SERVITUDE SCIENTIFIQUE

Voici ma réponse à « La réplique › La science en anglais – Une langue commune pour se comprendre » du professeur Robert Emery Prud’homme.

Certains scientifiques créent une séparation artificielle entre le politique et le scientifique. Croient-ils que la conquête de l’espace n’avait pour but que la beauté de la science, l’avancement du savoir et le progrès de l’humanité? Il n’y a qu’une seule sphère : la sphère des intérêts. La recherche scientifique sert les bases économique, politique, militaire et industrielle des nations. Que cela vous plaise ou non, la recherche scientifique, tout comme la langue, est un outil géopolitique et hégémonique.

Au début du 20e siècle, les congrès scientifiques internationaux se déroulaient en allemand, en anglais et en français. Un chercheur devait présenter dans une de ces 3 langues et comprendre les 2 autres. Selon la logique de l’auteur, toute transition pour remplacer une langue de communication par une autre ou pour en ajouter une est impossible. Or, si les Anglo-Saxons avaient respecté le principe à l’époque du « 3 langues pour se comprendre », il y aurait encore l’allemand, l’anglais et le français. Ils ont plutôt imposé la leur profitant de la faiblesse de l’Europe d’après-guerre, de l’angélisme et de la naïveté de certaines élites. Pourquoi tout le monde devrait-il se soumettre à des principes sauf les Anglo-Saxons qui imposent les leurs?

Le dérapage d’Hydro-Québec vient du fait que les chercheurs (et la société) ont intériorisé la propagande voulant que l’anglais soit la seule langue de la science. Croyez-vous que les Chinois vont accepter longtemps l’humiliation de publier en anglais avec leur milliard et demie de locuteurs? Le temps approche où ces deux espaces linguistiques vont s’affronter, l’occasion sera belle pour la Francophonie pour s’imposer.

Est-ce que la Francophonie est si restreinte pour qu’il faille collaborer avec un chercheur coréen? La France la première puissance d’Europe si l’on considère les vestiges de son empire colonial, son centre spatial, son droit de veto au Conseil de Sécurité et la seule force de frappe nucléaire occidentale qui soit indépendante des États-Unis.

Dire que l’on s’isole en publiant en français est un argument tordu avec plus de 200 millions de locuteurs dans le monde, 700 millions en 2050, d’autant plus que rien n’empêche de continuer à lire les travaux des autres en anglais ou autres langues et à participer à leurs congrès. Et même s’ils ne sont pas parfaits, il y a les traducteurs automatiques qui s’améliorent toujours.

De plus, est-ce que l’auteur est en train de nous dire que des titulaires de doctorats seraient incapables d’apprendre à devenir fonctionnels dans 2 langues et d’avoir une connaissance passive de 2 ou 3 autres? Il m’a fallu seulement deux fois 45 heures de cours d’espagnol pour être fonctionnel et participer à un échange au Mexique. Le vocabulaire scientifique se limite peut-être à 1000 mots, ce n’est pas la mer à boire pour des gens qui se targuent d’être brillants. Bien sûr, une réforme de l’apprentissage des langues étrangères au Québec s’impose.

Pourquoi les francophones devraient se soucier d’être compris à n’importe quel prix alors que le Japon impose la publication des travaux financés par l’État en japonais avec un embargo d’un certain temps pour les autres langues afin de donner l’avantage concurrentiel aux entreprises japonaises, selon l’informaticien Charles Durand?

Le multilinguisme est à la science ce que le multipartisme est à la politique. Qu’est-ce qui est le plus démocratique entre un système au parti unique ou un système avec un petit nombre de partis? Est-ce que les partisans d’une seule langue scientifique pensent la même chose des grandes organisations internationales qui actuellement sont multilingues?

Si vous publiez en français et que ceux qui ne connaissent pas cette langue ne peuvent pas vous lire, qui est perdant? Vous ou bien ceux qui ne peuvent s’enrichir de vos découvertes? Et que dire de ceux qui sont  payés à faire de la recherche militaire dans le secret et qui ne publieront jamais? Est-ce que les scientifiques du projet Manhattan ont publié en allemand et en russe afin d’être lus et compris?

Publier en français aurait plusieurs avantages. Ça obligerait les chercheurs du monde entier à avoir des notions de français pour maintenir leur niveau en ayant accès à nos découvertes, en plus d’augmenter la demande pour des professeurs de français, des traducteurs francophones et des produits culturels francophones. Bref, tout ce que le rayonnement international peut apporter, rayonnement qui bénéficie aujourd’hui de façon disproportionnée aux Anglo-Saxons.

Il est clair qu’une politique de publication en français exigera de l’État une politique du bâton et de la carotte, tous les organismes financés par l’État devront y contribuer : centres de recherches, universités et collèges. Elle sera d’autant plus efficace si la France et la Francophonie emboîtent le pas ou qu’une alliance avec la Chine et la Russie se concrétise. Moi je dis que même si l’espace francophone ne représente que 10% du monde industrialisé, si ce 10% de découvertes manque aux autres, ils feront tout pour y avoir accès. Ce pourcentage augmentera avec la progression de la communauté scientifique africaine locale. En attendant, je ne suis pas déconnecté de la réalité, je sais très bien que moi aussi je devrai à court terme publier en anglais. Cependant, il faut à un moment donné cesser de se voir plus petits que nous ne le sommes en réalité.

À ceux qui seraient tentés de résister à une éventuelle politique en invoquant que publier en français nuirait à leur notoriété et n’a rien à voir avec la réalité scientifique internationale, je leur réponds que les contribuables québécois ne les paient pas pour leur gloire personnelle, mais pour défendre et promouvoir nos intérêts nationaux. S’ils ont une notoriété dans l’espace francophone, qui est très grand, ils auront de belles opportunités. Nous attendons de nos chercheurs un sens de l’État digne de leur position.

Dominique Beaulieu, B. Ing. (Sherbrooke), M. Sc. (Saarbrücken)
Étudiant au doctorat en génie électrique à l’Université Laval
Ancien président d’IEEE, section de Montréal (2003)