« SORRY, I DON’T SPEAK FRENCH »

Extrait de http://www.courrierinternational.com/notule-source/the-gazette

CANADA • “Sorry, I don’t speak French”

Un journaliste anglophone s’est fait passer pour un francophone le temps d’un reportage à Montréal. Et il a découvert avec surprise qu’il n’était pas facile d’y parler la langue de Gilles Vigneault.

02.07.2009 | Don MacPherson | The Gazette

En 1959, John Howard Griffith, un journaliste blanc du Texas, s’était noirci la peau pour pouvoir voyager dans le Deep South [le sud profond des Etats-Unis] et se faire passer pour un Noir. Il a relaté son expérience dans l’ouvrage Black Like Me [Dans la peau d’un Noir, éd. Gallimard, 1962]. En 2009, au Québec, un journaliste anglophone n’a pas à subir une transformation aussi drastique pour expérimenter ce que vivent ses compatriotes francophones. Tout ce dont il a besoin, c’est de prendre l’habitude de s’adresser à autrui en français et de garder les yeux et les oreilles bien ouverts.

Et ce qu’il voit et entend explique les résultats du sondage publié le 22 juin dans The Gazette selon lequel les francophones de Montréal ont de plus en plus l’impression que leur langue est menacée. En observant les noms des magasins bordant la rue Sainte-Catherine depuis sa fenêtre – American Eagle Outfitters, Roots, Off the Hook, Andrew’s Ties –, le journaliste anglophone a bien du mal à dire s’il se trouve bien dans une ville francophone. Puis il entre dans un café à l’est de la Main [le boulevard Saint-Laurent, qui sépare encore les deux communautés, à l’est les francophones, à l’ouest les anglophones] et observe un client dont la commande, passée en français, doit être traduite en anglais d’un serveur à un autre. Parfois, il entend un “Sorry, I don’t speak French” [Désolé, je ne parle pas français] embarrassé. Lorsqu’il entre dans un autre café du centre-ville et s’adresse au serveur en français, celui-ci lui répond en anglais, de manière agressive cette fois, comme pour lui signifier qu’il n’est plus au Québec. Même lorsqu’on le sert en parlant français – la majorité du temps, y compris dans le centre-ville –, il entend le personnel et les autres clients discuter en anglais autour de lui et ne se sent pas à sa place.

Il se remémore alors un sketch de l’humoriste Louis-José Houde se plaignant du caissier d’un magasin du centre-ville qui insistait pour lui parler en anglais. “Quand on me sert en anglais, je réponds en français jusqu’à ce que mon interlocuteur se rappelle où il est”, expliquait l’humoriste. Le caissier insistait. “Je ne parle pas français”, rechignait-il. “Eh bien moi je ne paie pas en anglais”, rétorquait Louis-José Houde. Certaines des expériences vécues par le journaliste montrent à quel point Montréal a changé au cours des trente dernières années. Il a prêté l’oreille à une dispute entre des membres de deux groupes ethniques, un échange qui s’est déroulé dans un français teinté d’un fort accent – leur langage commun. Et parfois, après avoir discuté une minute ou deux avec un étranger, le journaliste a remarqué la trace à peine perceptible d’un accent anglais et s’est rendu compte qu’il était en train de converser en français avec un anglophone.

Que faire dans ce cas ? Se mettre à parler en anglais serait-il considéré par l’étranger comme une marque de courtoisie ou de condescendance ? Serait-il au contraire ridicule de prétendre ne pas avoir remarqué qu’ils ne devisent pas dans la langue qu’ils manient avec le plus d’aise ? Ce n’est qu’à Montréal que surgissent de telles questions d’étiquette linguistique. Toutefois, trente-deux ans après l’adoption de la loi 101 [loi faisant du français la langue officielle du Québec], les Québécois francophones s’attendent à ce que la proverbiale vendeuse anglophone de chez Eaton ait disparu, tout comme l’enseigne de grands magasins pour laquelle elle travaillait.

Depuis des années, les Montréalais francophones sont plus attachés à l’indépendance du Québec que le reste des Québécois. Ce sont aussi eux qui ont le plus de contacts avec des non-francophones. Faut-il y voir plus qu’une simple coïncidence ?