STATUT ET QUALITÉ DU FRANÇAIS

Sur la photographie en pièce jointe, on voit une superbe faute d’orthographe. Voilà, me direz-vous, qui est fort anodin par les temps qui courent. Ce n’est pourtant pas tout à fait le cas, car la petite affiche en question, qui s’adresse à des parents d’élèves pour une sortie organisée le 14 mai prochain, est placardée sur la porte d’entrée d’une … école élémentaire publique de la ville de Rennes. Et pas n’importe quelle école ! La mienne, celle où j’ai fait toutes mes études primaires. L’école n’était pas mixte, il n’y avait pas de "classes bilingues français-breton", mais elle était encore extraordinairement performante pour ce qui est de la transmission des savoirs fondamentaux, et notamment pour l’apprentissage de la langue française. J’éprouve toujours pour ces instituteurs, pour mes maîtres de cette époque, les premiers d’une longue série, une grande admiration et une profonde reconnaissance. Et certainement pas seulement parce qu’ils me décernaient chaque année ce qu’on appelait alors le "Prix d’excellence" (sous la IIIème République les instituteurs étaient appelés les "hussards noirs de la République", expression popularisée par Charles Péguy, 1873-1914 : "Nos jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs. Sveltes ; sévères ; sanglés. Sérieux, et un peu tremblants de leur précoce, de leur soudaine omnipotence").

On sait que les performances de l’école primaire sont fort loin d’être aujourd’hui ce qu’elles étaient hier. Selon le ministère concerné lui-même près de 15 % d’une classe d’âge, soit plus de 100 000 enfants par an, en sortent sans les bases minimales. Sans doute ce taux est-il bien plus élevé encore pour ce qui est des connaissances en grammaire, orthographe et vocabulaire. Mais ce n’est pas l’école qui est à incriminer, c’est la société qui l’entoure dont elle reproduit les modes et les valeurs, les engouements et les psychoses collectives, dont elle reçoit ses instructions et ses moyens. Laquelle société a connu, ces dernières décennies, des mutations prodigieuses qui, toutes, ont eu pour effet de creuser, comme jamais, le fossé entre les générations. Toutes sont défavorables à la langue maternelle, et d’abord parce qu’elle est un héritage du passé et que le sujet moderne ne se veut surtout pas héritier (sauf en matière économique bien entendu). Ainsi, M. Paul-Marie Coûteaux, député européen, relève dans son livre "Etre et parler français" (chez Perrin), p. 40, qu’en 2004, un questionnaire soumis à des parents d’élèves de onze à dix-huit ans faisait apparaître que parmi dix-huit matières d’enseignement à noter par ordre d’importance, l’enseignement du français et de la littérature était placé loin derrière celui des "langues vivantes", loin derrière, également, le sport, la musique, etc …

Le 18 novembre novembre 2004, M. François Fillon, alors ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, avait, publiquement, confirmé son intention d’inscrire l’apprentissage d’une langue étrangère – en fait l’anglais, bien entendu – dans le socle pédagogique de l’école primaire. Depuis, M. Xavier Darcos, actuel ministre de l’Education nationale, a repris la même idée, en faisant part, en fin d’année dernière, de sa volonté de faire de la France une nation bilingue, au bénéfice de l’anglais bien entendu (ce qui, quoi qu’en dise le ministre, ne serait jamais qu’une étape vers l’inéluctable anglicisation de la France). Pourtant, rendre obligatoire l’enseignement d’une langue étrangère à des enfants largement incapables de s’exprimer correctement dans la leur est sans doute absurde. Comme l’a dit, là encore, le professeur Bernard Lecherbonnier : "l’enseignement du français est un "champ de ruines" et relève de l’utopie l’idée d’édifier sur cet éboulis l’apprentissage d’une autre langue".

Mais, certes, rendre l’anglais obligatoire dès l’école primaire peut être utile, notamment au personnel politique, pour donner le change de la modernité. Cependant, dans l’actuel contexte éducatif, cela ne peut guère déboucher sur autre chose que sur la production de masse d’un anglais de cuisine …

Jean-Pierre Busnel
jpabusnel@wanadoo.fr