« LA GRANDE CONSULT »

Dans son célèbre « Parlez-vous franglais ?« , René Etiemble (1909 – 2002), ancien élève de l’Ecole normale supérieure, agrégé de grammaire, ardent défenseur de la langue française que l’on cite trop peu désormais, écrivait : « depuis qu’elle (la publicité) a remarqué qu’on vend mieux un objet en lui donnant un nom qui sonne, ou qui paraît yanqui, elle pourrit et s’efforce de détruire la langue française ». Mais ce n’est certainement pas seulement par la déferlante obsession anglomaniaque que la prose commerciale contribue à ébranler un peu plus chaque jour les fondements de la langue française.

Boivez-moiDes fantaisies linguistiques (on parle parfois de « fautes volontaires » à ce propos) du genre de celle que l’on voit reproduite ci-contre (« boivez-moi« , injonction publicitaire pour une boisson, d’ailleurs utilisée par d’autres marques) sont plus que courantes par les temps qui courent. Elles sont pourtant de nature à introduire la confusion dans les esprits, qui n’avaient vraiment pas besoin de cela, en particulier dans ceux des plus jeunes d’entre eux (à qui elles sont justement destinées en priorité). Ce qui est probablement encore – du moins faut-il l’espérer – une faute de français pour nombre d’élèves des écoles est certainement considéré comme une brillante trouvaille par les « créatifs » de la « pub » et de la communication commerciale (pour lesquelles lesdits élèves constituent toujours une cible privilégiée de consommateurs et de prescripteurs).

Ils s’en donnent à coeur joie lesdits « créatifs » (de très jeunes gens dans la très grande majorité des cas). Sans trop se soucier de l’orthographe, de la morphologie, de la syntaxe, c’est-à-dire de la grammaire en général. La lutte est évidemment de plus en plus inégale entre l’envahissante, intarissable et infantilisante communication commerciale, succession colorée et richement présentée d’images et de jeux de mots faciles pour publics non moins faciles (avec, toujours, il faut y insister, une prédilection marquée pour celui des adolescents et même des enfants), conçue pour intriguer, pour amuser, pour bien montrer que l’on se met à la portée du consommateur en employant un langage « jeune« , pour créer un climat de sympathie propice à la vente, et les malheureux dictionnaires de la langue française, catalogues plus ou moins arides, rébarbatifs et figés de règles complexes et anciennes, associés aux contraintes et rigueurs de l’école et des enseignants qui, au lieu de s’adonner à la satisfaction des prédilections juvéniles et de s’employer à combler le fossé existant encore entre formation et consommation, semblent ne pas encore avoir bien compris qu’il n’y avait plus d »‘élèves« , comme autrefois, mais des « enfants du monde« , qui se cramponnent avec obstination à des hiérarchies périmées, à des formes de contrôle, de transmission, d’autorité et de discipline d’un autre âge.

Qu’est-ce donc que la langue maternelle, sinon le (magnifique) legs reçu en partage des générations disparues ? Mais voilà précisément ce qui constitue pour elle, aujourd’hui, un handicap considérable. L’idéologie de la « rupture » enseigne, en effet, que le passé est prescrit. Elle invite sans relâche le sujet postmoderne à ne surtout pas se considérer comme un héritier et à se libérer, sans état d’âme aucun, des obligations que le testament des hommes de jadis pourrait contenir. Comme l’a dit le philosophe Alain Finkielkraut dans « L’Ingratitude. Conversation sur notre temps » (Gallimard, 1999) : « Nouveau maintenant veut dire meilleurTout le monde se réclame de l’innovation contre la tradition. Qu’il s’agisse de l’Europe, de l’école, de la culture, de l’entreprise ou de l’intimité, on veut toujours faire bouger les choses, dynamiser les institutions et les hommes« . « Dynamiser les institutions » actuelles, certes, mais aussi dynamiter les anciennes. D’où, notamment, le raz-de-marée anglomaniaque que l’on sait.

Lorsqu’il s’agit de s’adresser aux jeunes générations les services de l’Etat ne sont pas les derniers à emprunter au langage des publicitaires. C’est même à ces derniers, qui connaissent mieux que personne celui des « jeunes », qu’ils demandent de bien vouloir être leurs interprètes. En apporte une magnifique illustration la « consultation nationale » inaugurée début avril par le SIG (Service d’information du gouvernement) auprès des 15-25 ans, en collaboration avec la radio privée Skyrock (première radio sur les moins de 25 ans et premier réseau social de blogs), par dessus la tête des parents et des enseignants qui ne sont pas dans le coup, pour « mieux comprendre cette génération« . Les milieux de la publicité entendent bien exercer une sorte de tutorat sur la population jeune (ils ont énormément de produits et de services à lui vendre) et les pouvoirs publics les consacrent bien volontiers dans ce rôle. L’opération n’est pas sans rappeler la fameuse « Consultation nationale des jeunes » lancée à grand tapage médiatique et à grands frais par le gouvernement de M. Edouard Balladur en 1994. Procédant du « souci de cueillir à la source la parole des jeunes afin de répondre aux préoccupations exprimées« , elle devait inaugurer « une nouvelle forme de démocratie basée sur des rapports plus directs et plus courts entre les responsables politiques ou économiques et les citoyens« . Mais cette fois, modernité oblige, on n’enverra pas 7 ou 8 millions de questionnaires écrits. Les partenaires de l’opération ont évidemment choisi internet ( http://www.skyrock.com/lagrandeconsult ). Concrètement, quelque 200 sondages sont proposés sur des sujets tels que les études, la famille, la santé, l’argent, etc … Le tutoiement y est évidemment de rigueur : « Les pouvoirs publics à ton écoute. Exprime-toi pour que ça bouge« . M. Thierry Saussez, ancien dirigeant de l’agence publicitaire Image et Stratégie Europe, nommé il y a deux ans délégué interministériel à la communication auprès du Premier ministre et directeur du SIG, a déclaré à cette occasion : “La « Grande Consult » constitue un événement politique et générationnel, une expérience nouvelle de démocratie directe : l’ouverture d’un dialogue à grande échelle entre les pouvoirs publics et la nouvelle génération”. On a donc choisi un nom de baptême censé « parler aux jeunes » : La Grande Consult (consultation est un mot qui a contre lui de figurer dans les dictionnaires, il est donc un peu « ringard« , tandis que « consult« , qui n’y est évidemment pas, est au contraire « branché« ).

Dans un courrier du 19 juin 1994 au Premier ministre de l’époque à propos de la « Consultation nationale des jeunes« , l’IAB avait écrit ceci (Le Cinquième Monde n° 22, p. 2 et 3) : « On en conclura que le geste est plutôt de nature symbolique (ou politique) que pratique (ou technique). Beaucoup de nos concitoyens d’âge mûr ont également des difficultés de toutes sortes dans leur vie quotidienne. Beaucoup ont des observations à faire valoir sur le fonctionnement de la société, des espérances insatisfaites, notamment celles de se faire entendre de ceux qui les gouvernent. Pourquoi ne leur enverrait-on pas un questionnaire du même genre ? » L’IAB n’avait évidemment pas reçu de réponse de M. Edouard Balladur. Mutatis mutandis, la même question se pose aujourd’hui après le lancement de La Grande Consult. Serait-elle formulée qu’elle n’obtiendrait pas davantage de réponse (et sans doute M. Thierry Saussez serait-il même fort surpris que l’on puisse la poser).

Jean-Pierre Busnel
Président de l’IAB
jpabusnel@wanadoo.fr