INTOXICATION ANGLO-SAXONNE PAR LA MUSIQUE : MICHAEL JACKSON

Le décès (le 25 juin dernier) et les obsèques du chanteur, danseur-chorégraphe, producteur, auteur-compositeur américain Michael Jackson, le « roi de la musique Pop » (quelque 750 millions d’albums de disques vendus, élu Artiste du Millénaire aux World Music Awards en 2000) ont eu un énorme retentissement médiatique pendant une bonne huitaine de jours (ses obsèques ont été retransmises en mondovision), notamment en France, et en particulier sur la chaîne publique France 2. Cela a-t-il, pour autant, « dérangé beaucoup de gens dans le monde victimes malgré eux de cet épandage« , comme se le demande M. Albert Salon dans une intéressante communication à ce sujet, publiée par l’excellent site de l’association ALF (Avenir de la langue française) qu’il préside ( http://www.avenir-langue-francaise.fr/articles.php?lng=fr&pg=310 ) ? Sans doute, au moins dans les catégories adultes d’âge mûr (car l’âge est, ici, une variable essentielle). On ne saurait, en tous les cas, s’étonner de cet emballement.

Il s’agit là d’un phénomène typiquement « moderne » issu, parmi bien d’autres, d’une révolution historique aux conséquences de portée considérable : l’avènement, dans le troisième tiers du siècle dernier, très lié à la scolarisation de masse, d’une culture mondiale de la jeunesse sous écrasante hégémonie anglo-saxonne (correspondant au passage d’une société régulée par l’Interdit judéo-chrétien à une société régie par l’Impératif de jouissance, par l’hédonisme de la consommation). Et la culture de la jeunesse, c’est, d’abord et avant tout, la musique (la musique rock et ses multiples dérivés, bien entendu, et surtout pas la musique dite classique). Il n’est peut-être pas de meilleure analyse à ce sujet – considérablement sous-estimé, bien à tort, par les « penseurs » contemporains – que celle qu’en fit Allan Bloom (1930-1992), alors professeur de philosophie politique à Chicago, il y aura déjà 20 ans bientôt, dans son livre L’âme désarmée. Essai sur le déclin de la culture générale, Julliard 1987. Les quinze pages consacrées à la musique – largement tirées de l’observation attentive, par l’auteur, de ses étudiants – sont souvent d’une remarquable perspicacité (à noter que ce connaisseur hors pair des grands auteurs classiques – il est aussi connu pour ses traductions de La République de Platon et de l‘Émile de Rousseau – maîtrisait parfaitement, non seulement le grec classique, mais aussi la langue française). Il est bien difficile d’extraire des passages de ce livre, c’est-à-dire d’en éliminer d’autres. En voici cependant quelques uns.

