La dilution de nos langues

Un sabir mondial dont la « base de sauce » est l'anglais.

Le globish ne fait qu’occuper les terrains qu’on lui abandonne (économie, technique, médias…) par manque de volonté de cultiver nos langues.

CULTIVER UNE LANGUE

À Rome, dans une boutique où plusieurs comptoirs sont prévus pour l’accueil de la clientèle. Un vendeur invite à le suivre « al primo desk ». La chose me frappe et même me choque : pourquoi pas « al primo banco » ?

Loin de moi l’idée de traiter de haut cette négligence de l’italien. Nous pouvons parler, nous Français, avec notre langue de Molière déjà si farcie d’anglicismes !

Oui nous pouvons parler : en parler avec vous, amis Italiens, et de tous les autres pays, qui sommes dans un péril commun : la dilution de nos langues dans un sabir mondial dont la « base de sauce » est l’anglais.

Le tout-à-l’anglais, mal de notre temps… Là-dessus, apparemment, tout a été dit. Il ne reste plus qu’à l’entendre. En le reformulant, comme on retourne une terre, jusqu’à un éventuel et salutaire déclic.

Le fléau, c’est l’indifférence au fait que les langues se mélangent, prétendue ouverture d’esprit qui n’a plus rien à voir avec l’esprit d’accueil – d’accueil avec discernement – grâce auquel dans le passé les langues se sont mutuellement enrichies.

L’ennemi, s’il faut une cible, n’est pas l’anglais mais le globish, dont la langue de Shakespeare est la première victime : il l’appauvrit et la déforme.

Le globish ne fait qu’occuper les terrains qu’on lui abandonne (économie, technique, médias…) par manque de volonté de cultiver nos langues.

Cette abdication culturelle vient de l’oubli du fait qu’une langue n’est pas seulement un moyen de communication, sur lequel on aurait tous les droits de modelage au nom de l’efficacité, mais une façon de penser et d’être : notre habitat le plus précieux.

Mais revenons à notre desk. Rien ne prouve que le vendeur ait renié l’italien. Qui sait même si, rentré chez lui, pour se débarrasser l’esprit du langage de son lieu de travail, il ne fera pas ses délices de la Divina Commedia dite par Roberto Benigni ?

Seulement voilà : il est de service – pardon : on duty – et de surcroît dans le commerce. Faut-il s’en prendre à lui, ou à sa hiérarchie, si la consigne est de dire desk non  pour faciliter l’accueil de la  clientèle étrangère (auquel cas il serait logique de parler carrément anglais : l’écriteau English spoken ne date pas d’hier) mais parce que, selon des études menées par des publicitaires,  ce mot est censé attirer plus de clientèle italienne ?

Les mots anglais devenus appeaux – et les clients canards sauvages ! Quand il faut avant tout faire marcher les affaires, a-t-on loisir d’être puriste ? Objectif : communication ! Et pour cela, « être dans le bain ».

Un bain que, comme beaucoup, je trouve assez fétide, mais que l’on ne peut ignorer – ni au sens anglais de la distance ni au sens français de l’ignorance. (Exemple, soit dit en passant, de toute la différence qu’il y a entre un terme franco-anglais, riche de sens parce que signi ficatif de ce qui distingue deux cultures, et un terme franglais qui ne signi fie qu’une chose : la paresse de traduire ; entre un mariage fécond qui donne des composites, « faux-amis » et curiosités, et un métissage machinal – ou fondé sur un parti-pris – qui n’aboutit qu’à une fade uniformité.)

On ne peut ignorer au sens anglais le sabir, pour la bonne et simple raison qu’on y barbote bon gré mal gré. À moins d’être un « planqué » de la guerre économique, occuper une situation où l’on peut se payer le luxe de ne pas parler comme « tout le monde » (ce qui de plus en plus veut dire « le monde entier »), se retrancher dans une tour d’ivoire au risque de n’être compris que de ses pairs voire de soi-même, nous sommes tous peu ou prou dans la situation de notre vendeur italien : quand il s’agit de « culture », honneur au beau langage ! Mais pour le « reste » (c’est-à-dire – excusez du peu – pour la vie, avec les dé fis qu’elle nous lance, comme de nommer les choses nouvelles !), on doit souvent se résigner  à « se salir  un  peu la langue ».

