« ROME N’EST PLUS DANS ROME… »

D’un récent séjour à Paris, je retire le sentiment que l’anglicisation de la capitale se poursuit à un rythme soutenu, impressionnant, surtout dans les quartiers dits touristiques. Cela ne surprendra évidemment personne puisqu’il en va à peu près de même dans tous les centres urbains et même dans les communes rurales. Les exemples de l’engouement anglomaniaque parisien foisonnent. En voici seulement deux, pour abréger ce discours fait au milieu des vacances d’été.

1. Le constructeur automobile Mercédès possède depuis longtemps, comme d’autres, un magasin d’exposition sur les Champs-Elysées. Me voyant examiner l’un des modèles présentés et m’ayant sans doute entendu échanger quelques mots en espagnol avec mon épouse, une hôtesse s’est adressée à moi en … anglais. Une première en ce qui me concerne. Toutefois, je me suis demandé si le plus surpris de nous deux n’avait pas été cette charmante personne, quand je lui ai répondu en … français. J’ai même sans doute aggravé mon cas en feignant, à dessein, de ne pas avoir compris un mot de ce qui m’avait été dit (ce que beaucoup de Français n’osent pas faire, même lorsqu’ils ne connaissent que quelques mots d’anglais, car ils ont souvent pris pour modèle cette nouvelle élite généralement marchande, transnationale, mobile, cosmopolite, qui ne veut plus guère s’exprimer qu’en anglais – signe de reconnaissance, de modernité et de distinction sociale -, et qui les fascine). J’ai lu sur le visage fort gracieux de cette jeune femme comme un mélange d’étonnement, de déception et même de réprobation, certes discrète, car on ne doit surtout pas contrarier un éventuel « prospect » (comme on dit dans l’enseignement commercial).

Rappelons, à ce propos, que l’anglicisation de cette artère prestigieuse que sont les Champs-Elysées a déjà une longue histoire. Ainsi, lorsqu’en 1899, Louis Fouquet achète le bistrot de cochers qui fait l’angle de l’avenue George V, il cède à l’anglomanie qui sévit déjà à cette époque en ajoutant à la raison sociale (Le Fouquet) du café-bar qu’il installe « American Drinks Cocktails« . De quoi séduire les élégants cavaliers et équipages de l’avenue du Bois (aujourd’hui avenue Foch). Ce n’est que quelques années plus tard que son successeur, Léopold Mounier, cuisinier réputé de Paris, va accentuer le style anglais de l’établissement en ajoutant l’apostrophe et le « s » à Fouquet et en créant un bar digne d’un club britannique où, comme en Grande-Bretagne, les dames ne sont admises qu’accompagnées (à noter que quelques années plus tôt, en 1893, non loin de là, rue Royale, avait été fondé le non moins fameux café Maxim’s, attirant déjà, lui aussi, une clientèle mondaine et élégante). Un autre exemple que l’on peut citer est celui du plus grand cinéma des Champs-Elysées (qui pouvait recevoir jusqu »à 2000 spectateurs), inauguré en 1936. Il sera baptisé Normandy, nom anglicisé du fameux paquebot transatlantique navigant sous pavillon français (une idée singulière). Non moins curieusement, une fois n’est pas coutume, quelques années plus tard, le nouveau propriétaire des lieux francisera le nom en Normandie (cette grande salle n’existe évidemment plus).

Best Western - Left Bank2. Rive gauche, à deux pas du boulevard Saint-Germain, rue de l’Ancienne-Comédie (autrefois rue de la Comédie), il y a désormais un hôtel de la chaîne Best Western qui s’appelle … Left Bank Saint-Germain (Rive Gauche Saint-Germain en français, voir la photographie en pièce jointe). Il n’y a plus guère que les noms propres de personnes ou géographiques qui résistent encore à l’anglicisation ! Ledit hôtel est situé très exactement à côté du célèbre café-restaurant Le Procope, l’un des plus anciens de Paris puisque fondé en 1686, centre actif durant la Révolution française, lieu de rencontre d’écrivains et d’intellectuels où aimaient à se rendre beaucoup des plus grands noms de la littérature française : Voltaire y venait souvent, comme Rousseau, Diderot (qui y conçut, dit-on, son Encyclopédie), d’Alembert et bien d’autres après eux, tels Musset, Verlaine ou Anatole France. Transformé en restaurant, le Procope existe toujours et demeure très fréquenté. Son fondateur était un Sicilien, du nom de Francesco Procopio dei Coltelli, qui avait tenu à franciser son nom en François Procope-Couteaux. D’où le nom donné par lui à ce futur très illustre café littéraire. Autres temps, autres moeurs !

Cette anglicisation accélérée de la capitale fait songer au mot de Pierre Corneille :  » Rome n’est plus dans Rome … » (dans sa tragédie Sertorius).

Jean-Pierre Busnel
jpabusnel@wanadoo.fr