvertes en pharmacologie en étudiant systématiquement les plantes des forêts tropicales, on pourrait vraisemblablement passer en revue les langages de la planète pour déterminer les formes d'esprit qu'ils engendrent et les voies d'exploration de la connaissance qu'ils favorisent. Dans son travail, le linguiste Whorf insinue l'idée que le monde de la physique nucléaire et de la relativité serait sans doute plus abordable pour les indiens hopis du fait que les pensées d'un Hopi à propos d'événements quelconques incluent toujours À LA FOIS l'espace et le temps. A l'échelle européenne, en dépit des faibles différences (6) dans la manière dont nos langues respectives nous permettent d'aborder la réalité, l'histoire des sciences occidentales montre à quel point l'interaction entre rationalisme français, métaphysique allemande et pragmatisme anglais fut à la source de la prééminence scientifique de l'Europe jusqu'à la deuxième guerre mondiale. Ces différences qui ont entraîné une si brillante complémentarité ont été rendues possible par le fait que les hommes de science et les techniciens de ces trois pays vivaient au centre de leur langue et en exploitaient pleinement les possibilités dans un monde où leurs puissances s'équilibraient. En définitive, nous ne pouvons d'autant plus contribuer au progrès de l'humanité et à l'essor des connaissances qu'en étant la quintessence de nous mêmes, au coeur de nos langues respectives...
En permettant la construction de perceptions différentes de la réalité, la diversité des langues entraîne le progrès car elle favorise la multiplicité des expériences du vécu. Ce serait un peu comme la reproduction sexuée, dont la justification biologique est qu'elle permet justement l'évolution de l'espèce (plus rapidement que la simple mutation)... En exagérant, on pourrait dire que les perceptions du monde par un papillon, un gorille, une grenouille, un éléphant, une abeille ou une paramécie sont toutes différentes. Imaginons un instant que nous puissions recueillir de telles perceptions... Notre connaissance du vivant ferait un fantastique bond en avant. Les diverses langues sont l'ébauche, au niveau humain, de ces différences de perception.
Lorsque la souris Mickey ou le canard Donald s'expriment comme des humains dans les dessins animés, ils nous donnent l'impression que leurs perceptions de la réalité sont les mêmes que les nôtres. Il s'agit de spectacles pour enfants mais qui ont été néanmoins conçus par des adultes. Ce type de dessin animé est néanmoins malsain car il simplifie à l'extrême une réalité extrêmement complexe dont l'exploration serait éminemment enrichissante. Il détruit le concept de relativité qui s'applique même en science, comme J-M Lévy-Leblond nous le démontre si bien dans son livre "La pierre de touche: la science à l'épreuve" [5]. Cette conception des langues met en garde contre l'usage et la dissémination d'une seule langue prétendument universelle qui tuerait tout phénomène de spéciation intellectuelle que, justement, les différences de langues permettent.
Longtemps combattues, les idées du linguiste Whorf ont été réhabilitées, au cours des quinze dernières années. Des études dont la validité et l'utilité ne font désormais aucun doute sont basées sur son oeuvre (7). En conclusion, tout chercheur qui entreprend de participer à une recherche dans une langue autre que la sienne s'expose automatiquement à demeurer derrière les chercheurs qui font la même recherche dans leur propre langue et qui sont donc en mesure d'exprimer leur pensée avec toute la finesse que seule une maîtrise parfaite de la langue maternelle peut habituellement apporter...
La pluralité linguistique et la diversité ne constituent pas des obstacles à la circulation des hommes, des idées, des biens et des services comme le suggèrent les alliés et les colporteurs conscients ou inconscients de la culture et de la langue dominante. En fait, la standardisation et l'hégémonie sont des obstacles à l'épanouissement des individus et des sociétés... Dans une société qui met en exergue l'innovation scientifique et technique, le multilinguisme est le seul moyen d'amener les hommes au maximum de leur capacité créative en maintenant la diversité des perceptions et des approches visant au progrès. Il faut donc détruire le mythe que les langues sont interchangeables, ce qui ne veut pas dire qu'elles soient " supérieures " ou " inférieures ". C'est à travers nos différences que nous sommes riches et que nous pouvons vraiment nous interféconder.
