« LE SILENCE ASSOURDISSANT DE MES COLLÈGUES »

 

Bonjour M. le Député,

Je vous sais gré de votre approbation et d’avoir bien voulu prendre la peine de m’en faire part alors que votre emploi du temps, pour les raisons que l’on sait, est actuellement particulièrement chargé. Elle n’est pas pour me surprendre, car je sais depuis longtemps que vous appartenez à cette petite minorité de parlementaires soucieux de défendre la langue française.

Vous évoquez la loi Toubon (du 4 août 1994), relative à l’emploi de la langue française, et vous déplorez que « les Pouvoirs publics ne se manifestent pas pour la faire appliquer. » En vérité – et vous le savez fort bien -, ils sont d’autant moins disposés à le faire que ladite loi les gêne, qu’ils regrettent certainement qu’elle ait été votée, qu’ils n’en parlent jamais, qu’ils font comme si elle n’existait pas. Quant au « silence assourdissant » de vos collègues, il suffit à établir qu’un tel texte n’aurait strictement aucune chance d’être validé aujourd’hui.

La langue française a notamment le grand tort, impardonnable aux yeux de beaucoup de « modernes« , d’être un héritage. L’assaut conduit contre elle, au profit de l’anglais, n’est jamais que l’application de la doctrine dite de la « rupture » avec le passé, présenté comme un repoussoir « tout entier tissé de préjugés, d’exclusions et de crimes » dont il n’y a pas d’enseignements à tirer.

Ce discours idéologique, typiquement constructiviste, professe l’ingratitude, l’amnésie et le « bougisme« . Il annonce, notamment, l’ère de la « postnationalité » et invite le sujet contemporain à se libérer de tout enracinement, à se soustraire au carcan des traditions et des normes édifiées par les générations antérieures, à rompre avec le principe de filiation et de transmission, à se tenir pour quitte de toute dette envers les « anciens » en général qui ont fait leur temps, à ne surtout plus se considérer comme un héritier. Déjà, dans Le meilleur des mondes (Brave new world en anglais), le fameux roman d’anticipation d’Aldous Huxley (1894-1963) publié en 1932, on pouvait lire ceci : « Shakespeare est interdit parce qu’il est vieux. Ici, nous n’avons pas l’emploi des vieilles choses. » Le rajeunissement permanent, la « modernisation », la mise en cause et le changement de tout, tout le temps, partout, sont devenus les nouveaux impératifs catégoriques.

On le voit bien, cette fois encore, dans le présent débat des élections présidentielles. Le même mot-valise revient sans cesse, répété à l’infini, de scrutin politique en scrutin politique, invoqué sans relâche comme un inusable talisman qui attirerait des influences bénéfiques sur celui ou sur celle qui le prononce : le changement ! Ce débat de 2012 ne présente pas d’intérêt particulier. Instruit par l’expérience, j’ai du reste appris à prendre de plus en plus de recul vis-à-vis de ces grands spectacles électoraux soigneusement orchestrés et mis en scène par les médias commerciaux. Le combat est évidemment parfaitement inégal entre ceux qui, d’entrée de jeu, ont été oints des saintes huiles médiatiques et les autres. Quoi qu’il en soit, vous avez bien du mérite, M. le député.

Avec mes sentiments les plus distingués.

Copies diverses

Jean-Pierre Busnel

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Le 2 mars 2012 à 09:41, Nicolas DUPONT-AIGNAN a écrit :

Monsieur Jean-Pierre BUSNEL

Cher Monsieur,

J’ai bien reçu votre courriel du 20 février, par lequel vous ajoutez une illustration de plus à cette anglomanie qui, non contente d’avoir colonisé les entreprises privées, gagne désormais le secteur public.

Déjà indigné, voici quelques jours, par le slogan « Only Lyon » pour vendre la capitale des Gaules, je constate avec effarement qu’une grande entreprise publique de transports cède, elle-même, à cette mode.

Comme je l’ai dit à notre ami Albert SALON, il est inconcevable que les Pouvoirs Publics ne se manifestent pas pour faire appliquer la loi Toubon.

Plus généralement, je suis scandalisé par le silence assourdissant de mes collègues Parlementaires, si sourcilleux sur le respect de certains principes et si complaisants dès qu’il s’agit d’anglomanie.

Bien cordialement.

Nicolas DUPONT-AIGNAN