LES DEUX MÂCHOIRES DE L’ÉTAU

Écho à la communication de H. Larocque

« Dans les années 60-70, les Européens classés « monde libre » furent invités par bon nombre de leurs intellectuels, et ce de manière insistante, à considérer que les avancées sociales, culturelles, politiques voire sportives, à l’Est, devaient, pour leur bien, les concerner un jour en tant qu’acteurs convaincus d’un relativisme facteur de progrès, de paix et de bonheur collectif.
Nous pouvons aujourd’hui apprécier le combat mené par ceux, taxés alors d’archaïsme, de réaction va-t-en-guerre, de conservatisme fascisant, de nostalgie pétainiste et autres gracieusetés, qui déclarèrent n’être pas d’accord avec cette vision des choses. Et firent ce qu’il fallait pour ne pas y succomber.

Ils avaient raison. Le Mur érigé à mille kilomètres à peine de Paris est tombé. De profundis.

J’ai 66 ans et j’ai vu le monde de l’intérieur, grâce à dix années d’action pour Médecins sans Frontières. Je me souviens à ce propos qu’il y eut, au début de cette aventure (années 70 toujours), fort peu d’intellectuels à nos côtés pour explorer, qu’elles fussent de droite ou de gauche, les barbaries massivement tueuses de l’époque. Nous fûmes rejoints bien plus tard par nos têtes pensantes, lesquelles ont depuis longtemps pris l’habitude d’intervenir lorsque l’incendie est déclaré, laissant aux seconds couteaux le soin de débarrasser préventivement le terrain des matières inflammables. C’est ainsi. On ne se refait pas.

Bref, j’ai pu constater la fragilité des Etats, des cultures, des civilisations, des peuples mêmes. Khmers, Chrétiens d’Orient ou du Soudan, Tigréens d’Ethiopie, gens du Timor, etc. Passés pour profits et pertes avec souvent, la complicité de ceux-là mêmes qui auraient pu, par la simple force de l’esprit et du verbe, leur venir en aide. Quel rapport, me direz-vous, avec la profession de foi des universitaires québécois envers le multiculturalisme, le relativisme et autres « arrangements raisonnables » au Canada?

Ceci. À la lecture de ce document, j’ai cru revoir les pétitions d’antan, où il était question de justifier des petites choses comme le goulag, l’écrasement des Hongrois en 56, des Tchèques en 69, des Afghans en 89, comme encore la pureté des intentions d’un Mengistu ou d’un Pol Pot. Vous en voulez d’autres?

De quoi s’agit-il aujourd’hui? Soyons clair : dans la mesure où, par un artifice parfaitement daté (voir plus haut), il n’est à aucun moment question, nommément, dans ce document, de la pénétration islamiste de nos sociétés, je considère que le poulet des universitaires québécois est, ni plus ni moins, un instrument de cette entreprise. On sourirait des précautions prises pour présenter le plat : « religion » (au sens large), coutumes vestimentaires (le jean? La mini-jupe?), cultures intégrables mais par avance non assimilables, etc, si les retombées de pareilles contorsions n’étaient pas aussi inquiétantes. Le florilège s’étale ici comme le varech à marée basse. On le reconnait aussi à l’odeur.

Plaisantes signatures en bas de page. N’importe quel esprit un tant soit peu critique pensera qu’il y a là la pyramide habituelle des agents et de leurs affidés, des faux-nez et des idiots utiles (majoritaires sans aucun doute) sans lesquels le cri poussé par les maîtres du jeu serait aussitôt suspect. Historique habileté, un éléphant dans une rue du Vieux-Montréal, mais que beaucoup refusent obstinément de voir comme tel!

L’Amérique du Nord, pourtant secouée durement il n’y a pas si longtemps, est géographiquement loin, encore, du problème crucial que connait désormais la France. À l’intérieur de cette Amérique, le Québec, de par son histoire, sa destinée francophone et son organisation socio-culturelle, en est plus proche. Je veux dire par là qu’il convient, au-delà de la question linguistique (elle a son importance, considérable, évidemment) d’élargir le sujet à celle de la religion. Ici, en France, nous sommes clairement pris entre deux feux : celui de la finance internationale avec son véhicule anglicisant « transcendeur » d’États et celui, un brûlot encore sous la cendre mais pour combien de temps, allumé par les fondamentalistes musulmans. Le grand malaise français tient tout entier entre les deux mâchoires (l’une « gentille », l’autre ouvertement carnassière) de cet étau. La belle poularde se fait plumer de la tête au croupion et ça commence à lui faire mal.

Lorsque, à l’occasion d’un match de football entre deux équipes étrangères (Algérie-Egypte) des enfants de treize ans, nés en France, éduqués en France, intégrés dans la République à égalité avec tous les autres enfants de ce pays, prennent d’assaut le Capitole de Toulouse, jettent à bas les drapeaux français et de l’Union Européenne, urinent dessus, les brûlent et les remplacent par des drapeaux algériens (idem aux Champs-Élysées), c’est qu’il y a quelque chose de pourri dans le royaume. C’est que « l’arrangement raisonnable » avec la culture de leurs parents et grands-parents est débordé. C’est que, derrière eux, des signataires de pétitions multiculturalistes, des « défenseurs » des Droits de l’Homme (silence sur la burqa, étrange…) des pourfendeurs du racisme, tous correctement manipulés, se préparent à voir la cocotte imploser. Et à en jouir.

Si l’on n’a pas, aujourd’hui, cette vision globale des choses, on prend le risque, en n’en apercevant qu’une partie, de ne pas réaliser à quel point nos cultures sont déjà engagées sous le couperet de la guillotine. Tout se tient dans cette affaire, mais je comprends parfaitement que les Québécois soient en retard sur nous pour en faire l’analyse complète, à chaud. Ca viendra, mes amis, ça ne peut pas ne pas venir, et c’est une souffrance, croyez-le, que d’être obligé de le dire.

Face à cela, nos gouvernants. Des gens facilement énervés, tentant de planer sur l’écume de la vague, réagissant par à-coups. En passe d’être eux aussi débordés, ils ruent, se fourvoient, errent, un pas en avant, deux en arrière, sous l’oeil de médias irresponsables dont la commune lâcheté face aux défis n’a d’équivalent que l’obsession de la chasse à l’homme. Traque d’un geste, d’une parole, d’une attitude, démolition des responsables, déification de l’instant, de l’éphémère, du dérisoire, impartialité pourvu que l’on n’aborde les sujets qui fâchent qu’après onze heures du soir, quand le peuple est couché. Ca, c’est aussi la vérité.

Pour finir, un conte : « un homme frappe chez vous. Il arrive de très loin, avec une valise, et demande l’hospitalité. C’est l’heure du souper. Vous l’installez à votre table et lui donnez à manger. Puis, comme il neige, vous lui proposez de dormir à l’étage. La nuit se passe. Au petit déjeuner, l’homme vous rejoint. Il est reposé et va pouvoir rejoindre l’entreprise où vous lui avez trouvé un travail. Il regarde votre salon et vous dit, en guise de remerciement : « Ce qui est à moi est à moi. Ce qui est à vous est négociable. Je reviendrai vous voir pour ça ».

Je suis tout sauf extrêmiste, mais en profonde et intense colère.

Alain Dubos
Écrivain
dubosalain@gmail.com