La dualité implicite des qualificatifs
Les qualificatifs présentent une dualité implicite. Si je confère à l'anglais - ou tout autre langue - le caractère de " langue scientifique internationale ", cette affirmation soulignera automatiquement le caractère local de ma propre langue et, de surcroît, lui ôtera peut-être même le rôle scientifique qu'elle a eu ou qu'elle pourrait jouer. De la même manière, si l'on reconnaît l'existence d'une langue " universelle ", on souligne implicitement le fait que les autres ne le sont pas. Si l'on déclare une seule langue " internationale ", les autres, implicitement, ne le seront pas et verront instantanément leur utilité réduite.
On ne peut donc privilégier officiellement l'anglais ou lui concéder un statut particulier à l'échelle internationale sans défavoriser les autres langues ou leur ôter les caractéristiques qu'on voudrait justement leur conserver. C'est une question de simple logique. Comment peut-on convaincre de nos jours un jeune ingénieur d'apprendre l'allemand ou l'italien, par exemple, si on lui dit que l'anglais est la langue internationale ? Cela impliquerait, bien sûr, que ses homologues allemands ou italiens, chacun de leur côté, se détourneraient de l'étude du français pour, eux aussi, apprendre LA LANGUE INTERNATIONALE. Quant aux anglophones de naissance, cela les dispenserait totalement de l'étude des langues étrangères. Comment, dans ces conditions, s'étonner qu'un quelconque anglophone, qui n'a d'ailleurs nul besoin d'être un scientifique, ni d'être dans le cadre d'un colloque international, se conduise comme s'il était en pays conquis, ignorant superbement la langue du pays d'accueil et imposant l'usage de l'anglais dans toute communication le concernant ?
Il faut donc abolir l'illusion qui consiste à croire qu'il est possible d'assurer un statut de langue scientifique internationale à notre langue et limiter l'usage de l'anglais dans nos activités sans toutefois contester son rang de lingua franca universelle: c'est-à-dire qu'on peut le contenir en tant que langue purement instrumentale au niveau de l'information scientifique à l'échelle internationale. C'est justement cette fonction instrumentale, en sciences comme ailleurs, qui est la cause de sa glottophagie. Il faut également rejeter la fausse solution de ceux qui - victimes d'une illusion analogue - proposent que l'anglais reste langue auxiliaire de la planète, mais que le français le soit de l'Europe. Les peuples européens non francophones, obligés ainsi d'apprendre deux langues, seraient encore plus désavantagés. Proposer une telle solution est donc la façon la plus sûre pour les forcer - faute de mieux - à se rallier définitivement aux partisans de l'anglais, en science mais aussi dans tous les autres domaines de l'activité humaine. Si l'on privilégie l'anglais dans la communication scientifique ou dans les relations intraeuropéennes, comment s'étonner après que certains, prenant appui sur une telle disposition, expriment le désir d'éliminer le français comme langue de travail ou langue de traduction du bureau européen des brevets, alors qu'il s'agit, au contraire, d'une simple conséquence logique d'une telle mesure ? Depuis quelques années, une bataille d'une férocité inouïe se livre pour l'élimination du français de ce secteur stratégique avec la complicité inconsciente de nombreux francophones (responsables de l'Institut national de la propriété industrielle par exemple) qui visent à l'établissement du monopole absolu de l'anglo-américain dans le domaine des sciences et des techniques, tendant à donner force de loi en France - comme ailleurs - à des textes rédigés en langue étrangère (8).
