LES DÉCHIREMENTS DU FRANÇAIS

Les déchirements du français dans l’Ouest de l’Amérique 

Sommes-nous condamnés à répéter l’Histoire en ne la connaissant pas?

Vous êtes vous déjà demandés pourquoi l’Histoire des francophones de l’Ouest canadien demeure-t-elle  si mal connue? Des francophones ont après tout été les premiers “européens” à explorer les Prairies, à traverser les Rocheuses et à arriver sur la Côte Ouest. Au point d’en habiter les lieux, de s’y métisser et d’en devenir les pionniers dans une multitude de champs d’activités. Pourquoi alors ces héros ont-ils été si peu célébrés de part et d’autre du “great language divide”?

Une riche Histoire
Venus de la vallée du Saint-Laurent durant les années 1800s, des francophones ont été les premiers à apprendre les coutumes, langues et cultures des autochtones dans un “Nord-Ouest” alors sans frontière. Ils ont pris souche dans le territoire en s’accouplant avec ses premiers habitants et en y commerçant. Les générations “métis” résultantes intégraient les acquis les plus pertinents. Notons que beaucoup de nouveaux arrivants francophones provenaient également d’une Europe en révolution, apportant aussi avec eux de nouvelles connaissances et attitudes.

D’abord engagés dans la traite des fourrures, la chasse et la pêche, ces pionniers ont dû par la suite innover : agriculture, élevage, mines, transport, hôtellerie et foresterie. S’est ajoutées l’éducation, la santé, la presse, et même la gouvernance et les finances! Pas question de s’arrêter, de nouveaux champs d’activités se sont développés jusqu’à tout récemment : travail (syndicalisation), mouvement coopératif, langues, multiculturalisme ainsi que survie culturelle sous la mondialisation et la déréglementation des marchés!!!

Une passé/présent aussi riche devrait pourtant laisser de belles traces et augurer d’un avenir prometteur. Le Canada se réclame d’intégration, de bilinguisme, d’ouverture ainsi que de protection de ses minorités et des services auxquels ils ont droit. De plus, compte-tenu d’investissements massifs du Canada en matière de reprise du  français depuis une quarantaine d’années, on s’attendrait à ce que la “poubelle” de l’histoire jadis écrite par les vainqueurs ait été abondamment recyclée, que cette Histoire ait été mise en valeur et qu’il y ait intérêt…

Les déchirements infligés par le pouvoir
Mais d’autre part, on entend souvent que l’Ouest du continent est jeune, peu peuplé et sans Histoire. La majorité des Vancouverois, par exemple, sont nés ailleurs. Donc, à quoi bon cette nostalgie? 200 ans, ce n’est quand même pas rien quand deux civilisations entrent en contact et que les francophones ont été les véritables témoins du génocide des peuples qui les avaient jadis accueillis, sans compter les déchirements et l’assimilation des populations métis. Imaginez les manœuvres du pouvoir ayant eu cours lors de cette “poussée vers l’Ouest”, compte-tenu de factions orangistes, francs-maçons, white supremacists, KKKs, et une Église venue “évangéliser” ce bordel. Serait-il possible que les séquelles du drame nous aient tous marqué inexorablement, francophones,  anglophones et allophones, minoritaires et majoritaires, jeunes et vieux, nouveaux arrivants et gens de la place sans en être conscients?

Une multitude de sociétés ont en effet été déchirées à travers l’Histoire par des jeux de pouvoir implacables. Que les forces d’intégrisme aient été religieuses, ethniques, culturelles/linguistiques, raciales, ou encore idéologiques, les déchirements qui en ont résulté ont été profonds.  Continents, pays, régions, communautés, familles, individus se sont vus divisés les uns contre les autres. Trahison, honte, non-dits, dépendance, acculturation, assimilation et une panoplie de fléaux sociaux s’en sont suivis. Dans la plupart des cas, les opprimés ont pris la relève des oppresseurs. Dans d’autres, les oppresseurs ont pu continuer impunément. Ou encore les séquelles ont gravement marqué la société qui en a résulté. Les drames se poursuivent généralement. Pensez à ce qui a suivi le colonialisme, l’occupation de la France, le régime soviétique, l’Allemagne “stasi” ou encore cette récente hégémonie américaine…

Le cycle de l’oppresseur/l’opprimé
De retour à l’Ouest canadien, qu’on se rappelle l’église catholique qui refusait la communion à ceux qui appuyaient le leader Métis Louis Riel dans ses dernières batailles ou encore le pouvoir qui accordait de vastes territoires à ceux qui trahiraient les leurs. Imaginez la honte qui s’en est suivie, les non-dits, et l’enterrement de cette Histoire!