Ni l’ignorer au sens français : on ne transforme pas une chose sans la connaître et la prendre en mains telle qu’elle est. Ce qui ne veut pas dire que le sabir planétaire, ou plus centralement le globish – soigneusement distingué de l’anglais – devrait devenir matière d’étude, fût-ce au titre de langue ennemie ! L’objet est beaucoup trop mouvant. C’est plutôt à nous de nous mouvoir, d’évoluer librement dans ce n’importe-quoi, ce parler- n’importe-comment, avec une familiarité critique (voire, si possible, avec humour, ce qui facilite bien des choses) ; d’aller au coeur même des domaines que le sabir envahit le plus, et cultiver notre langue : là où elle n’est pas protégée par les sanctuaires de la « culture ». Ainsi travaillent par exemple :

Un journaliste qui, pour garder ses lecteurs, écrit dans un langage moderne et attrayant, tout en mettant un point d’honneur à ce que l’Académie française ne puisse y trouver à redire…

Un traducteur de modes d’emploi ou autres documents techniques qui par principe, respect de la langue, s’efforce d’éviter le jargon, même si cela ne lui vaut ni prime ni reconnaissance…

Un professeur qui fait comprendre, à des élèves non littéraires, que les règles de la grammaire, avec toutes leurs subtilités, ne sont pas là pour nous brimer mais pour nous aider à écrire – parfois même plus de choses que nous ne le pensions…

Parmi les ouvriers qui contribuent ainsi à la défense et illustration d’une langue, selon la formule de Du Bellay, mention spéciale à ceux qui viennent d’une culture éloignée de la nôtre mais  qui, à force d’apprentissage, arrivent à parler notre langue avec bien plus de soin que beaucoup d’entre nous ! Quand je donnais des cours de français des affaires à des étudiants étrangers, souvent nous exploitions des articles de presse, bonnes sources de vocabulaire et de notions économiques mais comportant souvent des exemples à ne pas suivre quand on veut apprendre à écrire. Presque toujours l’étude du texte était assortie de mises en garde : construction de phrase déconseillée, mot qu’une mode habitue à employer de travers, adoption machinale de nouveaux mots franglais sans véri fication de leur sens en anglais (On peut faire du camping le week-end, mais faut-il dire cash-flow pour parler d’argent frais ?)… le tout brodé sur la toile grise d’une langue fade et utilitaire, même pas assez variée pour risquer beaucoup de fautes : ce « français » que Robert Beauvais a bien nommé l’hexagonal. (Crier haro sur le globish tend à détourner l’attention de pollutions plus insidieuses.)

Ces étudiants lisaient toujours un minimum de littérature à titre de contrepoison. Mais comme, à la matière que je viens de décrire, s’ajoutait le fait qu’entre eux ils parlaient un français où chacun apportait quelque chose de sa langue – apports mutuellement instructifs mais propices à tous les mélanges –, beaucoup de conditions se trouvaient réunies pour que cette mondialisation en classe (comme on parle de couture en chambre) leur fasse apprendre plus qu’un français spécialisé : un français « spécial » !

Pour être dans le bain, nous y étions. Or combien de fois m’ont-ils rendu des rédactions où certes il me restait un peu à corriger ou conseiller (un peu de « toilette » de l’orthographe, quelques suggestions de variantes ne serait-ce que pour apprendre des mots…) mais dont le français avait une clarté, une vigueur qui contrastait avec le style de ce que leur programme les obligeait à lire : quand leur résumé d’un article était mieux écrit que l’article !

Avons-nous la même volonté de cultiver nos propres langues ?

Pierre COLLOMBY