J’ACCUSE LES FRANCOPHONES

De prime abord présumerait-on que mon français s’est amélioré au fil des ans (bien que parfois j’en doute…). Or de plus en plus au Québec des francophones me demandent si je préférerais parler anglais, ou bien elles et ils passent à l’anglais (pas toujours bien maîtrisé) tout court. Cette expérience se produisit récemment dans trois maisons d’ameublement sur trois; à la quatrième, où d’ailleurs j’ai acheté, je fus servi en français par… un anglophone.

Aujourd’hui l’expérience se reproduisit au téléphone à la compagnie d’assurance. Quand je réprimandai l’agent pour son insulte implicite à l’égard de mon français et demandai qu’il me passât à son chef d’équipe, il me raccrocha au nez.

Ces expériences et maintes autres font apparoir l’ascendance au Québête de la devise « Speak white » (‘Parlez blanc’, c.-à-d. anglais) chez de nombreuses personnes québécoises d’expression maternelle française. Je suis déjà convaincu que dans beaucoup de situations quotidiennes je serais mieux apprécié, mieux respecté et bien mieux traité en parlant anglais sur un ton régal sans dire un traître mot en français. Car au Québête la langue française ne sert plus à l’intégration sociale ; elle devient rapidement un outil de division, un geste d’apartheid, auquel seulEs les Tremblay, Gagnon et Lavoie ont droit. Avec une personne anglophone ou allophone (qu’elle comprenne l’anglais ou non) il faut parler anglais ou, tout au moins, saupoudrer son français d’expressions anglaises de façon bien pointue, car elle doit toujours être remise à sa place. Il messiérait qu’elle se crût intégrée (voire intégrable), qu’elle s’imaginât acceptée (voire acceptable), qu’elle sortît de son ghetto, qu’en interagissant avec nous sur une base de prétendue égalité elle polluât notre « pure laine ». Vive la différence ! (Et la déférence, et surtout l’efference.)

Mais ces populations constituent la parfaite tête de Turc pour nous, « braves habitantEs » « de souche », éternelLEs victimes, toujours à l’affût de quelqu’un auquel se prendre pour l’inexorable déclin de notre société. Pauvres nous ! N’eussions que notre propre État nous vivrions la vie en rose ! C’est la faute d’Ottawa, du reste du Canada, des sales Autochtones, des têtes-carrées (c.-à-d. anglophones), des vilainEs immigrantEs. Même les mauditEs FrançaisES y sont pour quelque chose. SeulEs nous en sommes innocentEs. Jamais ne saurait-on nous reprocher de notre propre sort, de notre inaction, de vouloir le beurre et l’argent du beurre.

Et la langue française ? Bof ! Elle n’est qu’un symbole identitaire ; on peut la mettre sur un piédestal couvert de fleurs-de-lys tout en nous anglicisant à la vitesse grand V. Nos enfants sont des William, des Jeremy, des Alicia, des Emma. (C’est « cute », ça !) Nos festivals et notre scène publique cèdent presque toute la place à une nommée « musique » commerciale anglo-américonne bien tapageuse ; proposer de la musique française serait un « fardeau ». Nos professeurEs, analphabètes à 75 %, trichent sur Facebook afin de réussir un examen assez puérile de français. En tout cas, qui diantre veut l’école française ? Nous favorisons à 61 % l’accès à l’école publique anglaise pour les francophones. Mais qu’unE immigrantE noirE, brunE ou jaune s’y inscrive, là c’est autre chose ! Qu’ils apprennent notre langue, bien que l’emploi « chez nous » exige l’anglais ! Qu’ils se soumettent à nous ! Qu’importe que quantité de ces immigrantEs maîtrisent dix fois mieux que nous le français ? Whatever! Anyway, on s’en fout, t’sais. Bafouer la langue française au profit de l’anglais, c’est une manifestation de notre fameuse « ouverture d’esprit ». On est plus ouvertEs que toé et on t’emmerde !

Votre serviteur en a marre à la puissance treize. Inutile de le remettre constamment à sa place ; après presque huit ans il la connaît déjà fort bien. Refusez de lui parler français, si vous voulez ; imposez-lui l’anglais. Mais de grâce, épargnez-lui votre hypocrisie. Un dicton chinois vous caractérise parfaitement : « Vous voulez faire la pute tout en érigeant un monument à votre chasteté. »

Scott Horne