PROJET ÉDUCATIF DE L’ADQ

Tous bilingues, le projet éducatif de l’ADQ pour le Québec?

Ce dimanche, lors de son congrès à Granby, les militants de l’ADQ ont approuvé une résolution émanant de la région de Québec. La proposition vise à «instaurer le bilinguisme dans l’éducation» grâce à l’imposition par l’État d’un renforcement de «l’étude de la langue seconde» en première année du primaire et «en laissant le libre choix» aux directions d’école d’adhérer «aux programmes d’immersion au terme du primaire» et de «choisir la formule la plus appropriée […] afin que les enfants deviennent tous bilingues».

Il s’agissait de la seule résolution au congrès de l’ADQ concernant l’éducation ou la langue. Même la résolution qui proposait une loi sur l’identité québécoise n’évoquait pas le français parmi les valeurs et coutumes propres du Québec! Rappelons qu’en 2008 encore, dans un document intitulé «Pour une nouvelle école autonome», le parti de Mario Dumont préconisait au primaire de «remettre l’apprentissage du français au premier plan».

Pour convaincre ses militants, l’ADQ cite de nombreux sondages favorables au bilinguisme, mais aucune étude linguistique ou économique sérieuse ni sur le fait qu’une société comme le Québec bénéficierait d’être encore plus bilingue, ni sur la meilleure manière d’atteindre ce but, si tant est qu’il soit souhaitable. Par contre, on retrouvait le passage obligatoire sur «l’apprentissage d’une langue permet l’ouverture à d’autres cultures» qui se défend pour des langues exotiques, mais qui n’a guère de sens en ce qui concerne l’anglais et la culture anglophone dans laquelle nous baignons déjà très largement au Québec.

L’ADQ préconise une diminution de l’intervention de l’État, dit défendre le libre choix. Or, voici que, dans ce cas-ci, il désire que l’État intervienne et impose à toutes les écoles un supplément d’anglais dès le début de la scolarité. Soudain, l’État doit intervenir et le libre choix se résume à apprendre plus d’anglais! L’ADQ veut être plus parcimonieux avec les deniers de l’État et pourtant il n’a jamais chiffré le coût de son engouement pour ce bilinguisme généralisé.

Admettons qu’il faille que l’État fasse de tous les jeunes francophones du Québec des «bilingues», admettons aussi que l’embauche d’enseignants bilingues supplémentaires, la réfection des programmes, l’achat de nouveaux manuels ne coûtent rien, la proposition de l’ADQ est-elle le meilleur moyen d’y parvenir? Pas selon plusieurs études linguistiques.

Le professeur de linguistique Gilles Babeau déclarait en l’an 2000 dans les colonnes du Devoir: «Les résultats des recherches descriptives et des comparaisons d’expériences pédagogiques vont à peu près tous dans la même direction: à l’école, contrairement à la situation naturelle (dans la rue ou sur le tas), l’apprentissage des langues secondes réussit mieux à un âge plus avancé. […] On a comparé l’efficacité et la rapidité de l’apprentissage d’une langue seconde auprès de deux types de sujets et on a découvert que les sujets plus avancés dans la maîtrise de leur langue maternelle avaient plus de succès en langue seconde que ceux qui étaient moins avancés. Cela coïncidait bien sûr avec un développement intellectuel également plus avancé.» Les recherches de Ramirez et Politzer révélaient que «les sujets collégiens atteignent en six mois approximativement le même niveau que les élèves d’environ neuf ans, qui ont commencé à apprendre l’anglais à l’école maternelle».

De nombreuses autres études montrent qu’on peut apprendre nettement plus vite l’anglais au secondaire et donc à moindre coût qu’au primaire. Un gouvernement pragmatique n’a aucune raison valable pour introduire encore plus d’anglais au primaire, alors que d’autres priorités se présentent à lui: améliorer la connaissance du français de tous les élèves québécois, réduire le décrochage, améliorer les cours d’anglais existants au secondaire ou au cégep comme le reste de l’instruction qui y est prodiguée.

Quant à l’idée de rendre tous les francophones bilingues, il y a des limites à ce que l’école peut faire. L’école ne peut pas plus faire de tous les élèves des bilingues que des premiers de classe. Les études sont claires: beaucoup d’autres facteurs interviennent. Le milieu importe grandement, c’est ainsi qu’à Montréal on apprend souvent l’anglais en dehors de la classe. Tous les enfants n’ont pas le don des langues. Intervient aussi la compétence des enseignants qui laisse fort à désirer. Et ce n’est pas à raison de quelques heures par semaine, ni même d’une année d’immersion au primaire, qu’on devient bilingue. Il faut apprendre et entretenir cette langue par une pratique constante.

Pour la «droite économique», l’anglais seul serait semble-t-il le moyen d’accéder à la richesse. Ceci alors même que les États-Unis connaissent un déclin relatif et que le Québec devrait diversifier ses exportations vers des marchés émergents importants où le mandarin, l’espagnol ou le portugais sont plus utiles que l’anglais. En outre, ceux qui «font des affaires» ont amplement l’occasion d’apprendre l’anglais lors de leur parcours universitaire au Québec et ne l’avoir pas appris à l’école primaire n’a jamais vraiment nui à ceux qui doivent l’apprendre pour des raisons professionnelles et l’utilisent réellement. On a aussi l’impression que, pour cette droite, apprendre l’anglais en bas âge ferait soudainement des Québécois un peuple plus dynamique en affaires, plus compétitif. Pourtant, des régions relativement unilingues comme le Centre-du-Québec, la Beauce et la région de Québec sont très dynamiques dans le domaine économique. Les immigrants y adoptent également très rapidement le français, contrairement à Montréal.

Enfin qu’en est-il de l’impact sociologique de cette fascination du nouvel ADQ pour le bilinguisme de tous les francophones dans un Québec qui offre déjà aux anglophones tous les services scolaires, universitaires, médicaux, juridiques et administratifs en anglais? Les francophones de Montréal connaissent-ils vraiment trop peu l’anglais? Encourage-t-on la francisation des immigrants par cette fascination? Est-ce la meilleure manière d’intégrer les immigrants francophones adultes trop souvent au chômage à Montréal?

Interrogé en l’an 2000, alors que Jean Charest et les jeunes libéraux avaient déjà proposé d’enseigner l’anglais dès six ans, le linguiste Claude Hagège déclarait: «au Québec, une telle réforme aurait des conséquences graves. L’évolution naturelle, c’est l’anglicisation. Le français peut à tout moment disparaître s’il n’est pas sévèrement et strictement défendu par la loi.»

Patrick Andries , Roxton Falls