Qu’on se rappelle le refus de l’église d’accorder l’absolution des péchés à moins que la carte syndicale ne soit retournée par les paroissiens/travailleurs du Fraser Mills de  Maillardville lors d’une grève brutale des années 30s. Ou encore la menace d’excommunication et l’exil des meneurs ouvriers qui a suivi. Imaginez les déchirements dans une communauté déjà écrasée par les forces de l’intégrisme WASP.

Plus récemment, certains se rappelleront du slogan “Sans peur ni faveur”du Soleil de Vancouver lorsque André Piolat créait ce journal en 1968 à la suite du refus du curé de publier les états financiers dans le journal L’Appel. Ou encore ce Vice-Président d’une association francophone de Vancouver qui se faisait évincer d’un conseil d’administration pour avoir osé demander de voir le relevé bancaire de l’organisme!

Après 40 ans de régime de langues officielles, on continue à se faire dire par des gens d’Ottawa qu’une meilleure application ou mise en œuvre de la Loi nous serait plus salutaire. Que la Place de la Francophonie des Jeux Olympiques ne compte à peu près aucun franco de la Côte Ouest. Que BC Tourism demeure incapable de reconnaître un fait français local, bavures après bavures. Que les Olympiades Culturelles impriment le billet du Blue Dragon de Lepage uniquement en anglais. Que le Grand Témoin n’ait aucune idée et que personne ne soit branchée. Les mêmes actions produce the same results, ad nauseam. And the list goes on…

Imaginez l’impact de désengagement sur un francophone le moindrement bilingue qui désirait pourtant s’intéresser à sa citoyenneté, sa langue ou sa culture franco mise au défi! Cela alors que persiste la situation que déplorait l’auteure Sharon Butala en 2005 dans Lilac Moon, un essai d’histoire de l’Ouest canadien : « What makes a Westerner? Our stubborn refusal to recognize the French fact. »

Le pattern du “cycle de l’oppresseur/l’opprimé” est tellement manifeste lorsque les gens déjà opprimés se déchirent sur des miettes au sujet de leur prochain financement et ne peuvent qu’aspirer à remplacer l’oppresseur. Imaginez la honte, les non-dits, ainsi que  l’enterrement du Passé, du Présent et de l’Avenir! Imaginez l’impact sur la prochaine génération, les francos de la place et les nouveaux arrivants!

Épilogue
Cela dit, l’adage “ce qui ne te détruit pas te rend plus fort” vient en tête. Comment donc alors mettre cette Histoire en valeur? Si le cycle d’oppression continue à se perpétuer tel que le postule ce manifeste, on comprendra donc pourquoi l’Histoire est gardée sujet tabou par la dernière vague d’oppresseurs. Il n’y a alors pas de héro à célébrer, ni de vilain à signaler. Le cycle est donc ainsi perpétué aux dépens du moral des troupes, de la prochaine génération, de nos nouveaux arrivants, etc.

L’Église a bien sûr perdu sa pertinence pour avoir jadis abusé de sa situation de pouvoir. Puisque l’État a en grande partie remplacé le rôle de cohésion sociale de notre institution patrimoniale, peut-on se demander ce qui a remplacé le “haut clergé”, la “liturgie”, les “messes”,  et le “perron de l’église” où jadis les problèmes se réglaient. Comment est-ce que “l’exclusion” se pratique dorénavant et comment les “paroissiens” sont-ils isolés et se sont-ils démobilisés des abus de pouvoir? De retour à l’Histoire comme guide, les Métis partaient à la recherche de nouveaux territoires où ils ne seraient plus opprimés et pourraient poursuivre leur travail de pionniers, aux dépens malheureusement de leur langue patrimoniale. Oui de grosses questions peuvent et doivent être posées sur comment le cycle d’oppression continue à se manifester et comment y mettre fin.

En tant que franco/anglo vivant en milieu minoritaire ou “nouveau métis” de longue date, l’Histoire m’a enseigné comment les forces d’intégrisme de part et d’autre du “great language divide” nous ont systématiquement décimés. L’exorciser de ses démons demeurera vraisemblablement une tâche ardue mais combien valorisante pour pouvoir un jour pardonner. Vous en sortirez la tête haute, fier de ce que ceux qui vous ont précédé ont pu réaliser malgré tout, avant de passer le flambeau aux prochains!

« Real changes must start with individuals, then the family, then the community »

Le Dalai Lama