DÉBORDEMENT DE HEC MONTRÉAL VERS L’ANGLOMANIE

Étude de cas. Le débordement de HÉC vers l’anglomanie : un effet découlant de modes de concurrence aux universités anglophones montréalaises, et autres paramètres

On nous apprenait (J.M Gervais, une maîtrise 100 % en anglais. Le Devoir, le 22 février 2012) que l’école HÉC pousse un peu plus loin l’aberration du marketing « English ».

Je vais ici faire valoir que cette orientation constitue une situation de problèmes qui met en lumière des influences perverses du mode de financement et du marketing entrepreneurial du savoir dans un contexte de guerre concurrentielle entre universités pour plus de clientèles. Puis j’entends signifier la manière dont cette situation est inter-reliée à une situation de crise linguistique; évoquer, des avenues plus utiles; et évoquer le lien à d’autres situations de pr0blèmes que le Québec traverse.

Rappelons que « La programmation académique joue donc, avec les effectifs étudiants, un rôle déterminant sur la subvention qui garnira le budget de fonctionnement de chaque université. Cette formule encourage une concurrence interuniversitaire afin d’attirer les “clientèles” dans les disciplines “payantes”. La tentation déjà présente de gérer les programmes sur des bases éloignées de la mission universitaire risque de s’accentuer avec les nouvelles pondérations. »  (Sous-financement des universités – L’UQAM, la pointe de l’iceberg.  Cécile Sabourin – Présidente de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université [FQPPU]. Le Devoir, 7 avril 2010.)

La porte-parole anglophone[1] de HÉC témoignait de ce que le HEC désirait s’accaparer une partie de la clientèle étudiante en provenance des Indes. Or, on sait qu’il s’agit là (Indes, Pakistan…) d’une clientèle anglophone que l’université Concordia attirait depuis longtemps. Ainsi, dans sa course à plus de clients, l’école HÉC se transmuterait en concurrent de deux autres universités anglophones oeuvrant dans le domaine de la formation en Administration, Gestion des affaires,,, Mais, pourquoi transformer des programmes du BAC, de la maîtrise et du MBA en classes anglaises?

La francophonie a besoin d’écoles de gestion innovantes et originales, non de copies anglo-conformes. Ainsi, le HÉC pourrait se tourner vers cette clientèle et tout faire pour promouvoir le français dans le domaine des affaires et de la formation aux affaires en français, ce conformément à sa mission première ayant motivé sa création[2]. Rappelons que la mission initiale de l’école des hautes études commerciales (dit HEC) identifie clairement le rôle conféré à cette institution pour le développement de la société québécoise et canadienne-française.  

Ainsi, il existe des bassins importants de clientèles et de « développement d’affaires » des universités du Québec vers la francophonie, voire des pays francophiles (Espagne, etc.); elles peuvent donc faire preuve d’imagination créatrice en français… S’ils sont en manque de clients, rappelons que la Chine même fait état d’une certaine francophilie, il y aurait là bon nombre d’étudiants en de départements de français, et le mandarin n’est pas plus distant du français que ne l’est l’anglais! Un peu d’imagination constructive pourrait inciter les universités francophones québécoises à tirer avantage des coopérations franco-chinoises[3]. De plus, les données économiques informent que certains pays africains francophones (Le Cameroun…) accèdent maintenant à des niveaux de développement rapides : les besoins en transfert de savoir et de coopération innovatrice dépassent maintenant le simple stade de coopération unilatérale. Il y aurait donc un potentiel inexploité qui pourrait mener à des avantages comparés…

Par ailleurs, un article datant de février 2010 (« Étudiants étrangers [Indes…]: les quotas d’entrée [à l’immigration] haussés, Denis Lessard, La Presse) révèle des intentions du gouvernement Charest d’accueillir plus d’immigrants et nommant de gonfler l’immigration par l’octroie d’un certificat de sélection aux étudiants qui obtiennent un diplôme au Québec ; et parallèlement d’ouvrir les universités québécoises aux étudiants indiens.

Le lien entre cette initiative de J. Charest et l’anglicisation annoncée de programmes de HEC pour attirer plus de clientèles des Indes apparaît dès lors. Pourtant, cette disposition aurait dû tout au moins être assortie d’une formule d’engagement à apprendre le français au préalable, quitte à créer un programme de bourses à cet effet pour les meilleurs étudiants… Le développement d’écoles d’apprentissage de la langue française destinées à des populations cibles constituerait en soi un potentiel de développement d’affaires…

Pourtant aussi, il existe un potentiel d’initiatives originales destinées aux pays de l’espace francophone (dans un sens large, incluant des pays hispanophones francophiles..). Un potentiel de créativité est ignoré pour mieux correspondre à une politique d’immigration déphasée par rapport à la capacité réelle d’intégration positive et le développement concurrentiel entre universités au Québec. L’idéologie de l’anglo-conformité a maintenant pris prise dans la croyance populaire et de petits administrateurs, au détriment d’une imagination créatrice distinctive…