Comment s'étonner du fait que certains pays envisagent la suppression pure et simple de l'enseignement du français en tant que langue étrangère lorsque, victimes de l'illusion que l'anglais est la langue comprise par tous à l'extérieur des pays francophones, nous mettons systématiquement à leur disposition des traductions en anglais de toutes les informations que nous produisons dans les domaines scientifique, industriel, économique et ailleurs ? Si tout ce qui est écrit d'intéressant en France, par exemple, est rédigé en anglais ou traduit dans cette langue comme les revues scientifiques de l'Institut Pasteur ou les comptes-rendus hebdomadaires de l'Académie des Sciences, pourquoi maintiendrait-on, à l'étranger, l'enseignement du français en tant que langue seconde ?
L'imprécision de l'anglais
La langue anglaise est de nature hybride, dont l'origine est germanique mais son lexique a été considérablement latinisé et sa syntaxe d'origine a été simplifiée au point que d'innombrables idiotismes ont dû être créés pour remplacer ce qu'elle ne pouvait plus exprimer. Ainsi, s'il est facile d'apprendre des rudiments d'anglais, cette langue ne se maîtrise vraiment qu'après plusieurs années de vie en pays anglophone puisque les idiotismes ne peuvent être vraiment appris que dans ce contexte. L'anglais est donc la langue la plus facile à mal parler et cela se vérifie dans presque tous les pays du monde où l'anglais est largement utilisé avec les étrangers qui ne connaissent pas la langue du pays.
Le linguiste américain Sapir a démonté le mythe que l'anglais pourrait présenter les caractéristiques d'une grande langue internationale [3]. Du point de vue de la simplicité, de la régularité, de la logique, de la richesse et du pouvoir créateur, il écrit :
" En ce qui concerne la simplicité, il est exact que la structure formelle de l'anglais n'est pas aussi complexe que celle de l'allemand ou du latin, par exemple, mais cette constatation n'épuise pas le problème. Un débutant en anglais trouve cette langue facile parce qu'il n'a pas beaucoup de paradigmes à apprendre mais il constate bientôt, à ses dépens, que cette impression de facilité est illusoire et, qu'en fait, l'absence même de signaux grammaticaux explicites est pour lui une source continuelle de difficultés. A titre d'exemple, une des particularités souvent invoquées pour mettre en évidence la "simplicité" de l'anglais est le fait qu'un même mot peut être utilisé à la fois comme nom et comme verbe. Ainsi est le mot "cut" qui est un nom dans "a cut of meat" (une tranche de viande) et un verbe dans "to cut the meat" (couper la viande), même chose pour les mots "kick" ou "ride". Toutefois, un examen un peu plus approfondi nous révèle que cette "facilité" est un mirage. Tout d'abord, dans quel sens un verbe peut-il être utilisé comme un nom ? dans le cas de "take a ride" ou "give a kick", le nom indique l'acte lui-même, mais dans le cas de "to have a cut on the head" (avoir une blessure à la tête), le nom n'indique plus l'acte lui-même mais le résultat de l'acte. Dans ce dernier cas, un couteau ou tout autre objet a coupé la peau du sujet et le nom "cut" se rapporte à la blessure ainsi produite ; dans "a cut of meat", il désigne la portion de viande qui a été détachée par l'acte de découpage. Quiconque prend la peine d'examiner ces exemples avec soin s'apercevra que derrière une simplicité apparente se dissimule une foule de règles d'usage bizarres et arbitraires. Ces difficultés échappent bien évidemment aux anglophones mais elles déconcertent un étranger dont la langue maternelle possède des structures totalement différentes. Malheureusement, la règle qui nous permet d'utiliser un verbe comme nom et un nom comme verbe ne s'applique pas dans tous les cas, tant s'en faut ! Par exemple, "to give a person a push or a shove" (bousculer quelqu'un) est permise mais il n'est pas permis de dire "to give a person a move" (déplacer quelqu'un) ou de dire "give a person a