Baroudeur dans l’âme : qui prendra la relève?

Source : Les Affaires

Un jeune homme de 24 ans, rien que cela, a réussi à braver tout un courant de contradicteurs et de détracteurs… « à une époque où régnait (tout comme aujourd’hui) cette même pseudo-croyance en la supériorité d’une culture imposée de l’intérieur et de l’extérieur. De nos jours, et par une surprenante analogie, cette aliénation prend la forme d’une pseudo-culture de compactage humain et planétaire qu’entendent véhiculer les « sbires » anglo-américains du numérique, lesquels ne tolèrent rien de ce qui dépasse leur glacial moule hégémonique. »

Du Bellay, en baroudeur de la langue française

L’année 2019 marque les 470 ans de ce qu’il convient d’appeler le premier manifeste d’ordre littéraire, la Défense et Illustration de la langue française, publié en 1549 par Joaquim du Bellay, membre de la Pléiade, ce mouvement d’avant-garde nouvellement constitué.

Cet écrit est vraisemblablement un des textes fondateurs de la langue française, telle que nous la connaissons.

Un ton polémique et militant donne d’emblée à son ouvrage ses allures de « manifeste », un coup de force dans le milieu littéraire de l’époque et un véritable plaidoyer pour la langue française. L’auteur y montre, entre autres choses, sa reconnaissance envers François 1er pour son rôle essentiel dans les arts et la culture – soit dix ans exactement après l’Edit de Villers-Cotterêts de 1539.

 Il ne faut pas oublier que c’est dans la même foulée qu’il a écrit l’Olive, lequel sera le premier cycle de sonnets (d’amour) en langue française, et c’est tout dire pour situer ce tout jeune poète de la Pléiade, cet ami de Ronsard et dont l’ambition était de renouveler les Lettres françaises. 

1. La Défense de la langue française

  1. Par sa « Défense », l’auteur de la Pléiade voulait, tout comme les militants de 2018 – mais dans un autre registre – rendre sa dignité à une langue française humiliée, rabaissée à un rôle de langue bâtarde, un français considéré comme une sorte de patois à servir au « bon peuple, alors que l’élite, encore à cette époque, lui préférait ce latin d’église dont la masse n’y comprenait rien et se gardait bien d’y approcher, sauf de l’Eglise.

Il s’efforce de ramener les artistes de l’époque, un brin dédaigneux d’une langue « vulgaire » française fortement démarquée du latin (début 16e), dans le culte de leur propre idiome, tout comme les Romains l’avaient fait pour le latin, à l’instar des Grecs.

2. Réanimation de la langue française

  1. Du Bellay voulait puiser aux sources latines et grecques afin d’inventer ou de réinventer en français, au latin surtout, cette langue matricielle qui est, pour un locuteur de langue française, parfaitement compatible et tout à fait « usinable » dans sa langue.

Ces emprunts devaient toutefois suppléer aux lacunes du français et se mouler à sa propre articulation et l’on verra, dès cette époque, beaucoup de ces mots savants, raisonnablement empruntés au latin et au grec, et qui ont su respecter l’harmonie, l’analogie et le génie de cette même langue « françoise »

  • Les autorités françaises en ont décidé autrement avec leur réforme de 1994 en jetant aux oubliettes l’étude « des langues anciennes », ces langues de « l’élite », comme elles le sous-entendaient. Ce faisant, elles ont coupé net le recours d’une foule d’étudiants des filières scientifiques à la « source latine », ce qui depuis lors prive notre langue commune d’un renouvellement tout naturel, de l’intérieur… Cette décision prêtera le flanc à tous ces vocables saxons, indigestes et servis « précuits », qui sont, ces deux dernières décennies, entrés comme une furie en français et qui n’en sont plus ressortis, faisant le délice de nos locuteurs – jeunes et moins jeunes.

Ce point marque vraisemblablement une rupture qui fait date, avec, en sus, comme par une étrange coïncidence, l’arrivée en masse du numérique dans les années 1990, cassure nette qui a frappé d’autant plus fort une langue française qui s’est, dès lors, trouvée complètement sonnée, anémiée, et l’on connaît la suite.

3. Baroudeur dans l’âme

Comment un jeune homme de 24 ans, rien que cela, a-t-il réussi, et avec quelle élégance, à braver tout un courant de contradicteurs et de détracteurs en tout genre, alors qu’aujourd’hui, pour des raisons d’opportunisme, par panurgisme et pour satisfaire à des plaisirs faciles et immédiats, jeunes et vieux se jettent éperdument dans ce compactage de masse qui les dépouille de ce qu’ils ont de plus précieux… ?

…  et c’est assurément dans le contexte actuel que le message du jeune prodige angevin prend son sens  plus que jamais auparavant.

  1. Notre jeune artiste voulait se faire le chantre de la création de mots nouveaux – de « néologismes » –   de ces mots et expressions fleurant bon le terroir, en utilisant d’audacieux procédés de combinaison linguistique, idée que nous pourrions resservir et proposer de nos jours… A cet égard, notre ingénieux poète insistait pour que l’on se garde bien, en recourant à de tels procédés, de respecter le génie de la langue.

>> Parmi de notables innovations, le délicieux « aigre-doux » ne fleure-t-il pas bon aux papilles et à l’ouïe, aujourd’hui encore ?

  1. xxxAutre point remarquable à prendre en compte. Du Bellay a su intégrer à sa langue bien des mots des dialectes provinciaux et surtout des termes techniques, ces vocables du langage des métiers, connus des seuls spécialistes, et qui se sont bien ajustés au français depuis, qui sont nombreux et qui sont la preuve que le français est un outil parfaitement approprié pour servir quelque domaine que ce soit, aussi pointu soit-il.

Cependant, aujourd’hui, les locuteurs de la langue française se sont remis en retrait, sont en panne de leur idiome comme à l’époque où vivait notre érudit de la Pléiade, époque où régnait cette même pseudo-croyance en la supériorité d’une culture imposée de l’intérieur et de l’extérieur. De nos jours, et par une surprenante analogie, cette aliénation prend la forme d’une pseudo-culture de compactage humain et planétaire qu’entendent véhiculer les « sbires » anglo-américains du numérique, lesquels ne tolèrent rien de ce qui dépasse leur glacial moule hégémonique.

Ces quelques points audacieux du menu considérable proposé par l’artisan du Bellay en vue de ranimer le français pourraient aisément prendre leur place dans le cadre d’un manifeste ou de tout autre appel en direction du grand public et des autorités francophones dans leur ensemble.

Philippe Carron

Suisse romande

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