LES DESSOUS DU PLURALISME

Les dessous du pluralisme et de ses synonymes : diversité, interculturalisme, multiculturalisme.

(Réponse au Manifeste pour un Québec pluraliste)

N.B. Voici une réflexion sur un texte paru dans Le Devoir du 3 février 2010 sous le titre de Manifeste pour un Québec pluraliste. Nous ne nous proposons pas de répondre point par point à son contenu mais d’isoler le principe empoisonné de son inspiration.

L’apparent sérieux du texte, la masse de ses signataires ne doivent point nous en imposer. Il s’agit d’une justification néo-fédéraliste du multiculturalisme dont le principe est que, tous les Canadiens étant égaux, les Québécois sont un groupe parmi d’autres sans aucune antériorité d’histoire et de droits. Les rédacteurs du texte, à défaut des signataires de complaisance, savaient très bien que les Québécois dans la Confédération ne peuvent rien contre la Constitution canadienne, la Charte des droits et les jugements de la Cour « suprême », sauf de s’abandonner sans espoir à leur banalisation historique et à leur disparition par métissage et accommodantisme programmés. Aussi le présent manifeste prend-il son départ dans une acceptation aveugle, sans aucune distance critique, de l’ordre fédéral. La prétention de loger à des allégeances politiques diverses ne doit pas nous cacher que leur opinion commune les place du même côté du guichet, celui de l’allégeance canadienne. Tout le reste est un exercice laborieux qui, en confondant la volonté du Canada anglais avec un ordre des choses qualifié de « modernité », invite le Québec à un suicide consentant par interculturalisme au profit d’immigrants dont les signataires se prétendent les interprètes. Il convient de dénoncer une telle imposture et de la montrer dans sa vérité qui est celle d’une mutation de la première aliénation découlant de la Conquête de 1759. Il s’agit bien entendu d’une fausse mutation parce qu’elle n’affecte que les termes pour la désigner, le phénomène demeurant identique. Quand on se conçoit comme double, mi-anglais, mi-français, pourquoi ne pas de diviser indéfiniment pour s’identifier à toute la smala de la planète?

Pierre Bourgault disait: « Nous n’avons aucune idée de ce qu’est la normalité ». On ne sait pas non plus ce qu’est la liberté de penser ni la liberté d’expression car on répète un discours déjà rédigé et dicté par le pouvoir en place. Pourquoi un « Québec moderne » signifierait-il que le peuple fondateur, dans ses composantes originelles, française et catholique (deux faits culturels), accepte de se fondre d’égal à égal avec des immigrants récents de tous horizons? Il ne faut pas confondre la diversité de provenance des immigrants récents des derniers quarante ans avec la diversité culturelle du Québec. C’est pourtant la confusion dans laquelle tombent tous ces intellectuels qui ne font ainsi qu’étaler au grand jour et justifier leur propre ambiguïté identitaire et leur complicité avec l’ordre fédéral. Non seulement commettent-ils cette confusion, mais encore ils ne la soumettent pas au soupçon de l’analyse, – ils la professent pour se dérober à la tâche la plus importante qui doit solliciter un intellectuel québécois : réaffirmer l’identité québécoise, indiquer la façon de l’enrichir dans la ligne de ses origines et promouvoir les moyens politiques de l’affranchir d’une sujétion débilitante, à la fois intérieure et extérieure. Ces raisins, de toute évidence, sont trop verts pour la plupart d’entre eux.

Les Québécois (de souche) ne se perçoivent nullement comme des immigrants. Ils se sont installés sur des terres du roi de France, c’est-à-dire dans une extension de leur propre pays. Le premier et le seul nom authentique du pays en fait foi: la Nouvelle-France. La question amérindienne est toute récente et a été largement inventée par des Québécois aliénés et haineux d’eux-mêmes, et des autochtones colonisés par ceux-ci. Quant aux immigrants, n’ont-ils pas un pays d’origine où leur culture première conserve son aire naturelle et toute latitude de s’exprimer? La normalité pour le Québec est de considérer l’acte d’immigrer, ici, comme le choix de renoncer à son pays et à sa culture pour adopter les us et coutumes, la langue et la culture d’un pays à la personnalité déjà fixée dans ses traits essentiels.

