SEPT MILLIONS DE FRANCOPHONES AU CANADA

Sept millions de francophones au Canada

S’appuyant sur des estimations de l’ONU, les médias ont annoncé en 2011 que la population mondiale avait atteint 7 milliards de personnes (Le Figaro.fr, 17 août 2011). Chez nous, l’Institut de la statistique (ISQ) estimait en décembre dernier que «la population du Québec [avait] franchi le seuil des 8 millions d’habitants» (ISQ, Communiqués de presse, 13 décembre 2011). Mais qu’en est-il du nombre de francophones dans l’ensemble du Canada ?

Comme les données linguistiques de la population canadienne au recensement de 2011 ne seront diffusées qu’en octobre prochain, force est de se rabattre sur les dernières projections pour répondre à cette question. Publiées en septembre 2011, les perspectives de Marc Termote permettent de calculer que la population canadienne comptait, avant l’été 2011, 7,04 millions de francophones. Domiciliée à 91,5% au Québec (contre 90,8% en 2006), cette population ne forme plus que 20,5% de la population du Canada (contre 21,1% en 2006) (http://www.oqlf.gouv.qc.ca/etudes2011/20110909_perspectives_demolinguistiques.pdf).

Le Canada compterait donc, depuis peu, un peu plus de 7 millions de francophones. Mais qu’annoncent ces dernières perspectives pour les décennies à venir ? La figure ci-jointe illustre les résultats des trois scénarios les plus pertinents. Le «scénario de référence» est basé sur les tendances lourdes observées autour de 2006, tandis que les deux autres fixent, d’après Marc Termote, «les bornes de ce qui est concevable comme évolution plausible».

Projection de la population francophone du Canada selon 3 scénarios

La courbe bleue du «scénario de référence» conduit à une population francophone de 7,52 millions de personnes en 2031, dont 92,6% seraient domiciliés au Québec. Ainsi, au cours des 20 prochaines années, la population francophone du Canada pourrait encore augmenter de près d’un demi million de personnes. Toutefois, son rythme de croissance s’affaiblira, passant de 2,6% entre 2011 et 2016, à 0,9% entre 2026 et 2031.

Par-delà la période de projection proprement dite (2006-2031), Termote a cherché à entrevoir «les implications à long terme» (2031-2056) des scénarios qu’il a élaborés à court et à moyen termes. Ainsi, le «scénario de référence» conduirait à un léger recul de la population francophone : moins de 7,4 millions de personnes en 2056, davantage concentrée au Québec (93,6%) et ne représentant plus que 16% de la population du Canada. Ce résultat découlerait d’une immigration internationale de 50 000 personnes par année à destination du Québec, de pair avec un indice de fécondité stable à 1,7 enfant.

Mais advenant une réduction de l’immigration à 40 000 personnes par année à partir de 2011, jumelée à une fécondité reculant à 1,5 enfant à compter de 2016, le «scénario faible» (courbe verte de la figure) donnerait 7,3 millions de francophones en 2031, suivi d’une importante perte en deçà de 6,9 millions en 2056. Bref, selon Termote, un retour de la population francophone du Canada sous les 7 millions de personnes est toujours plausible.

Par contre, avec une fécondité atteignant 1,9 enfant dès 2016, et une immigration poussée à 60 000 personnes par année de 2011 à 2056, le «scénario fort» mènerait à une population francophone de près de 7,8 millions en 2031, et de plus de 8,2 millions en 2056. La courbe orange de la figure indique que le Canada pourrait ainsi compter 8 millions de francophones autour de 2041, soit d’ici 30 ans.

Après examen des précédentes projections de Termote publiées en 2008, j’ai posé la question suivante sur le site d’Impératif français : « À quand 8 millions de francophones au Canada? » (http://www.imperatif-francais.org/bienvenu/articles/2008/a-quand-8-millions-de-francophones-au-canada.html). Je concluais alors que «le Canada ne dénombrera pas 8 millions de francophones d’ici la fin du présent siècle». À la lumière des plus récentes projections du même auteur, me faudrait-il ravaler ce jugement ?

Que non ! À mon avis, les conditions sous-tendant ce scénario ne sauraient être maintenues pendant si longtemps. Termote lui-même en doute, voire s’en inquiète : «une immigration annuelle de 60 000 personnes, dont la très vaste majorité [s’établirait] dans quelques arrondissements de la ville de Montréal», constitue un important «défi socioculturel et économique».

À ce propos, j’ai fait récemment le pari «qu’au cours de la présente décennie, une fois la realpolitik revenue en grâce, l’immigration sera substantiellement réduite» (Michel Paillé, « La CAQ et l’immigration », Le Devoir, 2 déc. 2011). En effet, on ne saurait poursuivre pendant plusieurs décennies une politique d’immigration aussi ambitieuse (taux annuel très élevé de 0,7% !) jamais réalisée pour une seule année, de pair avec une fécondité chétive qui dure déjà depuis plus de 40 ans. Le démographe américain Michael Teitelbaum et l’historien britannique Jay Winter y verraient les conditions d’«une bombe à retardement», titre de la version française de leur livre A Question of Numbers : High Migration, Low fertility, and the Politics of National Identity (Hill & Wang, New York, 1998).

Michel Paillé, démographe
Québec
http://michelpaille.com