« UNE WEB WEST VALLEY MADE IN BREIZH! »

J’ai émis l’hypothèse, divers exemples à l’appui, que la Bretagne pourrait bien être l’une des régions les plus anglicisées de France. En voici une nouvelle illustration. Le document en page jointe est une reproduction partielle de la p. 12 du n° 11 (mars 2009) de "Bretagne ensemble" (le bulletin du Conseil régional de Bretagne dont l’éditorial est désormais bilingue français-breton).

Il est question du lancement d’un réseau d’échanges entre porteurs de projets Internet à l’échelle de la Bretagne, destiné aux nombreuses et performantes entreprises y oeuvrant dans le secteur des technologies de l’information et de la communication (elles occupent aujourd’hui une grande place dans l’économie bretonne). Les concepteurs de nouveaux services sur Internet sont "jeunes, motivés" note à ce propos, enthousiaste, le rédacteur de l’article (en dépit de son nom, ce bulletin est ainsi conçu et rédigé qu’il donne régulièrement l’impression que les plus de 40 ou 50 ans n’existent guère, en particulier ceux qui sont catalogués "inactifs âgés" par les nomenclatures officielles).

"Une West Web Valley made in Breizh" ! Un mot de français (le moins possible), cinq mots d’anglais, un mot de breton, voilà bien un excellent condensé de ce que certains qualifieront de sabir, d’autres, tout simplement, de charabia. Pour ceux qui pourraient encore s’étonner de l’insolite "made in Breizh", une diglossie qui sort de l’ordinaire puisqu’elle ne fait pas coexister des termes de français et d’anglais dans le même énoncé, rappelons que l’association de mots anglais et bretons est également très prisée depuis quelque temps en Bretagne. C’est à la mode, c’est "moderne". Ce fut, par exemple, il y a deux ou trois ans, le lancement d’une radio locale dans la région de la Baule (département de Loire-Atlantique) appelée "Kernews" ou, en septembre 2007, la manifestation populaire à Paris dite "Breizh Touch". Peut-être, dans quelques années, ledit bulletin sera-t-il débaptisé au profit de "Breizh together" ?

On sait bien, depuis longtemps, que les milieux d’affaires, fascinés par le modèle américain, préfèrent de beaucoup les mots anglais aux mots français, car ils pensent que les premiers seront bien plus profitables à leur réussite professionnelle et financière. Ce "West Web Valley" en apporte d’ailleurs une démonstration éclatante par son intitulé même. Pourquoi donc, en effet, le mot "Valley" dans cette expression ? De quelle vallée peut-il bien s’agir ? Cet intitulé est très probablement forgé, tout simplement, par référence à celui de la fameuse Silicon Valley (vallée du silicium et non pas du silicone comme on l’entend dire parfois, par confusion grossière des mots anglais silicon et silicone), laquelle désigne le fameux pôle des industries de pointe situé au sud de la baie de San Francisco, en Californie, et dont on voudrait apparaître comme une sorte de réplique bretonne. Le recours à la métonymie se conjugue ici au mimétisme anglomaniaque.

Le Conseil régional soutient donc cette initiative, française puisque bretonne, qui "pourrait contribuer … à conforter la place et l’image de la Bretagne". Parfait. Cependant, l’idée d’user de son influence pour qu’elle soit baptisée de mots de la "langue de la République" ne lui est probablement pas venue à l’esprit un seul instant. Très peu connues du grand public avec lequel elles n’ont pas de contact direct, ces administrations territoriales ont, par contre, des liens extrêmement étroits avec les entreprises commerciales au point d’en adopter progressivement, peu importe leur majorité politique, les discours, les postures et les schémas de pensée. Services de marketing et de communication (composés en général de très jeunes gens formés à séduire les populations "jeunes") éclairent la marche des unes et des autres. Nul dirigeant digne de ce nom ne saurait contrevenir à leurs directives. Et tous le disent : tout produit ou service commercial nouveau, pour bien se vendre, doit soigneusement éviter quelqu’emprunt que ce soit à la langue de Molière dans sa dénomination. Si influence il y a, c’est donc plutôt dans l’autre sens qu’elle s’exerce désormais. Voici une manifestation, parmi bien d’autres, du "glissement du pouvoir des autorités publiques vers les autorités économiques" (Edward N. Luttwak), lui-même issu du grand mouvement de mondialisation néolibérale qui a porté au pinacle les entreprises commerciales et les marchés et a voulu en faire les nouvelles figures de l’excellence absolue. Il y a quelques années, le grand économiste américain John Kenneth Galbraith écrivait à propos du système politico-économique des Etats-Unis : "La distinction convenue entre les secteurs public et privé n’a aucun sens. Elle est de l’ordre du discours, pas du réel … Entre les entreprises du secteur privé et le secteur public en repli, la frontière continue à s’effacer" (Les mensonges de l’économie, 2004, chez Bernard Grasset). Ceci est également de plus en plus vrai en France, notamment au niveau des administrations publiques régionales.

Jean-Pierre Busnel
jpabusnel@wanadoo.fr