drop" (faire tomber quelqu'un). On peut dire "give someone help" (aider quelqu'un) mais on ne peut pas dire "give someone obey" (obéir à quelqu'un), la forme correcte étant "give someone obedience". On ne peut donc formuler de règle qui préciserait sous quelle condition on peut utiliser un verbe comme un nom et quelles significations seraient ainsi associées à un tel usage. Très souvent, il est impossible d'utiliser sous forme de nom un verbe donné. Tandis que le nom dérivé de "help" est "help", celui dérivé de "obey" est "obedience" ; celui dérivé de "grow" est "growth" ; celui dérivé de "drown" est "drowning". Il faut encore ajouter - ce qui complique encore la situation - qu'un mot comme "drowning" ne correspond pas seulement à des mots comme "help" et "growth", mais aussi à des mots comme "helping" (aide) et "growing" (croissance). Réussir à démêler ce tissu de relations afin d'être capable de manier la langue avec une certaine assurance n'est pas une chose facile. "
Sapir, continuant sur ce thème, explique qu'apprendre à se servir de verbes tels que "put" et "get" est extrêmement difficile. Par exemple, "to put at rest" exprime une relation de causalité et équivaut à peu près à une expression comme "faire en sorte que quelqu'un (ou quelque chose) se repose ou s'immobilise" alors que "to put it at a great distance" (le mettre au loin) ne présente pas d'analogie conceptuelle mais seulement formelle. De même, "to put out of danger" (mettre hors de danger) présente une analogie formelle avec "to put out of school" (enlever de l'école), mais cette analogie est fallacieuse à moins qu'on ne définisse l'école comme une forme de danger. On ne peut même pas définir "put" comme une sorte d'opérateur à valeur causative, car il ne remplit pas cette fonction dans toutes les constructions où il figure. Dans "the ship put to sea" (le navire prit le large), aucune relation de causalité ne se trouve impliquée. Pourquoi dit-on "East Africa" mais "Eastern Europe" ? Pourquoi peut-on dire "I ski" ou "I bicycle" mais pas "I car" ?
Même parfaitement formées, certaines constructions demeurent ambiguës. L'usage de noms comme adjectifs (sans prépositions) cause des problèmes énormes de relations entre les mots. Dans "world trade centre", "world" s'applique-t-il à "trade" ou à "centre" ? Quelle relation existe-t-il entre ces mots ? Rien d'autre que le "bon sens" l'indique. Or présumer du "bon sens" est intolérable dans un texte technique, un traité ou un texte de loi, puisqu'il laisse place aux interprétations les plus diverses. D'autre part, l'anglais, sur le plan lexical, élargit le champ sémantique, alors qu'un texte scientifique ou technique tend naturellement à le réduire. Par exemple, le mot "design", qui est très à la mode, a un champ sémantique beaucoup plus large - et par conséquent beaucoup plus imprécis - que ses homologues français qui sont, suivant les cas: "dessein", "intention", "projet", "visée", "esthétique", "conception", "élaboration", "création", "construction", "étude", "plan", "projection", "préparation", etc... Même chose pour le mot "kit", qui correspond suivant les cas à un jeu (de pièces), une trousse (de secours), un "nécessaire à..." ou un "ensemble de...". La prolifération de ce type de termes dans les écrits techniques affranchissent le rédacteur d'une obligation de précision, ce qui présente un net inconvénient dans la communication scientifique et technique.
D'autre part, l'anglais écrit n'est absolument pas phonétique et cela à tel point que George Bernard Shaw a mené campagne pour réformer l'alphabet anglais (voir [7]). " Un système si illogique et inadapté " disait-il, que l'on pourrait aisément épeler le mot "fish" "ghoti". En effet, "f" est équivalent à "gh" dans "tough", "i" est équivalent à "o" dans "women" et "sh" est phonétiquement la même chose que "ti" dans "nation". Shaw fournit également d'autres exemples : "mnomnoupte" pourrait remplacer "minute" et "mnopspteiche" le mot "mistake".