« Quand on considère cette génération d’étudiants, rien n’est plus singulier chez eux que leur véritable intoxication par la musique; toutes leurs autres particularités se rassemblent autour de celle-là. Nous sommes à l’ère de la musique et des états d’âme qui l’accompagnent … On peut dire qu’une très grande partie de nos jeunes gens entre dix et vingt ans vit pour la musique, qu’elle est leur passion, que rien d’autre ne les enthousiasme comme elle et qu’ils ne peuvent rien prendre au sérieux qui soit étranger à la musique. Quand ils se retrouvent à l’école et dans leurs familles, ils aspirent à se rebrancher sur leur musique. Rien dans la vie qui les entoure – école, famille, Eglise – n’a la moindre relation avec leur univers musical. Au mieux, cette vie-là est neutre pour eux, mais la plupart du temps, elle constitue un obstacle, vide de tout contenu vital, et même une tyrannie contre laquelle il faut se rebeller. » A deux ou trois reprises, l’auteur cite d’ailleurs Michael Jackson. « Le silence spirituel de la famille a laissé le champ-libre à cette musique-là; et les parents n’ont aucun moyen d’interdire à leurs enfants de l’écouter. Elle est omniprésente; tous les enfants l’écoutent; vouloir l’interdire équivaudrait à s’aliéner affection et obéissance de leur part. Quand ils se tournent vers la télévision, que voient-ils ? Le président Reagan serre chaleureusement la main gantée que lui tend délicatement Michael Jackson et le félicite avec enthousiasme. » Il évoque aussi, beaucoup plus longuement, Mick Jagger. « J’ai découvert que ces étudiants qui, précisément, se vantaient de ne point avoir de héros nourrissaient secrètement une passion : celle de ressembler à Mick Jagger, de vivre sa vie, d’avoir sa renommée … La musique rock en soi et le fait d’en parler avec un sérieux infini sont considérés comme parfaitement respectables; il s’est avéré que c’était même la dernière étape de la démocratisation du snobisme intellectuel. »« Ils ne peuvent rien prendre au sérieux qui soit étranger à la musique » écrit Allan Bloom ? Cela s’applique sans doute aussi à la langue française. Les nouvelles générations y seraient d’autant moins attachées que le très illustre Michael Jackson, comme toutes leurs idoles musicales, ne s’exprimait évidemment pas en français, mais exclusivement en anglais, lequel bénéficie, pour cette seule raison, d’un immense prestige auprès d’elles. Il n’est, semble-t-il, dans le contexte socioculturel actuel, aucun force au monde, aucune autorité, issue de la tradition, de la politique (avec, par exemple, une législation du type loi Toubon), de la morale, de la religion ou autre qui soit en mesure de ternir aussi peu que ce soit cette réputation. Si l’on ajoute à cela le fait que cette langue est perçue, à l’heure de la globalisation marchande et de la construction européenne, comme un incontournable moyen de promotion sociale et d’accès aux carrières les plus valorisantes, il ne faut pas s’étonner que, dans la grande majorité des cas, les jeunes gens tournent volontiers le dos, sans état d’âme, à leur langue maternelle au profit de l’anglais.

J’ai abordé ce sujet de la musique « jeune« , capital pour (essayer de) comprendre le monde « moderne« , dans un courriel du 20 avril 2008, relatif au 53ème Concours Eurovision de la chanson, traitant de l' »anglomanie » (pour la première fois, la France était « représentée » par une chanson en … anglais). Il y eut, bien sûr, quelques voix à se faire entendre pour protester, mais seulement parmi les adultes. Pour les jeunes gens, cela était parfaitement naturel. J’écrivais d’ailleurs ceci : « Le chanteur en question (33 ans) doit être bien étonné par cette polémique qui, peut-être, lui fait brusquement prendre conscience de l’existence d’un autre monde que celui qui lui est familier et dans lequel il évolue, celui des « jeunes ». Bon prince, il a du reste bien voulu faire savoir, tout récemment, qu’il allait « rajouter quelques lignes en français dans la chanson ». N’appartient-il pas, en effet, à une culture musicale « moderne » qui a comme terreau la pop anglo-saxonne et non la (ringarde) chanson française d’autrefois, à textes ? Le rock n’est-il pas devenu le langage universel des jeunes et l’anglais n’est-il pas considéré par ces musiciens comme la langue unique du rock et de la pop ? ».

Quant aux médias télévisés, qu’ils soient publics ou privés, financés par des annonceurs dont les jeunes consommateurs sont la cible privilégiée et auxquels ils s’adressent toujours prioritairement, voués, pour des impératifs commerciaux, à la satisfaction des prédilections juvéniles et à l’entretien du culte de la jeunesse, pour qui le style de vie adolescent montre la voie à l’ensemble de la société, en permanence soucieux du « rajeunissement » de leur audience, ils ne pouvaient qu’accorder la plus grande « couverture » possible à l’événement planétaire dont il vient d’être question (à noter qu’il existe désormais des chaînes de télévision thématiques dédiées aux enfants en bas âge, telle « Tiji« , créée par le groupe Lagardère pour les moins de … 7 ans).

Jean-Pierre Busnel
Président de l’IAB
jpabusnel@wanadoo.fr