PERPÉTUER HUMILIATION DES FRANCOPHONES

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À propos du projet de commémoration de la défaite des plaines d’Abraham (1759)
(Ou comment perpétuer l’humiliation des francophones chez eux, au Québec)

Mesdames, Messieurs,

C’est avec stupéfaction et dégoût que j’ai appris l’existence du monstrueux projet consistant à célébrer la défaite des Plaines d’Abraham (1759), prélude pour les Canadiens francophones à des siècles d’humiliations multiples et constantes (cf. le célèbre « Speak White »), de politique de génocide linguistique et culturel, d’occupation brutale, voire de déportations et autres crimes relevant de ce qu’on n’appelait pas encore le nettoyage ethnique, crimes qui furent notamment invoqués par les Anglo-Saxons à l’appui de l’intervention de l’OTAN au Kossovo. Quelle insulte à la mémoire de tous ces opprimés et de leurs descendants !

Il semble que ce soit décidément très anglo-saxon, cet acharnement à humilier les vaincus et à pourrir l’esprit de leurs descendants, tels les Irlandais du Nord catholiques qui doivent subir chez eux tous les ans l’infâme défilé orangiste commémorant la défaite de la Boyne (depuis 1690 !…) et – implicitement – tous les effroyables malheurs qui ont suivi… « De nos jours, en Irlande du Nord, les Orangistes commémorent encore le souvenir de la victoire par des défilés. Ces marches orangistes, qui passent par les quartiers catholiques, sont considérés comme des provocations par les catholiques. Ces défilés alimentent les rivalités ancestrales qui sont la cause profonde des conflits permanents du XXe siècle entre Irlandais du nord. » (Source : Wikipédia, version française). Le rapprochement avec l’idée de fêter la défaite de 1759 est évident : j’écris bien « fêter » car il faut oublier une fois pour toutes les euphémismes et plutôt regarder les documents en anglais, notamment ceux qui invitent les touristes anglais à venir assister à ce spectacle : eux, ils ne s’embarrassent pas de termes hypocrites.

Dans le même esprit, dans un pays volé à d’autres, l’Acadie, continuer à appeler la capitale du nom d’un bourreau – Monckton – organisateur de déportations brutales (6’000 maisons détruites, plus de 10’000 personnes chassées, des centaines de morts…) évoquant la germanisation féroce de l’Europe orientale par l’ordre teutonique au XIIIème siècle témoigne du même mépris illimité. Va-t-on aussi nous expliquer que c’est du passé alors que le nom de cette ville évoque quotidiennement le souvenir de ces horreurs ? À quand une « Kommémoration » de la déportation des Acadiens par l’ « Obersturmführer » Monckton avec animations « cool » du genre « Les hussards de Sa Majesté vont-ils rattraper la charrette de Pélagie ? » Exagéré ? Lisez ce qui s’écrit dans certains médias anglophones : la décence -et encore moins la repentance – ce n’est vraiment pas leur tasse de thé. « Certes, il faut [savoir] tourner la page, mais avant, il faut l’avoir lue. » (Jelio JELEV, Président de la Bulgarie, 1995) : la page de 1759 a-t-elle été lue et comprise ? On peut en douter au vu de ce projet…

Alors, plutôt que de s’attaquer aux enfants qui sont invités à s’amuser pour associer la défaite de 1759 avec un moment de joie, quand donc les anglophones se poseront la question de débaptiser la ville de Monckton pour lui redonner son vrai nom (Le Coude, Terre-Rouge ou encore La Chapelle), faible réparation des crimes de cet individu ?
Heureusement que maints Québécois, Acadiens, etc. ne se laissent pas faire et représentent pour de nombreux Français un soutien précieux et une grande source de fierté : alors, que les autorités publiques québécoises et fédérales ne se conduisent pas comme les pouvoirs publics français qui, en 2005, ont bassement prêté la main à l’organisation d’un spectacle rappelant une de nos pires défaites, en envoyant le porte-avions Charles De Gaulle (!!!) participer à la commémoration de notre catastrophique défaite de Trafalgar (1805)… sans que (quasiment) personne n’ait réagi (on peut imaginer par contre les ricanements des Britanniques devant cette servilité et ce manque de dignité la plus élémentaire). « Peu à peu nous prenons l’habitude du recul et de l’humiliation, à ce point qu’elle nous devient une seconde nature. » (Charles De Gaulle : propos tenus sur la situation de la France en 1939 mais qui restent, hélas, d’actualité)

La défaite de 1759 ne doit pas être commémorée, ni au Québec ni ailleurs : si les anglophones et leurs valets persistent dans leur volonté d’humilier et d’insulter les descendants des vaincus et la France, qu’ils en portent tous seuls la honte, et chez eux. Et si les autorités publiques souhaitent vraiment et sincèrement œuvrer à un rapprochement entre francophones et anglophones, qu’elles prennent les mesures nécessaires pour mettre un terme aux multiples empiètements ouverts ou sournois de l’anglo-étasunien au détriment de la langue française ; car on ne peut durablement coexister sans respect à l’égard de l’autre. Or, fêter la défaite de 1759 revient à contredire par un acte indélicat – et même insultant – la politique des autorités publiques, fédérales et locales, destinée à assurer et développer de bonnes relations entre les deux communautés linguistiques de ce pays : et, comme toujours, c’est aux actes et non aux intentions que l’on juge une politique.

Les autorités fédérales et locales canadiennes doivent se reprendre et abandonner ce projet indigne.

François GRIESMAR
Citoyen français résidant à Genève