UN OUBLI DE TAILLE

On se souvient des incidents survenus lors de rencontres de football au cours desquelles La Marseillaise fut sifflé par une partie de l’assistance (ce fut, notamment, le cas lors de la rencontre France-Tunisie du 14 octobre 2008 au Stade de France). Cette mise en cause d’un symbole de la République française causa évidemment un certain émoi dans l’opinion publique, même s’il est bien d’autres actes d’incivisme, sous formes multiples, à répétition, en d’autres lieux, infiniment moins spectaculaires que celui-là. Evoquant dans son introduction ce mépris affiché pour l’hymne national, un « rapport parlementaire sur le respect des symboles de la République » d’une dizaine de pages vient d’être présenté par quatre députés, appartenant tous à la majorité parlementaires (deux hommes et deux femmes, sans doute en application de la sacro-sainte parité en politique …). Parmi les quelques propositions du rapport on notera, par exemple, celles qui consiste à pavoiser obligatoirement et en permanence tous les édifices publics ou à baptiser chaque classe des établissements scolaires, privés et publics, du nom d’un personnage illustre de l’histoire de France. Pourquoi pas ?

Sans le dire explicitement, le rapport traite, en somme, du très épineux problème de l’éducation et de l’intégration des populations issues de l’immigration. Il est donc pour le moins étonnant qu’il n’y soit jamais fait mention du « respect » d’un attribut essentiel de la République : la langue française. Comme si celle-ci n’était pas le « ciment évident, peut-être ultime, de la nation » (Paul-Marie Coûteaux, député européen sortant, dans « Etre et parler français », chez Perrin, 2006). Comme si elle n’était pas « l’un des ressorts pour favoriser l’unité sociale » dont parle précisément ledit rapport, sinon, même, le premier d’entre eux. Comme si on était porté à se sentir membre d’une collectivité dont on ne parle que médiocrement, voire très mal, la langue. Comme s’il y avait « égalité des chances » dans une société (un thème fort à la mode, pourtant, lorsqu’il est question des « minorités ethniques« ) entre ceux qui maîtrisent à peu près correctement le français (en particulier ceux dont il est la langue maternelle) et les autres. Comme s’il était aisé de se côtoyer et de se comprendre dans une moderne Tour de Babel (selon la tradition judéo-chrétienne, le roi Nemrod eut l’idée de construire à Babel – Babylone – une tour assez haute pour que son sommet atteigne le ciel; pour contrecarrer ce projet qu’il jugeait d’un orgueil coupable, Dieu multiplia les langues afin que les hommes ne se comprissent plus sur terre et, pour cette raison, la construction ne put être achevée).

Certes, le temps est bien loin où le premier dictionnaire de l’Académie française, avant la Révolution, donc, définissait la nation comme l’ensemble « des habitants d’un même Etat qui vivent sous les mêmes lois et usent d’un même langage« . On ne saurait évidemment plus demander à quiconque de s’y reporter. Mais il n’en va pas de même d’un document contemporain d’une importance fondamentale que les élus de la nation devraient connaître mieux que personne : la Constitution. Pour mémoire, on rappellera donc que La République française comporte désormais quatre attributs constitutionnels : une langue avec le français, un emblème avec le drapeau tricolore, un hymne national avec La Marseillaise, une devise avec « Liberté, Egalité, Fraternité » (à noter, cela est beaucoup moins connu, que l’art. 2 de la Constitution mentionne également que « son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple »).

Mais faut-il, à la réflexion, s’étonner de cet oubli majeur ? Non, après tout, car il ne fait jamais que témoigner, une fois de plus, du dramatique abandon de la question linguistique par les pouvoirs publics, par les élus en général (sauf une toute petite poignée d’entre eux). Et ce ne sont pas les administrations locales ou régionales qui vont prendre le relais ! Non seulement les gouvernants n’ont plus de politique en la matière, mais on peut même, aujourd’hui, en arriver à se demander s’ils ont seulement l’idée qu’il faudrait en avoir une ! On songe ici à ce que disait le professeur Bernard Lecherbonnier, il y a quelques années déjà, dans son remarquable « Pourquoi veulent-ils tuer le français ? » (chez Albin Michel, 2005) : « Or la question de la langue appartient à cette catégorie de problèmes que la classe politique bien-pensante ne veut pas aborder car, au PS comme à l’UMP, la majorité des élus s’accorde sur la nécessité de remiser la langue nationale aux oubliettes de l’histoire au nom de la mondialisation et du pragmatisme historique et n’y voit donc pas matière à débat. »

Jean-Pierre Busnel
jpabusnel@wanadoo.fr