Michaud, trente vies ou presque

Vient de paraître, chez VLB éditeur: la biographie Yves Michaud, Un diable d'homme!

Chronique de Jacques Lanctôt

Trente vies ou presque

Pas facile de résumer une vie aussi remplie qu’on dirait qu’il en a eu trente ou presque.

Il est tombé dans la potion magique du journalisme très jeune, à 22 ans, l’âge de tous les rêves, à l’époque où le monde se divisait entre les Bleus et les Rouges, entre conservateurs et libéraux. À l’époque où la majorité des médias étaient inféodés au pouvoir politique. « À l’époque où la patrie, c’était un journal. » (Gérald Godin). Le Maskoutain puis le Clairon maskoutain, de Saint-Hyacinthe, seront sa première véritable école. Un premier ministre, Daniel Johnson (père), affirmait vouloir être « l’instrument de la Divine Providence pour faire progresser la race canadienne-française »! Et le jeune et fougueux Yves Michaud, puisque c’est de lui dont je veux parler aujourd’hui, n’en demandait pas tant pour réagir et se lancer à l’attaque de cette forteresse à première vue imprenable.

En 1959, une bourse d’études lui permet de séjourner en France pendant un an. Il y fait la rencontre de Gaston Miron le magnifique, lui aussi récipiendaire d’une bourse pour apprendre le métier d’éditeur à l’école Estienne. La mort de deux premiers ministres, à quelques mois d’intervalle, l’incitent à retourner au Québec plus rapidement que prévu, non sans avoir fait un détour par le camp de Buchenwald, en Allemagne, pour s’imprégner de toute l’horreur du nazisme.

Piqué par la grande liberté d’action et de pensée que lui permet le journalisme, il fera carrière dans ce domaine jusqu’en 1966, comme directeur de La Patrie, entre autres.

Puis il se laisse convaincre par René Lévesque, son ami de longue date, de se présenter sous la bannière du Parti libéral, le parti de la Révolution tranquille, en 1966. Élu mais siégeant dans l’opposition, il entreprendra, le premier, un filibuster pour s’opposer à l’adoption du bill 63 qui consacrait le libre-choix des parents en matière de langue d’instruction. Toujours, il conservera jalousement cette liberté d’opinion et d’action qu’aucune structure ne saura brimer.

Nommé commissaire général à la coopération avec la France après sa non réélection en 1970, il obtiendra à l’arrachée la tenue à Québec du premier Festival international de la jeunesse francophone, au terme d’une joute digne des meilleurs films d’espionnage. Ce sommet culminera avec la fameuse Francofête, sur les plaines d’Abraham, où le Loup, le Renard et le Lion (Félix Leclerc, Gilles Vigneault et Robert Charlebois) seront réunis pour la première fois sur une même scène. Vigneault a composé, pour l’occasion, une nouvelle chanson : « Il me reste un pays à te dire / Il me reste un pays à nommer… »

Mais Robert Bourassa, alerté par Pierre Elliot Trudeau, sent que la prochaine campagne électorale de 1974 pourrait lui causer des surprises désagréables puisque le Parti québécois pourrait bien profiter des retombées du sommet francophone. Aussi déclenche-t-il des élections anticipées dès 1973.

Michaud se laisse de nouveau convaincre par René Lévesque. Il se présente aux élections générales de 1973, pour le Parti québécois, né quelques années auparavant, non sans avoir démissionné de ses fonctions de commissaire. Mais comme il s’y attendait, Michaud est défait par une grosse pointure libérale, Lise Bacon.

L’année suivante, il ne sera malheureusement pas présent à Québec lors de la Superfrancofête qu’il a pourtant lui-même initiée. Mais il participe néanmoins à un autre grand projet. Il lance, avec René Lévesque et Jacques Parizeau, le journal Le Jour, le premier quotidien indépendantiste et social-démocrate de l’histoire du Québec, qui fonctionnera sur des bases nouvelles, avec une société des rédacteurs, sur le modèle du journal Le Monde, en France. Mais Le Jour, privé de toutes formes de publicités gouvernementales (« on ne pouvait même pas publier les avis juridiques », dira Jacques Parizeau), en proie à des conflits internes, devra fermer ses portes moins de trois ans plus tard, soit quelques mois avant la victoire historique du Parti québécois, à l’automne 1976.

(À suivre)