Ainsi tout le débat des accommodements est-il artificiel et de mauvaise foi, en plus d’avoir été créé et légiféré du dehors, contre nous, par des instances étrangères. Le problème n’est pas chez les immigrants authentiques, qui savent ce que veut dire immigrer, mais chez ces intellectuels ambivalents qui trouvent de l’emploi et des oreilles complaisantes dans des médias à leur image. Tous leurs écrits relèvent de la quadrature du cercle: ils voudraient que l’on s’intègre au Québec tout en restant identique à sa provenance étrangère. Personne n’a jamais réussi à définir la frontière qui règle cette diversité et conserve au Québec son espace identitaire vital, d’où le soupçon et le juste rejet que ce concept fumeux suscite chez les Québécois (de souche). Pour un peuple normal, la « diversité » est une affaire strictement privée, de l’ordre du souvenir, de l’affectivité, en décroissement, qui ne doit jamais inquiéter et mettre en cause la définition nationale. Le Québec n’est pas la synthèse flottante de faits statistiques mais la fondation française de 1608, toujours actuelle et renouvelée, et une décision de l’esprit de s’y tenir, sans cesse réaffirmée et maintenue inébranlable.

Depuis que Gérard Bouchard a promené son désarroi identitaire avec sa triste Commission qui n’a même pas accouché d’une souris, combien d’universitaires ne le suivent-ils pas en tentant de donner des contours théoriques aux sables mouvants de sa dangereuse mystification?

Il faut bien comprendre que l’indécision à faire l’indépendance est le reflet politique d’une hésitation sur soi-même, d’une intériorisation de la Conquête de 1759. L’interculturalisme ne serait-il pas la forme que prend aujourd’hui le néo-fédéralisme? Nombre d’intellectuels se sont approchés si dangereusement de l’Anglais, de l’assimilation à celui-ci, que pour rétablir la problématique coloniale dont ils ne peuvent sortir, il clone l’Anglais dans l’Immigrant, avec la servitude à l’un et à l’autre. Ainsi, ils ne voient pas le migrant pour ce qu’il est mais comme le support et le complément nécessaires de leur identité vacillante, Hier, c’était le rapport anglais-français qui, par mutation, est devenu le rapport québécois-immigrant, tout aussi imaginaires et néfastes l’un que l’autre. Se pencher sur ces jumeaux pathologiques constituerait un vrai sujet d’étude pour nos chercheurs, beaucoup plus que ces palinodies multi ou inter-culturelles qui augmentent l’opacité des débats publics en agitant les fantômes de notre histoire.

Pourquoi ne pas essayer tout simplement de jouer la carte de la normalité? Cela impliquerait d’être sûr et fier de soi, d’accepter et d’embrasser sa filiation d’origine, de travailler à sa restauration, là où la violence de l’histoire, la trahison et la médiocrité l’ont dégradée. Rectifier en conséquence notre définition politique, redonner au Québec un système d’éducation qui enseigne notre histoire réelle, notre langue et notre culture dans ses sources judéo-gréco-latines, sans exclure la modernité qui s’y superpose. Ne pas ignorer certes les cultures et les religions exotiques mais les présenter comme des faits extérieurs qui n’impliquent aucune promiscuité, aucune pénétration dans notre propre univers. Nous pourrions ainsi donner à l’immigrant une image claire de nous-mêmes, digne de respect et douée pour lui d’un pouvoir attractif. Le seul devoir que nous ayons à l’endroit des immigrants, après avoir vérifié leur intention de devenir Québécois, après les avoir accueillis en nombre raisonnable, c’est de leur donner promptement et impérativement les moyens de s’instruire de l’identité québécoise et de l’acquérir. D’où l’importance pour soi-même de la connaître et de l’assumer dans toute l’étendue de ses sources occidentales et de leur déploiement historique afin qu’elle s’impose à l’immigrant comme un degré plus avancé d’être et de civilisation, et par conséquent désirable pour eux. .

En lisant ce genre de manifestes qui se propose de détruire le Québec par un pluralisme littéral et simpliste, l’immigrant lucide doit éprouver une grande perplexité. -« Mais enfin, ces Québécois, pourquoi, sous prétexte de modernité, projettent-ils sur nous les indécisions de leur histoire et pourquoi se servent-ils de nous comme d’un paravent pour mener leur propagande « canadienne »?

Hubert Larocque, Gatineau

Pour accéder au Manifeste pour un Québec pluraliste, cliquer ici.