Sapir conclut que l'anglais n'a rien de plus simple qu'une autre langue. Un anglophone aura naturellement tendance à cacher ces difficultés dans la catégorie "expressions idiomatiques". Puisque cette langue est incapable de fournir des règles claires relativement à l'emploi des verbes comme nom ou à la façon d'utiliser des verbes apparemment aussi simples que "put", on ne voit pas comment celui qui apprend l'anglais peut tirer avantage de cette caractéristique toute négative. Sapir écrit " qu'il lui semblera payer bien cher en hésitations et en incertitudes une simplicité de surface et, en fin de compte, l'anglais lui paraîtra plus difficile qu'une langue qui demande l'application de règles nombreuses, mais dépourvues d'ambiguïté ".
Evidemment, l'observation confirme pleinement les propos de Sapir. L'anglais demande en effet, plus qu'une autre langue, un apprentissage " sur le tas ", c'est à dire en milieu anglophone natif. C'est l'une des raisons pour lesquelles l'anglais parlé par ceux dont il n'est pas langue maternelle, qui n'ont pas eu la possibilité de faire de longs séjours dans un pays de langue anglaise, est généralement très mal maîtrisé, en dépit des centaines d'heures d'apprentissage qu'ils ont consacré à son étude. En Extrême-Orient, dans de nombreuses parties de l'Europe continentale, en Amérique du sud et en Afrique, le niveau moyen en anglais des gens ayant étudié cette langue est souvent lamentable. Il s'agit souvent d'une véritable bouillie de langage, une sorte de sabir réduit à un rôle purement utilitaire, déconnecté de toute culture anglophone authentique.
Après s'être attardé sur de telles considérations, il est difficile d'approuver ceux qui nous disent que l'anglais est la langue scientifique par excellence. Si nous étions des machines ou si nous disposions de machines capables de lire et de raisonner mécaniquement (donc incapables de transcendance, d'intuition, etc.), toute la production écrite humaine serait totalement incompréhensible. L'écrit est constellé d'ellipses, de métonymies, de métaphores, de sous-entendus et autres références culturelles sans lesquelles la moindre lettre aurait les dimensions d'un livre (ici, par exemple, je ne précise pas que " lettre " est à prendre dans le sens postal et non alphabétique). Seul le fait que nous partagions plus ou moins largement une même culture, que nous soyons des humains et que nous ayons une expérience comparable de la vie, nous permet de nous comprendre les uns les autres. Mais nous nous comprenons d'autant moins que nos cultures diffèrent plus, que nous en soyons conscients ou non. Il est frappant de voir comment certains textes rédigés en anglais, par exemple par des asiatiques dont ce n'est pas la langue maternelle, peuvent ne rien évoquer du tout et semblent curieusement dépourvus de sens et d'âme, tout en pouvant être grammaticalement parfaitement corrects ! En fait, plus on facilite la tâche d'un côté (en adoptant l'anglais dont la grammaire est prétendument facile), plus on la complique automatiquement de l'autre sur le plan de la communication de fond (9). Donc, moins de précision intrinsèque signifie nécessité accrue de complicité culturelle afin de parvenir à la même qualité de compréhension ; aussi ceux pour qui l'anglais n'est pas la langue maternelle se retrouvent-ils en position irrémédiable d'infériorité, s'ils n'ont d'autre choix que celui d'utiliser cette langue. Le phénomène rappelle celui des vases communicants ou celui de l'énergie potentielle ; dans le champ de gravitation terrestre l'énergie à dépenser pour déplacer un poids entre deux points donnés dépend uniquement de leur différence d'altitude : vous avez beau tenter d'étaler l'effort de toutes les manières possibles en allongeant le chemin, l'énergie mécanique dépensée au total sera toujours strictement la même.