Déjà le financement universitaire québécois consacre 27 % des fonds aux universités anglophones du Québec, auquel il faut ajouter les sommes consacrées au sein de HEC, voire de l’UQUÀM et même de l’université Laval à des programmes ou cours (sciences de la gestion) enseignés en anglais. Dans la foulée de l’expansion de l’Université Concordia, la part du financement des universités anglophones aura passé de quelque 23 % en 2003 à plus de 27 % en 2008, voire plus maintenant étant donné la dynamique en place… Dans cette foulée aussi, la table aura été mise et maintenant servie pour un plus grand degré d’anglicisation de Montréal… Tout est interrelié, au profit du transfert à l’anglais, à l’anglo-conformité, dans ce cas-ci sous le prétexte d’un plan d’expansion des activités d’enseignement d’universités en concurrence pour plus de financement des fonds publics…

Pendant ce temps, des associations étudiantes manifestent contre la hausse des droits de scolarité, et risquent de faire perdre la session d’hiver aux quelque 11 000 étudiants de l’UQUAM entrés prématurément en grève ; alors même que des initiatives déployées pour acquérir une « part de marché » des étudiants étrangers des pays anglophones équivaudraient à subventionner la formation  (selon les coûts comparés pour étudiants étrangers ailleurs) d’étudiants anglophones étrangers à qui on aura offert sur un plateau d’argent études à prix modiques et porte d’entrée aux avantages de la citoyenneté. L’annonce faite par J. Charest à Bombay confronterait déjà des données sur le décrochage scolaire des jeunes Québécois, les hauts taux de chômage à Montréal, et un ensemble d’étudiants québécois enrôlés dans des domaines d’études peu en demande, et qui devront se recycler ou errer dès après leurs études au BAC… 

Ainsi, l’étude du cas « HEC- maîtrise 100 % en anglais » s’ouvre sur un large questionnement qui déborde la seule décision d’un plan d’administration stratégique. Dans un sens restreint, certaines questions s’imposent : la décision marketing « English » de HEC devrait-elle être contestée, revue et corrigée ? Le HEC pourrait-il ouvrir plus expressément son développement vers des pays francophiles et de la Francophonie, laquelle a besoin une forme de leadership innovateur et fier de sa différence ? Les administrateurs comprennent-ils que la différence distinctive est source de création et confère des avantages comparés ? Les administrateurs comprennent-ils le sens profond de la mission de HEC ? Ont-ils acquis une culture générale et une connaissance de leur Histoire, et ont-ils développé une conscience nationale éclairée ? Se fermer au potentiel de développement vers la Francophonie pour mieux correspondre à une formule anglo-conforme n’est-il pas déjà de nature à faire que le HEC deviendra une école médiocre, faute d’imagination créatrice de ses administrateurs aveugles au sens profond d’une noble mission au sein et pour une société distincte, malheureusement en crise identitaire, et qui dérive tel un déprimé en quête d’une foi perdue?

En définitive, nous nous trouvons face à un cas où le marketing du savoir et la multiplication des programmes et des cours liées à la dynamique pernicieuse d’un modèle entrepreneurial forcent à prendre en compte qu’il serait peut-être utile et salutaire de contrôler l’Université Concordia à l’intérieur de balises budgétaires dictées par la proportion de la population anglophone du Québec, de limiter son expansion dans des domaines qui concurrencent sans conférer d’avantages comparés les autres universités, UQÀM, MCGill, Montréal, ou HEC; puisque déjà son exemple incite le HEC à la divagation…

Michel Pagé

Chercheur indépendant

Montréal, le 26 février 2012

Note : Ce texte fait partie d’une étude préliminaire plus étendue et rédigée sous le titre : Financement des universités et hausses des droits de scolarité; solidarité citoyenne et contrat social. MP, février 2012. 24 pages



[1] La directrice des communications de HÉC, Kathleen Grant, justifiait cette décision par l’objectif d’attirer plus d’étudiants étrangers. «  Il y a beaucoup de demandes venant de la Chine et de l’Inde. Ce n’est pas inintéressant, ça crée une belle diversité à l’intérieur de l’école».

[2] Esdras Miville (1896-1975) et le traditionalisme canadien- français , le premier directeur canadien-français de HEC,  écrivait en 1930: «Rester fidèles à nous-mêmes dans un milieu modifié par le cours des événements; assurer la fructification totale du patrimoine reçu du passé; recueillir nos hérédités ethniques et psychologiques, les cultiver, les affiner; nous épanouir et non pas nous replier; nous adapter et non pas nous abandonner, tel est donc le devoir que l’histoire nous impose.» Consulter le site Internet de la société Lionel Groulx.

Consulter le site Internet http://www.ambafrance-cn.org/