CONSTRUIRE UNE NATION

La profondeur du problème linguistique de la jeunesse

Je me lance dans ce texte en prenant le considérable risque de me pencher sur un sujet que plusieurs qualifieront de cliché, d’usé et même de surexploité. Toutefois, l’importance d’en traiter et les multiples angles d’observation en font, à mon avis, un risque calculé et qui en vaut la peine. Je veux ici aborder la question de la qualité de la langue française, autant du point de vue de la langue écrite que de la langue orale, chez notre jeunesse.

Certes, il a maintes fois été déclaré que celle-ci est déplorable et je me vois dans l’obligation d’exprimer mon accord avec cette thèse. N’ayant moi-même pas encore atteint la vingtaine, je suis capable de témoigner de l’étendue du problème à partir de mes propres observations. Relativement rares aujourd’hui sont les jeunes gens capables de s’exprimer dans un français correct. On peut tenter d’écouter quelques conversations au hasard dans les couloirs des établissements scolaires. La première chose que la plupart des gens vont remarquer dans le jargon actuel des adolescents et des jeunes adultes est l’abondante substitution de mots français par leurs équivalents anglais. Ce résultat du bombardement médiatique anglophone est en effet inquiétant, mais ce n’est pas l’aspect sur lequel je désire me pencher aujourd’hui. En effet, ce qui me préoccupe le plus, c’est la difficulté qu’ont plusieurs jeunes à construire leur discours.

Il n’est pas nécessaire d’être expert pour voir que plusieurs d’entre eux ont beaucoup de difficulté à exprimer leurs idées. Ceci est évident lorsque l’on observe les présentations orales déstructurées et confuses de la plupart de nos élèves des niveaux secondaire et collégial. Il n’est pas rare, selon mes expériences, que celles-ci manquent de cohérence et ne parviennent même pas à identifier clairement leur sujet. Ce problème est encore plus évident lorsque notre jeunesse tente de s’exprimer par écrit. Malgré tout le travail fait en classe sur la clarté et la structure du propos, très souvent, celle-ci est des plus défaillantes.

Durant mes études collégiales, j’ai passé une session en tant que tuteur en français écrit. Ma tâche était simple. Je devais aider deux élèves en difficulté à régler leurs problèmes en grammaire et en orthographe, rien de plus. Toutefois, j’ai rapidement compris que ce n’est pas simplement avec quelques ouvrages de Maurice Grevisse que j’allais réellement venir en aide à mes camarades. Le problème actuel relatif à la langue est en vérité un problème relatif à la pensée. Lorsque quelqu’un démontre son incapacité à communiquer adéquatement, il démontre son incapacité à réfléchir adéquatement. En effet, le langage va de pair avec la réflexion. Les études linguistiques modernes commencent seulement à mettre un peu de lumière sur le rôle primordial qu’il joue dans l’esprit, mais nous avons une idée de son importance. C’est à travers notre langue que nous pensons et il est extrêmement difficile pour un esprit humain d’en dépasser les limites. George Orwell le disait dans son roman intitulé 1984. Une des multiples facettes du régime totalitaire décrit est sa volonté de contrôler la langue pour contrôler la pensée. Notre langage affecte même nos perceptions sensorielles. Par exemple, pour certains peuples, il n’y a pas de différence entre la couleur rose et la couleur rouge et il est très difficile pour eux d’y voir un contraste. Toutefois, celui-ci devient visible lorsqu’on leur enseigne le mot pour qualifier la couleur rose. La dépendance cérébrale sur la langue est donc évidente.

Par conséquent, au Québec, nous sommes aux prises avec un problème bien plus sérieux qu’il n’y paraît a priori. Nous n’avons pas uniquement élevé une génération qui a des problèmes d’écriture, mais bel et bien une génération qui a de la difficulté à penser. Je vous laisse le soin d’imaginer les répercussions à long terme d’une telle situation, mais il est clair que cela représente un danger pour l’avenir du Québec. Je n’essaierai pas ici d’identifier toutes les causes de ce problème. Elles sont nombreuses et je n’ai pas l’expertise pour les identifier. Toutefois, peu de problèmes devraient nous préoccuper plus que celui de la langue chez nos jeunes. Face aux problèmes actuels de notre éducation, du bombardement médiatique et culturel constant en provenance de nos voisins du Sud et l’importance grandissante d’Internet et des médias sociaux, facteurs importants dans la baisse de qualité du français, il serait irréaliste de croire qu’une telle situation est passagère et peut se régler par elle-même. Au contraire, des efforts massifs seront nécessaires dans le but d’y remédier, et ce, sans plus attendre.

Je ne peux pas prétendre connaître la solution à cette situation. Ce problème extrêmement complexe nécessitera sûrement une intervention nationale à grande échelle comprenant des actions diverses. Par contre, je crois qu’il est primordial que soit développée au Québec une véritable culture de la pensée qui favorise et valorise l’activité intellectuelle. Cette question pourrait être sujette à débat, mais il ne me semble pas que ce soit quelque chose qui soit présentement très encouragé au Québec. Il me semble également qu’il faut changer complètement la façon dont le français est enseigné au Québec. Tout autant que les sciences, cette matière, à mon avis, devrait être enseignée par un rigoureux entraînement pratique des concepts enseignés. Rédiger un texte et faire une présentation orale plutôt qu’une évaluation sporadique devrait être aussi courant et aisé que d’exécuter un problème de mathématique ou répondre à une question de physique. Ainsi seulement parviendrons à réellement construire une nation qui non seulement sait bien s’exprimer, mais sait bien penser.

Félix Laverdière-Pilon
felix_l_pilon@hotmail.com