Les effets pervers de l'adoption d'une langue scientifique dite " internationale "
Il est facile d'observer que l'adoption d'une langue prétendument internationale - l'anglais pour ne pas le nommer - même librement consentie, amène très vite à des abus considérables en faveur des peuples de langue anglaise, dans le cas qui nous intéresse. Il est nécessaire de montrer les effets pervers associés à la politique de promotion systématique de l'anglais depuis une cinquantaine d'années, bien que les anglophones natifs n'y soient pas toujours pour quelque chose. Les conclusions auxquelles nous aboutissons pour la science se confirment largement dans d'autres domaines. Nous allons voir que les inconvénients précédemment cités sont relativement insignifiants par rapport aux effets pervers dont la liste apparaît ci-dessous :
1) L'absurdité des choix faits par les commissions scientifiques internationales fonctionnant en anglais
Imposer à un intellectuel de s'exprimer dans une autre langue que sa langue maternelle peut avoir pour conséquence une véritable aliénation. Aliénation de sa pensée et incapacité d'organiser convenablement les étapes de sa réflexion. Elle contraint à simplifier son argumentation alors que le thème évoqué est souvent complexe. C'est ainsi que, dans les commissions scientifiques internationales fonctionnant souvent en anglais, de nombreux projets sont retenus alors qu'ils sont loin d'être les meilleurs. Il suffit bien souvent que le rapporteur soit un anglophone natif et que personne en face n'ait pu s'opposer ou simplement poser les questions pertinentes pour permettre à l'auditoire de prendre la meilleure décision.
2) Le révisionnisme scientifique
L'adoption généralisée d'une langue scientifique prétendument internationale limite fréquemment la recherche d'informations aux contenus disponibles dans cette langue. C'est ainsi que petit à petit, les contributions de chercheurs qui effectuent leur travail dans d'autres langues sont ignorées. C'est ainsi que l'on a redécouvert récemment que la plupart des ulcères seraient causées par une bactérie, l'Helicobacter pylori, alors que cela avait déjà été observé il y a plus de vingt-cinq ans par un médecin cubain qui avait publié ses travaux dans des revues cubaines et soviétiques, en espagnol et en russe [5]. L'oubli scientifique devient ici responsabilité éthique ... mais comment l'éviter dans l'état d'esprit actuel ? La "Sémantique générale" qu'Alfred Korzybski publia en 1937, et qui a une relation directe avec l'élaboration des techniques de propagande a, elle aussi, été " oubliée ", mais sans doute pour d'autres raisons... En France, seul "Le viol des foules", de Serge Tchakhotine, eut une influence importante dans les milieux politisants mais cet ouvrage, qui ne fait qu'aborder la question, a lui aussi été oublié depuis belle lurette.
Tout comme l'idée qu'il y a brusquement eu " un siècle des Lumières " qui a occulté une grande partie de la science moyenâgeuse et antique, l'anglomanie, réprouvée ou embrassée avec le zèle de l'époque où nous vivons, occulte un nombre considérable de travaux et de chercheurs du monde entier et braque le projecteur presque exclusivement sur les pays anglo-saxons. On oublie que, bien avant Fleming, Ernest Duchesne, élève de l'Ecole de santé militaire de Lyon, présenta, le 17 décembre 1897, une thèse intitulée : " Contribution à l'étude de la concurrence vitale chez les micro-organismes. Antagonisme entre les moisissures et les microbes ", dans laquelle on trouve des expériences relatant l'action du penicillium glaucum sur les bactéries. De la même manière, on oublie que, avant Edison, le Français Scott de Martinville avait conçu le phonotographe (tourne-disques) dès 1857 et que le premier appareil à enregistrer le son qui fut opérationnel, le paléophone, fut construit par Charles Cros en 1877. Toutefois, l'un des oublis institutionnalisés les plus monumentaux est sans doute celui de l'exploit de Clément Ader qui, le premier au monde, décolla le 9 octobre 1890 à bord d'un appareil motorisé baptisé " l'Éole ". Détenteur d'environ 70 brevets, ce génie est complètement occulté par les frères Wright qui décollèrent de Kitty Hawk à bord de leur appareil le 17 décembre 1903. Pourquoi Ader n'est-il pas plus connu dans son propre pays et les autres pays francophones ? Combien de générations ont appris dans les écoles et les encyclopédies de langue française que les frères Wright avaient été les premiers à voler ? Le 3 mai 98, à une cérémonie commémorant l'exploit des frères Wright, George Bush, père de l'actuel président des Etats-Unis, pouvait claironner :
" Je peux paraître chauvin, mais je ne pense pas que voler aurait pu être inventé ailleurs qu'aux États-Unis d'Amérique ! " (rapporté par "CNN Interactive" dès le lendemain)
Les bibliographies que l'on trouve dans les livres et articles scientifiques récents - relatifs à n'importe quel domaine et écrits en n'importe quelle langue - ne font désormais référence qu'à des ouvrages écrits dans la même langue ET en anglais, ces derniers étant surtout de source américaine (les exceptions étant de plus en plus rares); les autres peuples - entièrement ignorés - y font donc de plus en plus figure d'illettrés, de "Naturvölker" (peuples primitifs), tels les pygmées, les stéatopyges ou les aborigènes d'Australie. Ils y apparaissent, en tout cas, comme quantité scientifiquement négligeable, l'essentiel étant déjà dans la " Bible " anglo-américaine. Cela est vrai à 100% pour les ouvrages publiés aux États-Unis et le devient chaque jour davantage pour ce qui est publié ailleurs. Parallèlement, les grandes banques de données ne stockent que des informations en anglais, et pas seulement dans les pays anglophones. Demain donc, l'histoire (et par elle toute la culture, dans le sens le plus large du terme) sera conçue exclusivement sur la base de ce qu'on aura gardé et écrit en cette langue. Quant aux autres...
3) Une représentation du monde déformée
" L'Asie en danger ". C'est ainsi que se nomme le dernier ouvrage de Jean-Luc Domenach, qui est paru aux éditions Fayard. Répondant à la crise asiatique, et en spécialiste autoproclamé des économies extrêmes orientales, l'auteur veut nous faire comprendre ce qui s'y est passé. Domenach a été coopérant à Tokyo et a séjourné également à Hong Kong. A priori, il semble être bien placé pour parler de l'Asie. Sa bibliographie est très abondante et comprend entre 30 et 130 références par chapitre et une bibliographie plus générale est également présentée à la fin de son livre. Toutefois, lorsqu'on examine cette bibliographie d'un peu plus près, on s'aperçoit que plus de 60% des références de Domenach sont soit américaines, soit d'ouvrages publiés en anglais dans divers pays asiatiques et qui ne sont même pas des traductions d'ouvrages autochtones ! Les 40% restant sont constitués par des articles de la presse française et des livres français. L'auteur veut ainsi nous faire croire qu'il a réalisé l'exploit " d'expliquer " l'Asie sans consulter une seule référence véritablement chinoise ou japonaise dans un ensemble qui est pourtant principalement influencé par une Chine d'un milliard deux cent millions d'habitants et par un Japon qui constitue le principal moteur industriel de la région !
Comment Domenach peut-il être crédible ? Son ouvrage utilise exclusivement, en plus de ses sources françaises, des informations provenant des vestiges d'une organisation coloniale anglo-saxonne ou des interfaces de langue anglaise à travers lesquels divers pays d'Asie filtrent les informations qu'ils destinent précisément au monde occidental. Pourquoi les Editions Fayard acceptent-elles de publier l'ouvrage d'un auteur qui ne mentionne pas une seule source d'information qui soit véritablement sino-chinoise ou authentiquement japonaise dans une étude qui est censée passer à la loupe les économies d'Extrême-Orient ? Comment pourrait-on rendre crédible une étude sur l'Union européenne à partir de références exclusivement russes ou sud-américaines ? Comment pourrait-on présenter une étude de l'économie nord-américaine basée exclusivement sur le contenu des bulletins de l'Ambassade de France à Washington ou celui des journaux de Tokyo ? Pourtant, c'est bien une étude de ce type que Domenach nous demande de prendre au sérieux...
Mais Domenach n'est malheureusement pas le seul. A l'aube du XXIe siècle, dans les pays les plus importants de l'OCDE, quiconque passe une heure ou deux dans une grande librairie peut se rendre compte que les nouveaux ouvrages qui traitent soit d'économie, de politique, de sociologie, d'architecture, de géographie, d'Histoire, de linguistique ou de science citent presque exclusivement des références soit nationales soit anglo-saxonnes. Ce phénomène est peut-être moins accentué dans les lettres mais n'en demeure pas moins notable. A l'ère de la communication, ce qui se passe sur plus de 90% de la planète dans le domaine intellectuel devient de plus en plus systématiquement ignoré.
Un autre effet pervers associé à ce phénomène est de très fortement diminuer l'intérêt des étrangers - quand il existe - de s'informer sur des travaux accomplis à l'extérieur de leurs frontières nationales et de les exploiter, quand ces derniers ne sont pas anglo-saxons, puisque de tels ouvrages se réfèrent, de plus en plus souvent, à des travaux anglo-américains. Cette pratique renforce la conviction générale qu'il n'y a rien d'intéressant en dehors des travaux accomplis aux États-Unis ou, au pis-aller, en Angleterre. Pourquoi un Italien, un Espagnol, un Allemand ou un Américain s'intéresseraient-ils à l'ouvrage de Domenach alors qu'ils peuvent trouver l'essentiel des informations qu'il nous apporte en compulsant des ouvrages américains ?
4) Une information scientifique tronquée
Le numéro 311 du magazine " La Recherche " (juillet/août 98) était un numéro spécial sur la génétique intitulé "Sommes-nous pilotés par nos gènes ?". Sur 21 articles, 11 étaient des traductions d'articles parus dans des revues anglo-saxonnes. Les autres étaient rédigées par des chercheurs français. Or, l'homme est un sujet de recherche universel. Dans toutes les civilisations, l'étude de l'homme et de son comportement est une préoccupation majeure. Les articles sélectionnés par " La Recherche " représentaient les travaux et les conclusions auxquelles ont abouti les chercheurs représentant tout au plus 6% de l'humanité. La plupart des pays européens, la Russie, la Chine, l'Amérique latine étaient totalement ignorés... Comment peut-on avoir la prétention de dire que les seules choses intéressantes en génétique sont les résultats des seules recherches de pays représentant seulement 6% de l'humanité ? Il ne s'agit malheureusement pas d'une exception et les mêmes remarques pourraient s'appliquer à la plupart des autres magazines de vulgarisation scientifique dans le reste du monde. L'occultation des langues scientifiques autres que l'anglais dans les publications de base relègue dans l'oubli une grosse partie des recherches qui sont faites dans les pays non anglophones, même si les résultats des travaux sont publiés en anglais. " La Recherche ", d'une manière générale, traduit déjà de l'anglais 50% de ses articles, écrits par des chercheurs américains. Tout ce qui se fait ailleurs est systématiquement ignoré. Ce phénomène est accentué par plusieurs facteurs. Premièrement, les rédacteurs d'articles de vulgarisation exploitent fréquemment les publications qui consignent les résultats de la recherche américaine, car l'anglais est la seule langue étrangère qu'ils puissent lire facilement. D'autre part, pour être imprimé dans un journal scientifique américain, les articles doivent être approuvés par des comités de sélection qui auront naturellement tendance à favoriser les auteurs effectuant des travaux qui sont dans leurs lignes de recherche et élimineront le reste, à quelques exceptions près. Les articles qui sont ainsi retenus sont souvent dans le sillage d'investigations ayant débuté aux États-Unis. Ils n'apportent souvent que des contributions techniques, qui diminuent encore plus leur visibilité. Paradoxalement, au lieu d'augmenter la visibilité des chercheurs non anglophones, le recours à l'anglais occulte souvent en grande partie l'origina |